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D'un nouveau complot contre les industriels

PETIT DIALOGUE.

L’INDUSTRIEL.
Mon cher ami, j’ai fait un excellent dîner.
LE VOISIN.
Tant mieux pour vous, mon cher ami.
L’INDUSTRIEL.
Non pas seulement tant mieux pour moi. Je prétends que l’opinion publique me décerne une haute récompense pour m’être donné le plaisir de faire un bon dîner.
LE VOISIN.
Diable, c’est un peu fort !
L’INDUSTRIEL.
Seriez-vous un aristocrate, par hasard ?


Tel est l’extrait fort clair des Catéchismes de M. de Saint-Simon, et des six ou sept premiers numéros d’un journal écrit en style obscur, et qui a l’air de se battre pour l’industrie.
M. de Saint-Simon a dit : « La capacité industrielle est celle qui doit se trouver en première ligne ; elle est celle qui doit juger la valeur de toutes les autres capacités, et les faire travailler toutes pour son plus grand avantage. »
Si nous n’y prenons garde, l’on va nous donner un ridicule.
Moi aussi je suis un industriel, car la feuille de papier blanc qui m’a coûté deux sous, on la revend cent fois plus après qu’elle a été noircie. Nommer cette pauvre petite industrie, n’est-ce pas dire que je ne suis ni riche ni noble ? Je ne m’en trouve que mieux placé pour apercevoir le ridicule des deux camps opposés, l’industrialisme et le privilège.
Je veux croire que mille industriels qui, sans manquer à la probité, gagnent cent mille écus chacun, augmentent la force de la France ; mais ces messieurs ont fait le bien public à la suite de leur bien particulier. Ce sont de braves et hon­nêtes gens, que j’honore et verrais avec plaisir nommer maires ou députés ; car la crainte des banqueroutes leur a fait acquérir des habitudes de méfiance, et, de plus, ils savent compter. Mais je cherche en vain l’admirable dans leur conduite. Pourquoi les admirerais-je plus que le médecin, que l’avocat, que l’architecte ?
Certes, nous autres, petites gens, nous aimons mieux l’industrie qui nous propose de faire des échanges et qui veut commercer avec nous, que le privilège qui prétend de haute lutte nous en­lever tous nos droits. La profession des industriels est fort estimable ; mais nous ne voyons pas en quoi elle mérite d’être plus honorée que toute autre profession utile à la société. L’on aura beau faire, la classe chargée en France de la fabrication de l’opinion, pour parler le langage industriel, sera toujours celle des gens à 6000 liv. de rente. Ces gens-là seuls ont le loisir de se former une opinion qui soit à eux, et non pas celle de leur journal. Penser est le moins cher des plaisirs. L’opulence le trouve insipide et monte en voiture pour courir à l’Opéra ; elle ne se donne pas le temps de pen­ser. L’homme pauvre n’a pas ce temps ; il faut qu’il travaille huit heures par jour, et que son esprit soit toujours tendu à bien s’acquitter de sa besogne.
La classe pensante accorde sa considération à tout ce qui est utile au plus grand nombre. Elle récompense par une haute estime, et quelquefois par de la gloire, les Guillaume-Tell, les Porlier, les Riego, les Codrus, les gens, en un mot, qui risquent beaucoup pour obtenir ce qu’à tort ou à raison ils croient utile au public.
Pendant que Bolivar affranchissait l’Amérique, pendant que le capitaine Parry s’approchait du pôle, mon voisin a gagné dix millions à fabriquer du calicot ; tant mieux pour lui et pour ses enfans. Mais depuis peu il fait faire un journal qui me dit tous les samedis qu’il faut que je l’admire comme un bienfaiteur de l’humanité. Je hausse les épaules.
Les industriels prêtent de l’argent aux gouver­nants, et les forcent souvent à faire un budget raisonnable et à ne pas gaspiller les impôts. Là, probablement, finit l’utilité dont les industriels sont à la chose publique ; car peu leur importe qu’avec l’argent prêté par eux on aille au secours des Turcs ou au secours des Grecs. Je trouve dans le dernier ouvrage de M. Villemain le petit dia­logue suivant entre Lascaris, qui fuit Constantinople pris par les Turcs, et un jeune Médicis.
« ......... Mais quoi ! dit Médicis, les Génois qui occupaient vos faubourgs étaient vos alliés, vos marchands !
« — Ils nous ont trahis, répondit le malheureux Grec. Pourquoi nous auraient-ils été fidèles ? Ils feront le même commerce avec les Turcs. C’était le courage désintéressé qui seul aurait pu nous sauver. » (Lascaris, pag. 7.)
Les banquiers, les marchands d’argent ont besoin d’un certain degré de liberté. Un baron Rothschild était impossible sous Bonaparte, qui eût peut-être envoyé à Sainte-Pélagie un prêteur récalcitrant [1]. Les marchands d’argent ont donc besoin d’un certain degré de liberté, sans lequel il n’y aurait pas de crédit public. Mais dès que le huit pour cent se présente, le banquier oublie bien vite la liberté. Quant à nous, notre cœur ne pourra pas oublier de si tôt que vingt maisons prises parmi tout ce qu’il y a de plus industriel et de plus libéral ont prêté l’argent au moyen duquel on a acheté et pendu Riego. Que dis-je ? le jour où j’écris, l’industrie, trouvant que le pacha d’Égypte est fort solvable, ne lui bâtit-elle pas des vaisseaux à Marseille ? Les industriels usent de leur liberté comme citoyens français, ils emploient leurs fonds ainsi qu’ils l’entendent : à la bonne heure ; mais pourquoi venir me de­mander mon admiration, et pour comble de ridicule, me la demander au nom de mon amour pour la liberté ?
L’industrialisme, un peu cousin du charlata­nisme, paie des journaux et prend en main, sans qu’on l’en prie, la cause de l’industrie ; il se per­met de plus une petite faute de logique : il crie que l’industrie est la cause de tout le bonheur dont jouit la jeune et belle Amérique. Avec sa permission, l’industrie n’a fait que profiter des bonnes lois, et de l’avantage d’être sans frontières attaquables que possède l’Amérique. Les indus­triels, par l’argent qu’ils prêtent à un gouverne­ment après avoir pris leurs sûretés, augmentent pour le moment la force de ce gouvernement ; mais ils s’inquiètent fort peu du sens dans lequel cette force est dirigée. Supposons qu’un mauvais génie envoie aux États-Unis d’Amérique un pré­sident ambitieux comme Napoléon ou Cromwell, cet homme profitera du crédit qu’il trouvera établi en arrivant à la présidence, pour em­prunter 400 millions, et avec ces millions il cor­rompra l’opinion et se fera nommer président à vie. Hé bien ! si les intérêts de la rente sont bien servis, l’histoire contemporaine est là pour nous apprendre que les industriels continueront à lui prêter des millions, c’est-à-dire à augmenter sa force, sans s’embarrasser du sens dans lequel il l’exerce. Qui empêche aujourd’hui les industriels de prêter au R.. d’E...... ? Est-ce le manque de moralité de ce prince, ou son manque de solva­bilité ?
Ces considérations sont bien simples, bien claires ; elles n’en sont que plus accablantes. Aussi, voyez l’obscurité et l’emphase dans les­quelles les journaux de l’industrialisme sont obligés de chercher un refuge. N’ont-ils pas appelé Alexandre-le-Grand le premier des indus­triels ? Et remarquez que je suis obligé de passer légèrement sur les faits les plus frappants et les plus voisins qui confirment ma théorie, car je ne veux pas plus aller à Sainte-Pélagie, que créer de la haine impuissante dans l’ame de mon lecteur. L’industrie, comme tous les grands ressorts de la civilisation, amène à sa suite quel­ques vertus et plusieurs vices. Le négociant qui prête son vaisseau au Grand-Turc pour effectuer le massacre de Chio est probablement un homme fort économe et très-raisonnable. Il sera bon directeur d’hôpital et ministre fort immoral, et par là fort dangereux : donc les industriels ne sont pas propres à toutes les places.
Toutes les professions pratiquées avec probité sont utiles et par conséquent estimables ; telle est la vieille vérité que proclame la classe pensante placée entre l’aristocratie qui veut envahir toutes les places, et l’industrialisme qui veut envahir toute l’estime. L’industrialisme se déclare seul estimable ; cependant Catinat, si pauvre, l’emporte encore sur Samuel Bernard. Les grands industriels du siècle de Louis xv sont presque tous ridicules dans l’histoire, et Turgot si pauvre est un grand homme.
Peut-être cherchera-t-on à nous répondre, en nous faisant dire ce que nous n’avons pas dit : voici des explications. La classe pensante, mesu­rant avec soin son estime sur l’utilité, préfère souvent un guerrier, un habile médecin, un savant avocat qui sans espoir de salaire défend l’innocence, au plus riche fabricant qui im­porte des machines et emploie dix mille ouvriers. Pourquoi ? c’est que pour arriver à une haute estime, il faut en général qu’il y ait sacrifice de l’intérêt à quelque noble but. Quels sacrifices ont jamais fait Zamet, Samuel Bernard, Crozat, Bouret, etc., les plus riches industriels dont l’histoire ait gardé le souvenir ? À Dieu ne plaise que de cette remarque historique je tire la conséquence que les industriels ne sont pas honorables ! Je veux dire seulement qu’ils ne sont pas héroïques. Chaque classe de citoyens a droit à l’estime, et là comme ailleurs le ridicule se charge de faire justice des prétentions exagérées. La classe pensante honore tous les citoyens. Si on la méprise, si on l’in­jurie, elle se contente de rendre leurs mépris et au noble baron dont le trentième aïeul fut à la croisade de Louis-le-Jeune, et au sabreur im­périal, et à l’industriel si fier de ses dix millions dont il va acheter un titre féodal. Cette dernière classe s’attribuant tout le bonheur de l’Amérique, et oubliant Washington, Franklin et La Fayette, nous semble la plus ridicule en ce moment.
L’honorable M. de Saint-Simon a dit, et les journaux payés par l’industrialisme répètent en style prétentieux : « La capacité industrielle est celle qui doit se trouver en première ligne ; elle est celle qui doit juger la valeur de toutes les autres capacités, et les faire travailler toutes pour son plus grand avantage. »
Or, un charron, un laboureur, un menuisier, un serrurier, un fabricant de souliers, de cha­peaux, de toiles, de draps, de cachemires, un roulier, un marin, un banquier, sont des indus­triels. Cette énumération est encore de M. de Saint-Simon.
Une multitude énorme telle que celle qui se composerait de tous les laboureurs, de tous les menuisiers, de tous les cordonniers, etc., ne peut pas être en première ligne, ou bien tout le monde serait en première ligne ; ce qui rappelle un peu ce philosophe de la comédie, qui dans son placet dit au prince :
En fameux ports de mer changez toutes vos villes.
La première ligne de la société arrangée à la Saint-Simon, se trouvant un peu nombreuse, puisque nous y voyons placés tous les cordonniers, tous les maçons, tous les laboureurs, et bien d’autres, il faut apparemment ranger suivant leurs succès, c’est-à-dire suivant leurs richesses, les membres de cette classe qui est à la tête de toutes les autres ; or, quel est le chef de cette classe à Paris ? quel est l’homme qui doit être le juge de toutes les capacités ? C’est évidemment le plus fortuné des industriels, M. le baron Rothschild, aidé, si l’on veut, dans ses fonctions de juge par les six indus­triels les plus riches de Paris, MM........ que j’honore trop pour placer leurs noms dans ce tribunal burlesque. Ainsi, que nos grands poètes Lamartine et Béranger se hâtent de faire des vers ; que nos savants illustres, Laplace et Cuvier, in­terrogent la nature et proclament des découvertes sublimes, leurs capacités seront jugées ou bien par l’assemblée générale de tous les maçons, les cordonniers, les menuisiers, etc., ou par les pre­miers hommes de cette classe privilégiée, savoir M. le baron Rothschild, escorté des six banquiers que le public voit avec lui dans tous les emprunts. En apprenant la nouvelle dignité dont M. de Saint-Simon et son école les affublent, je vois d’ici les banquiers les plus riches de Paris s’écrier en chœur :
Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi.

Mais laissons ces folies, qu’on dirait inventées par quelque aristocrate pour donner un ridicule au peuple, c’est-à-dire à la source de tous les p..... légitimes. Moi aussi j’ai lu Mill, Mac Culoch, Maltus et Ricardo, qui viennent de reculer les bornes de l’économie politique. Plus la France sera imbue des grandes vérités qu’ils ont fait remarquer, moins elle laissera passer de bévues dans la fabrication de son budget, plus elle fera de canaux et surtout de chemins de fer.
Si le nouveau journal se fût borné à répandre ces vérités, que probablement il ignore, tout en lui souhaitant moins d’emphase dans le style et même un peu plus d’esprit, nous aurions fait des vœux pour son succès, mais encore une fois, il réclame impérieusement une dose extraordinaire de considération et de respect pour MM. les ban­quiers, manufacturiers et négocians, les plus riches ; car, je le répète, tout en désirant sin­cèrement leur bonheur, on ne peut pas respecter tous les laboureurs, tous les maçons, tous les
menuisiers,
Sur quelque préférence une estime se fonde ;
Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde.
Sans doute la classe des industriels millionnaires est fort estimable. Je l’honore avec tant de sincé­rité que je voudrais voir tous les ans dans la chambre élective les cent industriels les plus re­nommés de France. Mais ces véritables et hon­nêtes industriels répudient l’industrialisme. C’est en vain qu’on les flatte lourdement, c’est en vain qu’on leur dit qu’en faisant fortune ils ont été plus utiles qu’un bon ministre, qu’un grand général. Lorsque M. de La Fayette, à peine âgé de vingt ans, méprisant ses millions et les grands établisse­ments que le crédit de sa famille lui promet à la cour de France, vole en Amérique, et, après la défaite de Brandy-Wine, ne désespère pas du salut de sa nouvelle patrie ; où est l’industriel alors tra­fiquant en cette même Amérique qui pût lutter de gloire et d’utilité avec le jeune général ? Wash­ington ne pouvait-il pas se vendre à Georges iii, comme le général Monk à Charles ii, et par là se faire duc et millionnaire ? Il méprise cette fortune, et devient le héros de la civilisation.
Mais si l’industriel n’est pas toujours un héros, du moins est-il le juge souverain de toutes les capacités. M. de Saint-Simon le déclare, et j’avoue que je ne trouve pas cette prétention absolument déplacée. Un Samuel Bernard, ou un M. Coutts, a l’esprit tendu toute la journée pour découvrir les places d’Europe et d’Amérique qui manquent d’argent, et où il est avantageux d’en jeter rapi­dement.
Si je ne pense pas tout-à-fait qu’un banquier, au milieu de ses agens-de-change et de ses re­gistres à dos élastique, soit l’homme du monde le plus sensible aux vues tendres ou sublimes que jette sur les profondeurs du cœur humain le génie d’un Byron ou d’un Lamartine, je serai moins sévère pour ce qui a rapport à la muse comique. Je fais grand cas des comédies jouées par les industriels. Ce n’est point la satisfaction d’un amour puéril et un vain contrat de ma­riage qui en font le dénouement, mais bien le gain rapide de plusieurs millions. Et ne vous y trompez pas, les moyens d’intrigue sont propor­tionnés à l’importance du but. C’est-là que les Molières futurs prendront leurs sujets de comédie. Loin d’inventer des ressorts, leur génie se fatiguera à rendre supportables à la scène les moyens d’in­trigue mis en usage par leurs illustres modèles. Or, comment des gens qui, sur le théâtre du monde, jouent la comédie avec tant de succès, ne seraient-ils pas de bons juges de la petite co­médie permise sur nos théâtres et qui reste copie si imparfaite de leurs actions de tous les jours ?
Il n’y a pas cent ans que dans l’un des quartiers les plus populeux de Paris l’on a vu la représen­tation d’une pièce d’intrigue conduite avec un art infini, et il en fallait beaucoup. Les hommes qu’il s’agissait de tromper n’étaient point des Bartholos ; ils l’avaient bien prouvé en faisant des for­tunes colossales ou en s’illustrant dans les places les plus brillantes. Ils n’en ont pas moins été pris pour dupes au vu et au su de toute l’Europe et même de l’Amérique. Rien n’a manqué dans cette admirable comédie, ni le Dave rempli de finesse, ni un ou plusieurs Cassandres surnuméraires. Il y a même eu double intrigue, plot and under plot comme dans les vieilles comédies anglaises. Outre les honorables Bartholos dont le Dave s’est joué avec une adresse qu’on ne saurait trop louer, il paraît que, le succès augmentant l’assurance, on a essayé de duper ce personnage qui, suivant M. de Talleyrand, a plus d’esprit que qui que ce soit, M. Public.
D’après cet exemple récent, qui oserait refuser aux premiers industriels de Paris, victimes ou héros de cette bonne pièce, le talent qu’il faut pour juger la comédie ?
Je pense donc avec les journaux vendus à l’in­dustrialisme, que non-seulement la capacité indus­trielle fournit les gens les plus remarquables par la vertu mais encore que certains industriels des plus riches sont les juges véritables, si ce n’est de toutes les autres capacités, du moins de celle des Figaro, des Scapin, et autres personnages fort connus par leur habileté dans l’intrigue et par la place élevée qu’ils occupent dans l’estime publique.
Qu’est-ce auprès de telles capacités qu’un juge intègre comme M. Dupont (de l’Eure), qui ha­bite une chambre de 36 francs, et refuse toutefois d’ajouter un seul mot au discours qu’il doit pro­noncer le lendemain ? Ce seul petit mot, fort ho­norable en soi et alors fort à la mode, lui eût valu avant la fin de la journée 15,000 livres de rente et la plus belle place de son état.
Qu’est-ce qu’une dupe comme le général Carnot, qui, après avoir été le ministre de la guerre de 14 armées de cent mille hommes, s’en va mou­rir dans la pauvreté à Magdebourg ?
Qu’est-ce dans un ordre moins relevé, si l’on veut, qu’un serviteur héroïque comme le général Bertrand, qui, lorsque son prince est malheureux, se croit obligé de s’exiler au bout du monde, dans une île affreuse, et cela peut-être pour vingt années ?
Comme tous ces mérites pâlissent auprès de celui de faire écrire deux cents commis, de re­vendre à 64 ce qu’on a obtenu pour 55, et de s’exiler dans le plus beau quartier de Paris, au fond d’une maison de deux millions ? Avec quelle pitié de telles capacités ne voient-elles pas un Dupont (de l’Eure), ou un Daunou, traverser la crotte du boulevard ? S’il s’agit de supériorité in­tellectuelle, M. Royer-Collard fit-il jamais de discours égal en force de dialectique à un petit traité en quatre articles, surtout si le troisième contredit le premier, et si l’on obtient de la pro­bité ou de la bêtise des contractans que ce traité restera secret ?
M. Dupont (de l’Eure) fit-il jamais de belles aumônes de 20,000 francs que l’on a soin de faire enregistrer successivement dans tous les jour­naux ?
Mais quittons le ton de la plaisanterie, dé­placé en un si grave sujet.
Comment l’industrialisme ose-t-il réclamer les premiers honneurs et se préférer aux Dupont (de l’Eure), aux Carnot, aux Bertrand, lorsque même en désintéressement, même dans cette plus facile des vertus, il vient de donner un si étrange exemple à une nouvelle république ?
Je comprends que l’industrialisme, qui peut-être ressent quelque malaise au sujet de certaines opérations, et ne serait pas fâché d’avoir les hon­neurs de la vertu et les profits de l’emprunt, cher­che à se confondre avec la véritable et loyale in­dustrie. Hé bien ! l’industrie le repousse, lui, ses flatteries perfides, et, plus que tout, l’effrayante solidarité de réputation.
Oui, j’ai connu des centaines d’honnêtes négocians de Lyon, de Bordeaux, de Rouen, qui ne voudraient pas avoir participé à certaines opéra­tions récentes, non plus qu’à leurs bénéfices, si énormes qu’ils soient.
Ils ne font pas prôner leur profession comme la seule utile, comme la seule vertueuse, mais ils ont de la vertu, mais le renom d’une loyauté par­faite, même envers leurs rivaux, est préférable, à leurs yeux, à la différence qu’il y a entre 76 et 80, dût cette différence se prélever sur une douzaine de millions.
Les industriels vont être fort utiles d’ici à quelques années ; mettant à profit le degré de liberté dont nous jouissons, ils vont changer et améliorer tout le commerce de France. On aimera mieux gagner 4000 francs que les recevoir du budjet. Un fabricant millionnaire ne sollicitera plus une place de sous-préfet.
La France, plus heureuse que l’Angleterre, ne connaît pas les substitutions. Les nobles, d’ici à vingt ans, loin d’avoir horreur de l’industrie, apprendront d’elle qu’il est utile et agréable de profiter du degré de liberté qui nous est accordé, pour augmenter sa fortune. Le plus noble mar­quis, qui possède en biens-fonds deux millions qui lui rendent à peine vingt mille écus, vendra la moitié de sa terre, et placera dans une manufac­ture de calicot un million, qui à lui seul lui vau­dra 60 mille francs de rente. À partir de ce mo­ment, ce privilégié, lui-même, deviendra l’ami de cette portion de liberté indispensable pour qu’il y ait un crédit public, et pour que toutes les manufactures prospèrent, surtout celles de calicot ; loin de solliciter les coups d’état, il les redoutera.
Telle peut être l’une des grandes utilités fu­tures de l’industrie ; elle séduira les ennemis na­turels de la liberté, et nous fera jouir en paix de ce premier des biens.
Il n’y a que deux manières de le conquérir, la force des armes, comme ont fait Cromwell et Bo­livar, ou le perfectionnement de la raison. C’est par cette dernière route que l’industrie, amie de la paix, peut un jour conquérir le côté droit et le clergé, et nous conduire à la mise en pratique de la charte.
Mais ne nous y trompons pas. La raison est une déité sévère ; dès qu’on prétend la servir en prê­chant une erreur, la toute puissante raison cesse ses effets bienfaisans, et la civilisation s’arrête. C’est donc hâter le bonheur de la France que de faire apercevoir nos grands industriels du ridicule qu’ils se donnent en fesant proclamer tous les sa­medis qu’ils sont supérieurs à toutes les classes de la société. Dans la vie d’une nation, chaque classe est utile à son tour. Si la Grèce réussit à s’affran­chir, des milliers de négocians s’y établiront ; ils y porteront des glaces, des meubles d’acajou, des estampes, des draps, etc. Mais les bonnes lois qui permettent au commerce de fleurir, sera-ce eux qui auront eu la sagesse de les faire ? Mais le cou­rage qu’il aura fallu pour exterminer les Turcs et pouvoir mettre ces bonnes lois en vigueur, l’auront-ils eu ?
Il y a six mois que Santa-Rosa s’est fait tuer dans Navarin, il n’y a pas un an que lord Byron est mort en cherchant à servir la Grèce. Où est l’industriel qui ait fait à cette noble cause le sacri­fice de toute sa fortune ?
La classe pensante a inscrit cette année Santa-Rosa et Lord Byron sur la tablette où elle con­serve les noms destinés à devenir immortels. Voilà un soldat, voilà un grand seigneur ; pendant ce temps qu’ont fait les industriels ?
Un honorable citoyen a fait venir des chèvres
du Thibet.

NOTE RELATIVE À LA PAGE 9.
Peut-être me reprochera-t-on de n’avoir pas cité plus souvent les propres paroles du Producteur ; si l’on veut bien lire l’exposé suivant, l’on concevra pourquoi.

LE PRODUCTEUR, No I.

INTRODUCTION.

Le journal que nous annonçons a pour but de développer et de répandre les principes d’une philosophie nouvelle. Cette philosophie, basée sur une nouvelle conception de la nature humaine, reconnaît que la destination de l’espèce sur ce globe est d’exploiter et de modifier à son plus grand avantage la nature extérieure ; que ses moyens pour arriver à ce but correspondent aux trois ordres de facultés, physiques, intellectuelles et morales, qui constituent l’homme ; enfin, que ses travaux, dans cette direction, suivent une progression toujours croissante, parceque chaque génération vient ajouter ses richesses matérielles à celles des générations passées, parcequ’une connaissance de plus en plus étendue, certaine et positive des lois naturelles, lui permet d’étendre et de rectifier sans cesse son action ; parceque des notions toujours plus exactes de sa destination et de ses forces la conduisent à améliorer incessamment l’association, l’un de ses moyens les plus puissans.
Considérée de ce point de vue, la vie de chaque individu se compose de deux séries d’actions, dont les unes n’ont pour but que l’existence de l’individu même, tandis que les autres ont de plus pour résultat le développement de l’action progressive de l’espèce, et concourent ainsi à l’accomplissement de sa destination ; d’où la distinction de l’intérêt commun et de l’intérêt privé, base de toute morale.
C’est d’une heureuse harmonie entre ces deux ordres de faits que dépendent les progrès et la prospérité des nations et des individus. La combinaison sociale dans laquelle toutes les jouissances, la satisfaction de tous les besoins de l’individu, seraient aussi des moyens pour l’accomplissement de la loi de l’espèce, est la limite, en prenant cette expression dans le sens mathématique, vers laquelle convergeront toujours, sans jamais l’atteindre, les travaux théoriques et pratiques ayant pour but l’établissement de cette harmonie. En s’appuyant sur ce point de départ, les travaux de cette philosophie, quant à ce qui regarde le passé, consistent à rechercher à chaque époque, dans les institutions, les travaux et les actions de l’homme, ceux qui ont concouru au développement de la civilisation, et ceux qui ont été pour elle un obstacle ; à distinguer dans les premiers ceux dont le secours a été direct ou indirect, et à préciser la nature, la durée et le degré d’utilité de chacun. Quant à ce qui regarde l’avenir et le présent, elle s’occupe de déterminer d’une manière positive et détaillée, par la connaissance et l’érection en lois des faits généraux du passé, le but d’activité actuelle de la société, l’ordre de rapports moraux et politiques correspondans, et les travaux qui doivent en préparer l’établissement.
Elle a reconnu que dans les institutions, les travaux et les actions de l’homme, ceux-là seulement qui se rapportent aux sciences, aux beaux-arts et à l’industrie, ont toujours, directement, et de plus en plus, concouru au développement de la civilisation ; que tous ceux au contraire qui n’appartiennent pas proprement à l’un ou à l’autre de ces trois objets d’activité n’y ont concouru qu’indirectement, etc., etc.