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Maximes générales

I

Les Maximes, les Axiomes sont, ainsi que les Abrégés, l’ouvrage des gens d’esprit qui ont travaillé, ce semble, à l’usage des esprits médiocres ou paresseux. Le paresseux s’accommode d’une maxime qui le dispense de faire lui-même les observations qui ont mené l’auteur de la maxime au résultat dont il fait part à son lecteur. Le paresseux et l’homme médiocre se croient dispensés d’aller au delà, et donnent à la maxime une généralité que l’auteur, à moins qu’il ne soit lui-même médiocre, ce qui arrive quelquefois, n’a pas prétendu lui donner. L’homme supérieur saisit tout d’un coup les ressemblances, les différences qui font que la maxime est plus ou moins applicable à tel ou tel cas, ou ne l’est pas du tout. Il en est de cela comme de l’histoire naturelle, où le désir de simplifier a imaginé les classes et les divisions. Il a fallu avoir de l’esprit pour les faire ; car il a fallu rapprocher et observer des rapports. Mais le grand naturaliste, l’homme de génie voit que la nature prodigue des êtres individuellement différens, et voit l’insuffisance des divisions et des classes qui sont d’un si grand usage aux esprits médiocres ou paresseux ; on peut les associer : c’est souvent la même chose, c’est souvent la cause et l’effet.

II
La plupart des faiseurs de recueils de vers ou de bons mots ressemblent à ceux qui mangent des cerises ou des huîtres, choisissant d’abord les meilleures et finissant par tout manger.



III
Ce serait une chose curieuse qu’un livre qui indiquerait toutes les idées corruptrices de l’esprit humain, de la société, de la morale, et qui se trouvent développées ou supposées dans les écrits les plus célèbres, dans les auteurs les plus consacrés ; les idées qui propagent la superstition religieuse, les mauvaises maximes politiques, le despotisme, la vanité de rang, les préjugés populaires de toute espèce. On verrait que presque tous les livres sont des corrupteurs, que les meilleurs font presque autant de mal que de bien.



IV
On ne cesse d’écrire sur l’Éducation, et les ouvrages écrits sur cette matière ont produit quelques idées heureuses, quelques méthodes utiles, ont fait, en un mot, quelque bien partiel. Mais quelle peut être, en grand, l’utilité de ces écrits, tant qu’on ne fera pas marcher de front les réformes relatives à la législation, à la religion, à l’opinion publique ? L’Éducation n’ayant d’autre objet que de conformer la raison de l’enfance à la raison publique relativement à ces trois objets, quelle instruction donner, tant que ces trois objets se combattent ? En formant la raison de l’enfance, que faites-vous que de la préparer à voir plutôt l’absurdité des opinions et des mœurs consacrées par le sceau de l’autorité sacrée, publique, ou législative, par conséquent, à lui en inspirer le mépris ?



V
C’est une source de plaisir et de philosophie, de faire l’analyse des idées qui entrent dans les divers jugements que portent tel ou tel homme, telle ou telle société. L’examen des idées qui déterminent telle ou telle opinion publique, n’est pas moins intéressant, et l’est souvent davantage.



VI
Il en est de la Civilisation comme de la cuisine. Quand on voit sur une table des mets légers, sains et bien préparés, on est fort aise que la cuisine soit devenue une science ; mais quand on y voit des jus, des coulis, des pâtés de truffes, on maudit les cuisiniers et leur art funeste : à l’application.



VII
L’homme, dans l’état actuel de la Société, me paraît plus corrompu par sa raison que par ses passions. Ses passions (j’entends ici celles qui appartiennent à l’homme primitif) ont conservé, dans l’ordre social, le peu de nature qu’on y retrouve encore. 



VIII
La Société n’est pas, comme on le croit d’ordinaire, le développement de la Nature, mais bien sa décomposition et sa refonte entière. C’est un second édifice, bâti avec les décombres du premier. On en retrouve les débris, avec un plaisir mêlé de surprise. C’est celui qu’occasionne l’expression naïve d’un sentiment naturel qui échappe dans la société ; il arrive même qu’il plaît davantage, si la personne à laquelle il échappe est d’un rang plus élevé, c’est-à-dire plus loin de la Nature. Il charme dans un Roi, parce qu’un roi est dans l’extrémité opposée. C’est un débris d’ancienne architecture dorique ou corinthienne, dans un édifice grossier et moderne.



IX
En général, si la Société n’était pas une composition factice, tout sentiment simple et vrai ne produirait pas le grand effet qu’il produit. Il plairait sans étonner. Mais il étonne et il plaît. Notre surprise est la satire de la Société, et notre plaisir est un hommage à la Nature.



X
Les fripons ont toujours un peu besoin de leur honneur, à peu près comme les espions de police, qui sont payés moins cher quand ils voient moins bonne compagnie.



XI
Un homme du peuple, un mendiant, peut se laisser mépriser, sans donner l’idée d’un homme vil, si le mépris ne paraît s’adresser qu’à son extérieur. Mais ce même mendiant qui laisserait insulter sa conscience, fût-ce par le premier souverain de l’Europe, devient alors aussi vil par sa personne que par son état.



XII
Il faut convenir qu’il est impossible de vivre dans le monde, sans jouer de tems en tems la comédie. Ce qui distingue l’honnête homme du fripon, c’est de ne la jouer que dans les cas forcés, et pour échapper au péril ; au lieu que l’autre va au-devant des occasions.



XIII
On fait quelquefois dans le monde un raisonnement bien étrange. On dit à un homme, en voulant récuser son témoignage en faveur d’un autre homme : c’est votre ami. Eh ! morbleu, c’est mon ami, parce que le bien que j’en dis est vrai, parce qu’il est tel que je le peins. Vous prenez la cause pour l’effet, et l’effet pour la cause. Pourquoi supposez-vous que j’en dis du bien, parce qu’il est mon ami ? et pourquoi ne supposez-vous pas plutôt qu’il est mon ami, parce qu’il y a du bien à en dire ?



XIV
Il y a deux classes de Moralistes et de Politiques, ceux qui n’ont vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, et c’est le plus grand nombre : Lucien, Montaigne, La Bruyère, La Rochefoucauld, Swift, Mandeville, Helvétius, etc. Ceux qui ne l’ont vue que du beau côté et dans ses perfections ; tels sont Shaftersbury et quelques autres. Les premiers ne connaissent pas le palais dont ils n’ont vu que les latrines. Les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux loin de ce qui les offense, et qui n’en existe pas moins.Est in medio verum.



XV
Veut-on avoir la preuve de la parfaite inutilité de tous les livres de Morale, de Sermons, etc. ? Il n’y a qu’à jeter les yeux sur le préjugé de la noblesse héréditaire. Y a-t-il un travers contre lequel les Philosophes, les Orateurs, les Poètes, aient lancé plus de traits satyriques, qui ait plus exercé les esprits de toute espèce, qui ait fait naître plus de sarcasmes ? Cela a-t-il fait tomber les présentations, la fantaisie de monter dans les carrosses ? Cela a-t-il fait supprimer la place de Cherin ?



XVI
Au Théâtre, on vise à l’effet ; mais ce qui distingue le bon et le mauvais poète, c’est que le premier veut faire effet par des moyens raisonnables, et, pour le second, tous les moyens sont excellens. Il en est de cela comme des honnêtes gens et des fripons, qui veulent également faire fortune. Les premiers n’emploient que des moyens honnêtes, et les autres, toutes sortes de moyens.



XVII
La Philosophie, ainsi que la Médecine, a beaucoup de drogues, très peu de bons remèdes, et presque point de spécifiques.



XVIII
On compte environ cent cinquante millions d’âmes en Europe, le double en Afrique, plus du triple en Asie ; en admettant que l’Amérique et les Terres Australes n’en contien[nent] que la moitié de ce que donne notre hémisphère, on peut assurer qu’il meurt tous les jours, sur notre globe, plus de cent mille hommes. Un homme qui n’aurait vécu que trente ans, aurait [encore] échappé environ mille quatre cents fois à cette épouvantable destruction.



XIX
J’ai vu des hommes qui n’étaient doués que d’une raison simple et droite, sans une grande étendue ni sans beaucoup d’élévation d’esprit, et cette raison simple avait suffi pour leur faire mettre à leur place les vanités et les sottises humaines, pour leur donner le sentiment de leur dignité personnelle, leur faire apprécier ce même sentiment dans autrui. J’ai vu des femmes à peu près dans le même cas, qu’un sentiment vrai, éprouvé de bonne heure, avait mises au niveau des mêmes idées. Il suit de ces deux observations que ceux qui mettent un grand prix à ces vanités, à ces sottises humaines, sont de la dernière classe de notre espèce.



XX
Celui qui ne sait point recourir à propos à la plaisanterie, et qui manque de souplesse dans l’esprit, se trouve très souvent placé entre la nécessité d’être faux ou d’être pédant : alternative fâcheuse à laquelle un honnête homme se soustrait, pour l’ordinaire, par de la grâce et de la gaîté. 



XXI
Souvent une opinion, une coutume commence à paraître absurde dans la première jeunesse, et en avançant dans la vie, on en trouve la raison ; elle paraît moins absurde. En faudrait-il conclure que de certaines coutumes sont moins ridicules ? On serait porté à penser quelquefois qu’elles ont été établies par des gens qui avaient lu le livre entier de la vie, et qu’elles sont jugées par des gens qui, malgré leur esprit, n’en ont lu que quelques pages.



XXII
Il semble que, d’après les idées reçues dans le monde et la décence sociale, il faut qu’un prêtre, un curé croie un peu pour n’être pas hypocrite, ne soit pas sûr de son fait pour n’être pas intolérant. Le Grand Vicaire peut sourire à un propos contre la religion, l’Évêque rire tout à fait, le Cardinal y joindre son mot.



XXIII
La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres, à peu près comme unCicerone d’Italie rappelle Cicéron.



XXIV
J’ai lu, dans je ne sais quel voyageur, que certains sauvages de l’Afrique croient à l’immortalité de l’âme. Sans prétendre expliquer ce qu’elle devient, ils la croient errante, après la mort, dans les broussailles qui environnent leurs bourgades, et la cherchent plusieurs matinées de suite. Ne la trouvant pas, ils abandonnent cette recherche, et n’y pensent plus. C’est à peu près ce que nos philosophes ont fait, et avaient de meilleur à faire.



XXV
Il faut qu’un honnête homme ait l’estime publique sans y avoir pensé, et, pour ainsi dire malgré lui. Celui qui l’a cherchée donne sa mesure.



XXVI
C’est une belle allégorie, dans la Bible, que cet Arbre de la Science du Bien et du Mal qui produit la Mort. Cet emblème ne veut-il pas dire que lorsqu’on a pénétré le fond des choses, la perte des illusions amène la mort de l’âme, c’est-à-dire, un désintéressement complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes ?



XXVII
Il faut qu’il y ait de tout dans le monde ; il faut que, même dans les combinaisons factices du système social, il se trouve des hommes quiopposent la Nature à la Société, la vérité à l’opinion, la réalité à la chose convenue. C’est un genre d’esprit et de caractère fort piquant, et dont l’empire se fait sentir plus souvent qu’on ne croit. Il y a des gens à qui on n’a besoin que de présenter le vrai, pour qu’ils y courent avec une surprise naïve et intéressante. Ils s’étonnent qu’une chose frappante (quand on sait la rendre telle) leur ait échappé jusqu’alors.



XXVIII
On croit le sourd malheureux dans la Société. N’est-ce pas un jugement prononcé par l’amour-propre de la Société qui dit : Cet homme-là n’est-il pas trop à plaindre de n’entendre pas ce que nous disons ?



XXIX
La pensée console de tout, et remédie à tout. Si quelquefois elle vous fait du mal, demandez-lui le remède du mal qu’elle vous a fait, et elle vous le donnera.



XXX
Il y a, on ne peut le nier, quelques grands caractères dans l’histoire moderne ; et on ne peut comprendre comme[nt] ils se sont formés. Ils y semblent comme déplacés. Ils y sont comme des cariatides dans un entresol.



XXXI
La meilleure philosophie, relativement au monde, est d’allier, à son égard, le sarcasme de la gaîté avec l’indulgence du mépris.



XXXII
Je ne suis pas plus étonné de voir un homme fatigué de la Gloire, que je ne le suis d’en voir un autre importuné du bruit qu’on fait dans son antichambre.



XXXIII
J’ai vu, dans le monde, qu’on sacrifiait sans cesse l’estime des honnêtes gens à la considération, et le repos à la célébrité.



XXXIV
Une forte preuve de l’existence de Dieu, selon Dorilas, c’est l’existence de l’homme, de l’homme par excellence, dans le sens le moins susceptible d’équivoque, dans le sens le plus exact, et, par conséquent, un peu circonscrit, en un mot, de l’homme de qualité. C’est le chef-d’œuvre de la Providence, ou plutôt le seul ouvrage immédiat de ses mains. Mais on prétend, on assure qu’il existe des êtres d’une ressemblance parfaite avec cet être privilégié. Dorilas a dit : est-il vrai ? quoi ! même figure, même conformation extérieure ! Eh bien, l’existence de ces individus, de ces hommes, puisqu’on les appelle ainsi, qu’il a niée autrefois, qu’il a vue, à sa grande surprise, reconnue par plusieurs de ses égaux, que, par cette raison seule, il ne nie plus formellement, sur laquelle il n’a plus que des nuages, des doutes bien pardonnables, tout-à-fait involontaires, contre laquelle il se contente de protester simplement par des hauteurs, par l’oubli des bienséances, ou par des bontés dédaigneuses ; l’existence de tous ces êtres, sans doute mal définis, qu’en fera-t-il ? Comment l’expliquera-t-il ? Comment accorder ce phénomène avec sa théorie ? Dans quel système physique, métaphysique, ou, s’il le faut, mythologique, ira-t-il chercher la solution de ce problème ? Il réfléchit, il rêve, il est de bonne foi ; l’objection est spécieuse ; il en est ébranlé. Il a de l’esprit, des connaissances. Il va trouver le mot de l’énigme ; il l’a trouvé, il le tient, la joie brille dans ses yeux. Silence. On connaît, dans la Théologie Persane, la doctrine des deux principes, celui du Bien et celui du Mal. Eh quoi ! vous ne saisissez pas ? Rien de plus simple. Le génie, les talens, les vertus, sont des inventions du mauvais principe, d’Orimane, du Diable, pour mettre en évidence, pour produire au grand jour certains misérables, plébéiens reconnus, vrais roturiers, ou à peine gentilshommes.



XXXV
Combien de militaires distingués, combien d’officiers généraux sont morts, sans avoir transmis leurs noms à la postérité : en cela moins heureux que Bucéphale, et même que le dogue espagnol Bérécillo, qui dévorait les Indiens de Saint-Domingue et qui avait la paie de trois soldats !



XXXVI
On souhaite la paresse d’un méchant et le silence d’un sot.



XXXVII
Ce qui explique le mieux comment le malhonnête homme, et quelquefois même le sot, réussissent presque toujours mieux, dans le monde, que l’honnête homme et que l’homme d’esprit, à faire leur chemin : c’est que le malhonnête homme et le sot ont moins de peine à se mettre au courant et au ton du monde, qui, en général, n’est que malhonnêteté et sottise, au lieu que l’honnête homme et l’homme sensé, ne pouvant pas entrer sitôt en commerce avec le monde, perdent un tems précieux pour la fortune. Les uns sont des marchands qui, sachant la langue du pays, vendent et s’approvisionnent tout de suite, tandis que les autres sont obligés d’apprendre la langue de leurs vendeurs et de leurs chalands. Avant que d’exposer leur marchandise, et d’entrer en traité avec eux, souvent même ils dédaignent d’apprendre cette langue, et alors ils s’en retournent sans étrenner.



XXXVIII
Il y a une prudence supérieure à celle qu’on qualifie ordinairement de ce nom ; l’une est la prudence de l’aigle, et l’autre, celle des taupes. La première consiste à suivre hardiment son caractère, en acceptant avec courage les désavantages et les inconvénients qu’il peut produire…



XXXIX
Pour parvenir à pardonner à la raison le mal qu’elle fait à la plupart des hommes, on a besoin de considérer ce que ce serait que l’homme sans sa raison. C’était un mal nécessaire.



XL
Il y a des sottises bien habillées, comme il y a des sots très bien vêtus. 



XLI
Si l’on avait dit à Adam, le lendemain de la mort d’Abel, que dans quelques siècles il y aurait des endroits où, dans l’enceinte de quatre lieues carrées, se trouveraient réunis et amoncelés sept ou huit cent mille hommes, aurait-il cru que ces multitudes pussent jamais vivre ensemble ? Ne se serait-il pas fait une idée encore plus affreuse de ce qui s’y commet de crimes et de monstruosités ? C’est la réflexion qu’il faut faire, pour se consoler des abus attachés à ces étonnantes réunions d’hommes.



XLII
Les prétentions sont une source de peines, et l’époque du bonheur de la vie commence au moment où elles finissent. Une femme est-elle encore jolie au moment où sa beauté baisse ? ses prétentions la rendent ou ridicule ou malheureuse : dix ans après, plus laide et vieille, elle est calme et tranquille. Un homme est dans l’âge où l’on peut réussir et ne pas réussir auprès des femmes ; il s’expose à des inconvéniens, et même à des affronts : il devient nul ; dès lors plus d’incertitude, et il est tranquille. En tout, le mal vient de ce que les idées ne sont pas fixes et arrêtées. Il vaut mieux être moins et être ce qu’on est, incontestablement. L’état des ducs et pairs, bien constaté, vaut mieux que celui des princes étrangers, qui ont à lutter sans cesse pour la prééminence. Si Chapelain eût pris le parti que lui conseillait Boileau, par le fameux hémistiche, Que n’écrit-il en prose ? il se fût épargné bien des tourmens, et se fût peut-être fait un nom, autrement que par le ridicule.



XLIII
N’as-tu pas honte de vouloir parler mieux que tu ne peux ? disait Sénèque à l’un de ses fils, qui ne pouvait trouver l’exorde d’une harangue qu’il avait commencée. On pourrait dire de même à ceux qui adoptent des principes plus forts que leur caractère ; n’as-tu pas honte de vouloir être philosophe plus que tu ne peux ?



XLIV
La plupart des hommes qui vivent dans le monde, y vivent si étourdiment, pensent si peu, qu’ils ne connaissent pas ce monde qu’ils ont toujours sous les yeux. Ils ne le connaissent pas, disait plaisamment M. de B…, par la raison qui fait que les hannetons ne savent pas l’histoire naturelle. 



XLV
En voyant Bacon, dans le commencement du seizième siècle, indiquer à l’esprit humain la marche qu’il doit suivre pour reconstruire l’édifice des sciences, on cesse presque d’admirer les grands hommes qui lui ont succédé, tels que B[o]yle, Locke, etc. Il leur distribue d’avance le terrain qu’ils ont à défricher ou à conquérir. C’est César, maître du monde après la victoire de Pharsale, donnant des royaumes et des provinces à ses partisans ou à ses favoris.



XLVI
Notre raison nous rend quelquefois aussi malheureux que nos passions ; et on peut dire de l’homme, quand il est dans ce cas, que c’est un malade empoisonné par son médecin.



XLVII
Le moment où l’on perd les illusions, les passions de la jeunesse, laisse souvent des regrets ; mais quelquefois on hait le prestige qui nous a trompés. C’est Armide qui brûle et détruit le palais où elle fut enchantée.



XLVIII
Les médecins et le commun des hommes ne voient pas plus clair les uns que les autres dans les maladies et dans l’intérieur du corps humain. Ce sont tous des aveugles ; mais les médecins sont des Quinze-Vingts qui connaissent mieux les rues, et qui se tirent mieux d’affaire.



XLIX
Vous demandez comment on fait fortune. Voyez ce qui se passe au parterre d’un spectacle, le jour où il y a foule ; comme les uns restent en arrière, comme les premiers reculent, comme les derniers sont portés en avant. Cette image est si juste que le mot qui l’exprime a passé dans le langage du peuple. Il appelle faire fortune, se pousser. Mon fils, mon neveu se poussera.Les honnêtes gens disent, s’avancer, avancer, arriver, termes adoucis, qui écartent l’idée accessoire de force, de violence, de grossièreté, mais qui laissent subsister l’idée principale.



L
Le Monde physique paraît l’ouvrage d’un Être puissant et bon, qui a été obligé d’abandonner à un être malfaisant l’exécution d’une partie de son plan. Mais le Monde moral paraît être le produit des caprices d’un diable devenu fou. 



LI
Ceux qui ne donnent que leur parole pour garant d’une assertion qui reçoit sa force de ses preuves, ressemblent à cet homme qui disait : j’ai l’honneur de vous assurer que la terre tourne autour du soleil.



LII
Dans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur convient de se montrer ; dans les petites, ils se montrent comme ils sont.



LIII
Qu’est-ce qu’un Philosophe ? C’est un homme qui oppose la Nature à la Loi, la raison à l’usage, sa conscience à l’opinion, et son jugement à l’erreur.

LIV
Un sot qui a un moment d’esprit, étonne et scandalise, comme des chevaux de fiacre au galop.



LV
Ne tenir dans la main de personne, être l’homme de son cœur, de ses principes, de ses sentimens, c’est ce que j’ai vu de plus rare.



LVI
Au lieu de vouloir corriger les hommes de certains travers insupportables à la Société, il aurait fallu corriger la faiblesse de ceux qui les souffrent.



LVII
Les trois quarts des folies ne sont que des sottises.



LVIII
L’opinion est la reine du monde, parce que la sottise est la reine des sots.



LIX
Il faut savoir faire les sottises que nous demande notre caractère.



LX
L’importance sans mérite obtient des égards sans estime.



LXI
Grands et petits, on a beau faire, il faut toujours se dire comme le fiacre aux courtisanes, dans le Moulin de Javelle : Vous autres et nous autres, nous ne pouvons nous passer les uns des autres.



LXII
Quelqu’un disait que la Providence était le nom de baptême du hasard ; quelque dévot dira que le hasard est un sobriquet de la Providence.



LXIII
Il y a peu d’hommes qui se permettent un usage vigoureux et intrépide de leur raison, et osent l’appliquer à tous les objets dans toute sa force. Le tems est venu où il faut l’appliquer ainsi à tous les objets de la Morale, de la Politique et de la Société, aux rois, aux ministres, aux grands, aux philosophes, aux principes des Sciences, des Beaux-Arts, etc., sans quoi, on restera dans la médiocrité.



LXIV
Il y a des hommes qui ont le besoin de primer, de s’élever au-dessus des autres, à quelque prix que ce puisse être. Tout leur est égal, pourvu qu’ils soient en évidence sur des tréteaux de charlatan ; sur un théâtre, un trône, un échafaud, ils seront toujours bien, s’ils attirent les yeux.



LXV
Les hommes deviennent petits en se rassemblant ; ce sont les diables de Milton, obligés de se rendre pygmées, pour entrer dans le Pandémonium.



LXVI
On anéantit son propre caractère dans la crainte d’attirer les regards et l’attention, et on se précipite dans la nullité, pour échapper au danger d’être peint. 



LXVII
Les fléaux physiques, et les calamités de la nature humaine ont rendu la Société nécessaire. La Société a ajouté aux malheurs de la Nature. Les inconvéniens de la Société ont amené la nécessité du gouvernement, et le gouvernement ajoute aux malheurs de la Société. Voilà l’histoire de la nature humaine.



LXVIII
L’ambition prend aux petites âmes plus facilement qu’aux grandes, comme le feu prend plus aisément à la paille, aux chaumières qu’aux palais.



LXIX
L’homme vit souvent avec lui-même, et il a besoin de vertu ; il vit avec les autres, et il a besoin d’honneur.



LXX
La fable de Tantale n’a presque jamais servi d’emblème qu’à l’avarice. Mais elle est, pour le moins, autant celui de l’ambition, de l’amour de la gloire, de presque toutes les passions.



LXXI
La Nature en faisant naître à la fois la raison et les passions, semble avoir voulu, par le second présent, aider l’homme à s’étourdir sur le mal qu’elle lui a fait par le premier, et en ne le laissant vivre que peu d’années après la perte de ses passions, semble prendre pitié de lui, en le délivrant bientôt d’une vie qui le réduit à sa raison, pour toute ressource.



LXXII
Toutes les passions sont exagératrices, et elles ne sont des passions que parce qu’elles exagèrent.



LXXIII
Le Philosophe qui veut éteindre ses passions, ressemble au chimiste qui voudrait éteindre son feu.



LXXIV
Le premier des dons de la Nature est cette force de raison qui vous élève au-dessus de vos propres passions et de vos faiblesses, et qui vous fait gouverner vos qualités mêmes, vos talens et vos vertus.



LXXV
Pourquoi les hommes sont-ils si sots, si subjugués par la coutume ou par la crainte de faire un testament, en un mot, si imbéciles, qu’après eux ils laissent aller leurs biens à ceux qui rient de leur mort, plutôt qu’à ceux qui la pleurent ? 



LXXVI
La Nature a voulu que les illusions fussent pour les sages comme pour les fous, afin que les premiers ne fussent pas trop malheureux par leur propre sagesse.



LXXVII
À voir la manière dont on en use envers les malades dans les hôpitaux, on dirait que les hommes ont imaginé ces tristes asiles, non pour soigner les malades, mais pour les soustraire aux regards des heureux, dont ces infortunés troubleraient les jouissances.



LXXVIII
De nos jours, ceux qui aiment la Nature sont accusés d’être romanesques.



LXXIX
Le Théâtre tragique a le grand inconvénient moral de mettre trop d’importance à la vie et à la mort.



LXXX
La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri.



LXXXI
La plupart des folies ne viennent que de sottise [1]



LXXXII
On fausse son esprit, sa conscience, sa raison, comme on gâte son estomac.



LXXXIII
Les lois du secret et du dépôt sont les mêmes.



LXXXIV
L’esprit n’est souvent au cœur que ce que la bibliothèque d’un château est à la personne du maître.



LXXXV
Ce que les poètes, les orateurs, même quelques philosophes nous disent sur l’amour de la Gloire, on nous le disait au Collège, pour nous encourager à avoir les prix. Ce que l’on dit aux enfans pour les engager à préférer à une tartelette les louanges de leurs bonnes, c’est ce qu’on répète aux hommes pour leur faire préférer à un intérêt personnel les éloges de leurs contemporains ou de la postérité.



LXXXVI
Quand on veut devenir Philosophe, il ne faut pas se rebuter des premières découvertes affligeantes qu’on fait dans la connaissance des hommes. Il faut, pour les connaître, triompher du mécontentement qu’ils donnent, comme l’anatomiste triomphe de la Nature, de ses organes et de son dégoût, pour devenir habile dans son art.



LXXXVII
En apprenant à connaître les maux de la Nature, on méprise la mort ; en apprenant à connaître ceux de la Société, on méprise la vie.



LXXXVIII
Il en est de la valeur des hommes comme de celle des diamans, qui, à une certaine mesure de grosseur, de pureté, de perfection, ont un prix fixe et marqué, mais qui, par delà cette mesure, restent sans prix, et ne trouvent point d’acheteurs.