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Question

SI, DANS LA SOCIÉTÉ,
UN HOMME DOIT OU PEUT LAISSER PRENDRE SUR LUI
CES DROITS QUI SOUVENT HUMILIENT L’AMOUR-PROPRE ?

Cette question est plus difficile à résoudre qu’elle ne le paraît d’abord. Ceux qui sont pour l’affirmative prétendent que l’amitié véritable est un contrat par lequel chacune des parties consacre à l’autre toute son existence. Ils disent que, si l’amitié ne laisse pas le droit de donner des secours à son ami, ou d’en recevoir, elle est une chimère ridicule ; que son principal bonheur consiste à lever ou déchirer ce voile de décence que les hommes ont jeté sur leurs besoins, pour se dispenser de se secourir, en continuant de se prodiguer les marques de l’affection la plus vive ; que c’est celui qui donne, qui est honoré et obligé, etc.
Ceux qui sont pour la négative me paraissent appuyer leur opinion par des raisons plus solides. Ils disent que l’amitié étant une union pure des âmes, elle ne doit pas se laisser soupçonner d’un autre motif. On peut appliquer cette réflexion à l’amour même. En tout état de cause, on fait toujours très-bien de ne donner que le moins qu’on peut atteinte à cette règle. Celui qui reçoit n’accepte sûrement que parce qu’il respecte l’âme de celui qui donne : mais d’où sait-il que cette âme ne se dégradera point ? et alors quel désespoir de lui avoir obligation ! D’où sait-il que cette âme, en supposant qu’elle reste noble, ne cessera point de l’aimer, voudra bien ne jamais se prévaloir de ses avantages ? Quelle âme il faut avoir pour laisser à celle d’un autre la liberté de tous ses mouvemens, tandis que je pourrais les contraindre et les diriger vers mon bonheur apparent ! Ce sacrifice continuel de mon intérêt est peut-être plus difficile que le sacrifice momentané de ma personne, et le bienfaiteur qui en est capable a nécessairement l’avantage sur celui qu’il a obligé, en leur supposant d’ailleurs une égale élévation dans le caractère. Or, j’ai peine à croire que l’homme puisse supporter l’idée de la supériorité d’une âme sur la sienne. J’en juge par la peine avec laquelle les âmes les plus fortes voient une supériorité fondée sur des choses moins essentielles. Il suit, au moins, de tout ceci que, dès que je reçois un bienfait, je m’engage, pour mon bienfaiteur, qu’il sera toujours vertueux, qu’il n’aura jamais tort avec moi, qu’il ne cessera point de m’aimer, ni moi de lui être attaché. Si les deux premières de ces conditions n’ont pas lieu, c’est au bienfaiteur à rougir, mais celui qui a reçu le bienfait doit pleurer.