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conte 71LECTURES

Femme intriguée

Au milieu du bal de l’Opéra, où déjà flotte, épaissie et lassée, la poussière lumineuse, est-ce un jeune homme qui se repose là sur une banquette du foyer, ou bien est-ce une femme en costume masculin ? En tous cas, jamais plus belle créature et plus parfaite n’a été modelée dans la vivante argile. Sous son chapeau évasé par le haut, aux bords larges et retroussés, sa chevelure d’un or très foncé se masse, épaisse et courte ; ses traits charment à la fois par la grâce la plus féminine et par la plus virile énergie. Les sourcils très purs sont infiniment soyeux, et au-dessus de la bouche pourprée, comme sur un fruit mûr, foisonne un impalpable duvet blond.
Au cou nu, qu’un col rabattu entoure sans le cacher, pas de trace de cette ignoble infirmité qu’on nomme la pomme d’Adam ; pourtant, malgré les hanches accusées, le corps si ferme et agile est bien celui d’un garçon ; et ne faut-il pas être véritablement un jeune cavalier, et non une fille travestie, pour porter si correctement l’habit noir ? Mais quoique certainement vigoureuses, ces longues mains, finement gantées, sont évidemment des mains de femme, et voilà aussi des pieds de femme. Enfin il y a dans toute l’allure du personnage quelque chose de décidé et de mâle qui achève de troubler ceux qui le regardent.
La grande Cora s’ennuyait à avaler sa langue ; mais elle ne s’ennuie plus depuis qu’elle a vu ce bel être mystérieux. Elle s’est assise auprès de lui ; elle lui parle tendrement, follement, spirituellement, avec émotion, avec larmes ; elle défile son chapelet ; mais déroulant les gammes d’une voix riche et mélodieuse, l’enfant bizarre répond en courtes paroles où se succèdent toutes les inflexions de l’indifférence, insensible aux mots comme un marchand de mots, et aux sentiments comme une vieille courtisane.
— Ah çà, dit d’une voix étranglée la grande Cora, qui ne sait plus à quel diable se vouer et qui a vu le bout de son rouleau, – ah çà, décidément, êtes-vous un homme ou une femme ?
— Ma chère, dit l’enfant assis, vous êtes bien curieuse. Je n’en sais rien moi-même !