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L’Autre monde ou les États et empires de la Lune IV

Il ne me répondit que par un souris, puis il commença son discours de cette sorte : — Puisque nous sommes contraints quand nous voulons remonter à l’origine de ce grand Tout, d’encourir trois ou quatre absurdités, il est bien raisonnable de prendre le chemin qui nous fait moins broncher : le premier obstacle qui nous arrête, c’est l’éternité du monde ; et l’esprit des hommes n’étant pas assez fort pour la concevoir, et ne pouvant non plus s’imaginer que ce grand univers si beau, si bien réglé, peut s’être fait de soi-même, ils ont eu recours à la Création. Mais, semblables à celui qui s’enfoncerait dans la rivière de peur d’être mouillé de la pluie, ils se sauvent des bras d’un nain à la miséricorde d’un géant. Encore ne s’en sauvent-ils pas, car cette éternité, qu’ils ôtent au monde pour ne l’avoir pu comprendre, ils la donnent à Dieu, comme s’il leur était plus aisé de l’imaginer dedans l’un que dedans l’autre. Cette absurdité donc, ou ce géant duquel j’ai parlé, est la Création, car, dites-moi, en vérité, a-t-on jamais conçu comment de rien il se peut faire quelque chose ? Hélas ! entre rien et un atome seulement, il y a des disproportions tellement infinies que la cervelle la plus aiguë n’y saurait pénétrer ; il faudra donc, pour échapper à ce labyrinthe inexplicable, que vous admettiez une matière éternelle avec Dieu, et alors il ne sera plus besoin d’admettre un Dieu, puisque le monde aura pu être sans lui. Mais, me direz-vous, quand je vous accorderais la matière éternelle, comment ce chaos s’est-il arrangé de soi-même ? Ha ! je vous le vais expliquer. Il faut, ô mon petit animal ! après avoir séparé mentalement chaque petit corps visible en une infinité de petits corps invisibles, s’imaginer que l’Univers infini n’est composé d’autre chose que de ces atomes infinis, très solides, très incorruptibles et très simples, dont les uns sont cubiques, d’autres parallélogrammes, d’autres angulaires, d’autres ronds, d’autres pointus, d’autres pyramidaux, d’autres hexagones, d’autres ovales, qui tous agissent diversement chacun selon sa figure. Et qu’ainsi ne soit, posez une boule d’ivoire fort ronde sur un lieu fort uni : la moindre impression que vous lui donnerez, elle sera demi-quart d’heure sans s’arrêter. J’ajoute que si elle était aussi parfaitement ronde comme le sont quelques-uns de ces atomes dont je parle, elle ne s’arrêterait jamais. Si donc l’art est capable d’incliner un corps au mouvement perpétuel, pourquoi ne croirons-nous pas que la nature le puisse faire ? Il en va de même des autres figures. L’une, comme la carrée, demande le repos perpétuel, d’autres un mouvement de côté, d’autres un demi-mouvement comme de trépidation ; et la ronde, dont l’être est de se remuer, venant à se joindre à la pyramidale, fait peut-être ce que nous appelons le feu, parce que non seulement le feu s’agite sans se reposer, mais perce et pénètre facilement. Le feu a outre cela des effets différents selon l’ouverture et la quantité des angles, où la figure ronde se joint, comme par exemple le feu du poivre est autre chose que le feu du sucre, le feu du sucre que celui de la cannelle, celui de la cannelle que celui du clou de girofle, et celui-ci que le feu d’un fagot. Or, le feu, qui est le constructeur et destructeur des parties et du Tout de l’univers, a poussé et ramassé dans un chêne la quantité des figures nécessaires à composer ce chêne. Mais, me direz-vous, comment le hasard peut-il avoir assemblé en un lieu toutes les choses qui étaient nécessaires à produire ce chêne ? Je réponds que ce n’est pas merveille que la matière ainsi disposée n’eût pas formé un chêne, mais que la merveille eût été bien grande si, la matière ainsi disposée, le chêne n’eût pas été formé ; un peu moins de certaines figures, c’eût été un orme, un peuplier, un saule, un sureau, de la bruyère, de la mousse ; un peu plus de certaines autres figures, c’eût été la plante sensitive, une huître à l’écaille, un ver, une mouche, une grenouille, un moineau, un singe, un homme. Quand, ayant jeté trois dés sur une table, il arrive ou rafle de deux, ou bien trois, quatre et cinq, ou bien deux, six et un, direz-vous : « Ô le grand miracle ! » À chaque dé il est arrivé même point, tant d’autres points pouvant arriver ! Ô le grand miracle ! il est arrivé en trois dés trois points qui se suivent. Ô le grand miracle ! il est arrivé justement deux six, et le dessous de l’autre six ! Je suis très assuré qu’étant homme d’esprit, vous ne ferez point ces exclamations ; car puisqu’il n’y a sur les dés qu’une certaine quantité de nombres, il est impossible qu’il n’en arrive quelqu’un. Vous vous étonnez comme cette matière, brouillée pêle-mêle, au gré du hasard, peut avoir constitué un homme, vu qu’il y avait tant de choses nécessaires à la construction de son être, mais vous ne savez pas que cent millions de fois cette matière, s’acheminant au dessein d’un homme, s’est arrêtée à former tantôt une pierre, tantôt du plomb, tantôt du corail, tantôt une fleur, tantôt une comète, pour le trop ou trop peu de certaines figures qu’il fallait ou ne fallait pas à désigner un homme ? Si bien que ce n’est pas merveille qu’entre une infinie quantité de matière qui change et se remue incessamment, elle ait rencontré à faire le peu d’animaux, de végétaux, de minéraux que nous voyons ; non plus que ce n’est pas merveille qu’en cent coups de dés il arrive un rafle. Aussi bien est-il impossible que de ce remuement il ne se fasse quelque chose, et cette chose sera toujours admirée d’un étourdi qui ne saura pas combien peu s’en est fallu qu’elle n’ait pas été faite. Quand la grande rivière de [cinq notes de musique] de fait moudre un moulin, conduit les ressorts d’une horloge, et que le petit ruisseau de [cinq notes de musique] ne fait que couler et se déborder quelquefois, vous ne direz pas que cette rivière ait bien de l’esprit, parce que vous savez qu’elle a rencontré les choses disposées à faire tous ces beaux chefs-d’oeuvre ; car si un moulin ne se fût point trouvé dans son cours, elle n’aurait pas pulvérisé le froment ; si elle n’eût point rencontré d’horloge, elle n’eût point marqué les heures ; et si le petit ruisseau dont j’ai parlé avait eu les mêmes rencontres, il aurait fait les mêmes miracles. Il en va tout ainsi de ce feu qui se meut de soi-même ; car, ayant trouvé les organes propres à l’agitation nécessaire pour raisonner, il a raisonné ; quand il en a trouvé de propres à sentir seulement, il a senti ; quand il en a trouvé de propres à végéter, il a végété ; et qu’ainsi ne soit, qu’on crève les yeux de cet homme que ce feu ou cette âme fait voir, il cessera de voir, de même que notre grande rivière ne marquera plus les heures, si l’on abat l’horloge. Enfin ces premiers et indivisibles atomes font un cercle sur qui roulent sans difficulté les difficultés les plus embarrassantes de la physique. Il n’est pas jusqu’à l’opération des sens, que personne encore n’a pu bien concevoir, que je n’explique fort aisément avec les petits corps. Commençons par la vue : elle mérite, comme la plus incompréhensible, notre premier début. Elle se fait donc, à ce que je m’imagine, quand les tuniques de l’oeil, dont les pertuis sont semblables à ceux du verre, mettant cette poussière de feu qu’on appelle rayons visuels et qu’elle est arrêtée par quelque matière opaque, qui la fait rejaillir chez soi ; car alors rencontrant en chemin l’image de l’objet qui l’a repoussée, et, cette image n’étant qu’un nombre infini de petits corps qui s’exhalent continuellement en égales superficies du sujet regardé, elle la pousse jusqu’à notre oeil. « Vous ne manquerez pas de m’objecter que le verre est un corps opaque et fort serré, que cependant au lieu de rechasser ces autres petits corps, il s’en laisse percer. Mais je vous réponds que les pores de verre sont taillés de même figure que ces atomes de feu qui le traversent, et que, de même qu’un crible à froment n’est pas propre à cribler de l’avoine, ni un crible à avoine à cribler du froment, ainsi une boîte de sapin, quoique ténue, qui laisse échapper les sons, n’est pas pénétrable à la vue ; et une pièce de cristal, quoique transparente, qui se laisse percer à la vue, n’est pas pénétrable à l’ouïe. » Je ne pus m’empêcher de l’interrompre. — Mais comment, lui dis-je, monsieur, par ces principes là, expliquerez-vous la façon de nous peindre dans un — Il est fort aisé, me répliqua-t-il ; car figurez-vous que ces feux de notre oeil ayant traversé la glace, et rencontrant derrière un corps non diaphane qui les rejette, ils repassent par où ils étaient venus ; et trouvant ces petits corps partis du nôtre cheminant en superficies égales étendues sur le miroir, ils les ramènent à nos yeux ; et notre imagination, plus chaude que les autres facultés de l’âme, en attire le plus subtil, dont elle fait chez elle un portrait en raccourci. L’opération de l’ouïe n’est pas plus malaisée à concevoir Pour être un peu succinct, considérons-la seulement dans l’harmonie. Voilà donc un luth touché par les mains d’un maître de l’art. Vous me demanderez comme se peut-il faire que j’aperçoive si loin de moi une chose que je ne vois point. De mes oreilles sort-il des éponges qui boivent cette musique pour me la rapporter ? ou ce joueur engendre-t-il dans ma tête un autre petit joueur avec un petit luth, qui ait ordre de me chanter les mêmes airs ? Non ; mais ce miracle procède de ce que, la corde tirée venant à frapper les petits corps dont l’air est composé, elle le chasse dans mon cerveau, le perçant doucement avec ces petits riens corporels ; et selon que la corde est bandée, le son est haut, à cause qu’elle pousse les atomes plus vigoureusement ; et l’organe ainsi pénétré, en fournit à la fantaisie assez de quoi faire son tableau ; si trop peu, il arrive que notre mémoire n’ayant pas encore achevé son image nous sommes contraints de lui répéter le même son, afin que, des matériaux que lui fournissent, par exemple, les mesures d’une sarabande, elle en dérobe assez pour achever le portrait de cette sarabande. Mais cette opération n’est presque rien ; le merveilleux, c’est lorsque, par son ministère, nous sommes émus tantôt à la joie, tantôt à la rage, tantôt à la pitié tantôt à la rêverie, tantôt à la douleur. Cela se fait, je m’imagine si le mouvement que ces petits corps reçoivent, rencontrent dedans nous d’autres petits corps remués de même sens ou que leur propre figure rend susceptibles du même ébranlement ; car alors les nouveaux venus excitent leurs hôtes à se remuer comme eux. Et, de cette façon, lorsqu’un air violent rencontre le feu de notre sang incliné au même branle, il anime ce feu à se pousser dehors et c’est ce que nous appelons « ardeur de courage » . Si le son est plus doux, et qu’il n’ait la force de soulever qu’une moindre flamme plus ébranlée, à cause que la matière est plus volatile en la promenant le long des nerfs, des membranes et des pertuis de notre chair, elle excite ce chatouillement qu’on appelle « joie » . Il en arrive ainsi de l’ébullition des autres passions, selon que ces petits corps sont jetés plus ou moins violemment sur nous, selon le mouvement qu’ils reçoivent par la rencontre d’autres branles, et selon ce qu’ils trouvent à remuer chez nous ; voici quant à l’ouïe. La démonstration du toucher n’est pas maintenant plus difficile. De toute matière palpable, se faisant une émission perpétuelle de petits corps, à mesure que nous la touchons, s’en évaporant davantage, parce que nous les épreignons du sujet manié, comme l’eau d’une éponge quand nous la pressons, les durs viennent faire a l’organe rapport de leur solidité ; les souples de leur mollesse ; les raboteux de leur âpreté, les brûlants de leur ardeur, les gelés de leur glace. Et qu’ainsi ne soit, nous ne sommes plus si fins à discerner par l’attouchement avec des mains usées de travail, â cause de l’épaisseur du cal, et qui pour n’être ni poreux, ni animé, ne transmet pas que malaisément ces fumées de la matière. Quelqu’un désirera d’apprendre où l’organe de toucher tient son siège. Pour moi, je crois qu’il est répandu dans toutes les superficies de la masse, vu qu’il se fait par l’entremise des nerfs dont notre cuir n’est qu’une tissure imperceptible et continue. Je m’imagine toutefois que, plus nous tâtons par un membre proche de la tête, plus vite nous distinguons ; cela se peut expérimenter quand les yeux clos nous patinons quelque chose, car nous la devinons aussitôt ; et si, au contraire, nous la tâtons du pied, nous travaillons beaucoup à la connaître. Cela provient de ce que notre peau étant partout criblée de petits trous, nos nerfs, dont la matière n’est pas plus serrée, perdent en chemin beaucoup de ces petits atomes par les menus pertuis de leur contexture, auparavant d’être arrivés jusqu’au cerveau, où aboutit leur voyage. Il me reste à prouver que l’odorat et le goût se fassent aussi par l’entremise des mêmes petits corps. Dites-moi donc, lorsque je goûte un fruit, n’est-ce pas à cause de l’humidité de la bouche qui le fond ? Avouez-moi donc que, y ayant dans une poire d’autres sels, et la dissolution les partageant en petits corps, d’autre figure que ceux qui composent la saveur d’une prune, il faut qu’ils percent notre palais d’une manière bien différente ; tout ainsi que l’escarre enfoncée par le fer d’une pique qui me traverse n’est pas semblable à ce que me fait souffrir en sursaut la balle d’un pistolet, et de même que la balle d’un pistolet m’imprime une autre douleur que celle d’un carreau d’acier. De l’odorat, je n’ai rien à dire, puisque vos philosophes mêmes confessent qu’il se fait par une émission continuelle de petits corps qui se déprennent de leur masse et qui frappent notre nez en passant. Je m’en vais sur ce principe vous expliquer la création, l’harmonie et l’influence des globes célestes avec l’immuable variété des météores. Il allait continuer ; mais le vieil hôte entra là-dessus, qui fit songer notre philosophe à la retraite. Il apportait les cristaux pleins de vers luisants pour éclairer la salle ; mais comme ces petits feux insectes perdent beaucoup de leur éclat quand ils ne sont pas frais amassés, ceux-ci, vieux de dix jours, ne flambaient presque point. Mon démon n’attendit pas que la compagnie en fût incommodée ; il monta à son cabinet, et en redescendit aussitôt avec deux boules de feu si brillantes que chacun s’étonna comme il ne se brûlait point les doigts. — Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelotons de vers. Ce sont des rayons de soleil que j’ai purgés de leur chaleur, autrement les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre vue en l’éblouissant, j’en ai fixé la lumière, et j’ai renfermée dedans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne vous doit pas fournir un grand sujet d’admiration, car il ne m’est non plus difficile à moi qui suis né dans le soleil de condenser des rayons qui sont la poussière de ce monde-là qu’à vous d’amasser de la poussière ou des atomes qui sont la terre pulvérisée de celui-ci. Quand on eut achevé le panégyrique de cet enfant du soleil, le jeune hôte envoya son père reconduire les deux philosophes, parce qu’il était tard, avec une douzaine de globes à vers pendus à ses quatre pieds. Pour nous autres, à savoir : le jeune hôte, mon précepteur et moi, nous nous couchâmes par l’ordre du physionome. Il me mit cette fois-là dans une chambre de violettes et de lys, m’envoya chatouiller à l’ordinaire pour m’endormir, et le lendemain sur les neuf heures, je vis entrer mon démon, qui me dit qu’il venait du palais où [cinq notes de musique], l’une des damoiselles de la Reine l’avait mandé, qu’elle s’était enquise de moi, et témoigné qu’elle persistait toujours dans le dessein de me tenir parole, c’est-à-dire que de bon coeur elle me suivrait, si je la voulais mener avec moi dans l’autre monde. — Ce qui m’a fort édifié, continua-t-il, c’est quand j’ai reconnu que le motif principal de son voyage ne bute qu’à se faire chrétienne. Aussi je lui ai promis d’aider son dessein de toutes mes forces, et d’inventer pour cet effet une machine capable de tenir trois ou quatre personnes dedans laquelle vous pourrez monter ensemble. Dès aujourd’hui, je vais m’appliquer sérieusement à l’exécution de cette entreprise : c’est pourquoi, afin de vous divertir pendant que je ne serai point avec vous, voici un livre que je vous laisse. Je l’apportai jadis de mon pays natal ; il est intitulé les Etats et Empires du soleil. Je vous donne encore celui-ci que j’estime beaucoup davantage ; c’est le Grand Oeuvre des philosophes, qu’un des plus forts esprits du soleil a composé. Il prouve là-dedans que toutes choses sont vraies, et déclare la façon d’unir physiquement les vérités de chaque contradictoire, comme par exemple que le blanc est noir et que le noir est blanc ; qu’on peut être et n’être pas en même temps ; qu’il peut y avoir une montagne sans vallée ; que le néant est quelque chose, et que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez qu’il prouve ces inouïs paradoxes, sans aucune raison captieuse, ni sophistique. Quand vous serez ennuyé de lire, vous pourrez vous promener, ou bien vous entretenir, avec notre jeune hôte votre compagnon : son esprit a beaucoup de charmes ; ce qui me déplaît en lui, c’est qu’il est impie, mais s’il lui arrive de vous scandaliser, ou de faire par les raisonnements chanceler votre foi, ne manquez pas aussitôt de venir me les proposer, je vous en résoudrai les difficultés. Un autre vous ordonnerait de rompre compagnie lorsqu’il voudrait philosopher sur ces matières : mais comme il est extrêmement vain, je suis assuré qu’il prendrait cette fuite pour une défaite, et se figurerait que votre créance serait contre la raison, si vous refusiez d’entendre les siennes. Songez à librement vivre. Il me quitta en achevant ce mot, car c’est l’adieu dont, en ce pays-là, on prend congé de quelqu’un comme le « bonjour » ou le « Monsieur votre serviteur » s’exprime par ce compliment : « Aime-moi, sage, puisque je t’aime » . À peine fut-il hors de présence que je me mis à considérer attentivement mes livres. Les boîtes, c’est-à-dire leurs couvertures, me semblèrent admirables pour leur richesse ; l’une était taillée d’un seul diamant, plus brillant sans comparaison que les nôtres ; la seconde ne paraissait qu’une monstrueuse perle fendue en deux. Mon démon avait traduit ces livres en langage de ce monde-là ; mais parce que je n’ai point encore parlé de leur imprimerie, je m’en vais expliquer la façon de ces deux volumes. À l’ouverture de la boîte, je trouvai dedans un je ne sais quoi de métal quasi tout semblable à nos horloges, plein d’un nombre infini de petits ressorts et de machines imperceptibles. C’est un livre à la vérité, mais c’est un livre miraculeux qui n’a ni feuillets ni caractères ; enfin c’est un livre où, pour apprendre, les yeux sont inutiles ; on n’a besoin que d’oreilles. Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande, avec une grande quantité de toutes sortes de clefs, cette machine, puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et au même temps il sort de cette noix comme de la bouche d’un homme, ou d’un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre les grands lunaires, à l’expression du langage. Lorsque j’eus réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire des livres, je ne m’étonnai plus de voir que les jeunes hommes de ce pays-là possédaient davantage de connaissance à seize et à dix-huit ans que les barbes grises du nôtre ; car, sachant lire aussitôt que parler, ils ne sont jamais sans lecture ; dans la chambre, à la promenade, en ville, en voyage, à pied, à cheval, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à l’arçon de leurs selles, une trentaine de ces livres dont ils n’ont qu’à bander un ressort pour en ouïr un chapitre seulement, ou bien plusieurs, s’ils sont en humeur d’écouter tout un livre : ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les grands hommes et morts et vivants qui vous entretiennent de vive voix. Ce présent m’occupa plus d’une heure, et enfin, me les étant attachés en forme de pendants d’oreille, je sortis en ville pour me promener. Je n’eus pas achevé d’arpenter la rue qui tombe vis-à-vis de notre maison que le rencontrai à l’autre bout une troupe assez nombreuse de personnes tristes. Quatre d’entre eux portaient sur leurs épaules une espèce de cercueil enveloppé de noir. Je m’informai d’un regardant que voulait dire ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon pays ; il me répondit que ce méchant [cinq notes de musique] et nommé du peuple par une chiquenaude sur le genou droit, qui avait été convaincu d’envie et d’ingratitude, était décédé d’hier, et que le Parlement l’avait condamné il y avait plus de vingt ans à mourir de mort naturelle et dans son lit, et puis d’être enterré après sa mort. Je me pris à rire de cette réponse ; et lui m’interrogeant pourquoi : — Vous m’étonnez, lui répliquai-je, de dire que ce qui est une marque de bénédiction dans notre monde, comme une longue vie, une mort paisible, une sépulture pompeuse, serve en celui-ci de châtiment exemplaire — Quoi ! vous prenez la sépulture pour une marque de bénédiction ! me repartit cet homme. Eh ! par votre foi, pouvez-vous concevoir quelque chose de plus épouvantable qu’un cadavre marchant sur les vers dont il regorge, à la merci des crapauds qui lui mâchent les joues ; enfin la peste revêtue du corps d’un homme ? Bon Dieu ! la seule imagination d’avoir, quoique mort, le visage embarrassé d’un drap, et sur la bouche une pique de terre me donne de la peine à respirer ! Ce misérable que vous voyez porter, outre l’infamie d’être jeté dans une fosse, a été condamné d’être assisté dans son convoi de cent cinquante de ses amis, et commandement à eux, en punition d’avoir aimé un envieux et un ingrat, de paraître à ses funérailles avec le visage triste ; et sans que les juges en ont eu pitié, imputant en partie ses crimes à son peu d’esprit, ils leur auraient ordonné d’y pleurer. Hormis les criminels, tout le monde est brûlé : aussi est-ce une coutume très décente et très raisonnable, car nous croyons que le feu, ayant séparé le pur de l’impur et de sa chaleur rassemblé par sympathie, cette chaleur naturelle qui faisait l’âme, il lui donne la force de s’élever toujours, en montant jusqu’à quelque astre, la terre de certains peuples plus immatériels que nous, plus intellectuels, parce que leur tempérament doit correspondre et participer à la pureté du globe qu’ils habitent, et que cette flamme radicale, s’étant encore rectifiée par la subtilité des éléments de ce monde-là, elle vient à composer un des bourgeois de ce pays enflammé. Ce n’est pas pourtant encore notre façon d’inhumer la plus belle. Quand un de nos philosophes est venu en un âge où il sent ramollir son esprit, et la glace des ans engourdir les mouvements de son âme, il assemble ses amis par un banquet somptueux ; puis ayant exposé les motifs qui l’ont fait résoudre à prendre congé de la nature, le peu d’espérance qu’il a de pouvoir ajouter quelque chose à ses belles actions, on lui fait ou grâce, c’est-à-dire on lui ordonne la mort, ou un sévère commandement de vivre. Quand donc, à la pluralité de voix, on lui a mis son souffle entre ses mains, il avertit ses plus chers et du jour et du lieu : ceux-ci se purgent et s’abstiennent de manger pendant vingt-quatre heures ; puis arrivés qu’ils sont au logis du sage, après avoir sacrifié au soleil, ils entrent dans la chambre où le généreux les attend appuyé sur un lit de parade. Chacun vole à son rang aux embrassements et quand ce vient à celui qu’il aime le mieux, après l’avoir baisé tendrement, il l’appuie sur son estomac et joignant sa bouche à sa bouche, de la main droite, qu’il a libre, il se baigne un poignard dans le coeur. L’amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant qu’il ne le sente expirer ; alors il retire le fer de son sein, et fermant de sa bouche la paie, il avale son sang etsuce toujours jusqu’à ce qu’il n’en puisse boire davantage. Aussitôt, un autre lui succède etl’on porte celui-ci au lit. Le second rassasié, on le mène coucher pour faire place au troisième. Enfin, toute la troupe repue, on introduit à chacun au bout de quatre ou cinq heures une fille de seize ou dix-sept ans etpendant trois ou quatre jours qu’ils sont à goûter les délices de l’amour, ils ne sont nourris que de la chair du mort qu’on leur fait manger toute crue, afin que, si de ces embrassements il peut naître quelque chose, ils soient comme assurés que c’est leur ami qui revit. Je ne donnai pas la patience à cet homme de discourir davantage, car je le plantai là pour continuer ma promenade. Quoique je la fisse assez courte, le temps que j’employai aux particularités de ces spectacles et à visiter quelques endroits de la ville fut cause que j’arrivai plus de deux heures après le dîner préparé. On me demanda pourquoi j’étais arrivé si tard. — Ce n’a pas été ma faute, répondis-je au cuisinier qui s’en plaignait ; j’ai demandé plusieurs fois parmi les rues quelle heure il était, mais on ne m’a répondu qu’en ouvrant la bouche, serrant les dents, et tordant le visage de guingois ! — Quoi ! s’écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils vous montraient l’heure ? — Par ma foi, repartis-je, ils avaient beau exposer au soleil leurs grands nez avant que je l’apprisse. — C’est une commodité, me dirent-ils, qui leur sert à se passer d’horloge, car de leurs dents ils font un cadran si juste, qu’alors qu’ils veulent instruire quelqu’un de l’heure, ils desserrent les lèvres ; et l’ombre de ce nez qui vient tomber dessus marque comme sur un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous sachiez pourquoi tout le monde en ce pays a le nez grand, apprenez qu’aussitôt qu’une femme est accouchée, la matrone porte l’enfant au prieur du séminaire ; et justement au bout de l’an les experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu’une certaine mesure que tient le syndic, il est censé camus et mis entre les mains des prêtres qui le châtrent. Vous me demanderez possible la cause de cette barbarie comment se peut-il faire que nous, chez qui la virginité est un crime, établissions des continents par force ? Sachez que nous le faisons après avoir observé depuis trente siècles qu’un grand nez est à la porte de chez nous une enseigne qui dit : Céans loge un homme spirituel, prudent, courtois, affable, généreux et libéral, et qu’un petit est le bouchon des vices opposés. C’est pourquoi des camus on bâtit les eunuques, parce que la République aime mieux n’avoir point d’enfants d’eux que d’en avoir de semblables à eux. Il parlait encore, lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m’assis aussitôt, et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques du plus grand respect qu’on puisse en ce pays-là témoigner à quelqu’un. — Le royaume, dit-il, souhaite que vous avertissiez les magistrats avant que de partir pour votre pays, à cause qu’un mathématicien vient tout à l’heure de promettre au Conseil que, pourvu qu’étant de retour en votre monde vous vouliez construire une certaine machine qu’il vous enseignera correspondante a une autre qu’il tiendra prête en celui-ci, il l’attirera à lui et le joindra à notre globe. Sitôt qu’il fut sorti : — Hé ! je vous prie, m’adressant au jeune hôte, apprenez-moi que veut dire ce bronze figuré en parties honteuses qui pendent à la ceinture de cet homme. J’en avais bien vu quantité à la cour du temps que je vivais en cage, mais parce que j’étais quasi toujours environné des filles de la Reine, j’appréhendais de violer le respect qui se doit à leur sexe et à leur condition, si j’eusse en leur présence attiré l’entretien d’une matière si grasse. — Les femelles ici, non plus que les mâles, ne sont pas assez ingrates pour rougir à la vue de celui qui les a forgées ; et les vierges n’ont pas honte d’aimer sur nous, en mémoire de leur mère nature, la seule chose qui porte son nom. « Sachez donc que l’écharpe dont cet homme est honoré, où pend pour médaille la figure d’un membre viril, est le symbole du gentilhomme, et la marque qu’il distingue le noble d’avec le roturier. » J’avoue que ce paradoxe me sembla si extravagant que je ne pus m’empêcher d’en rire. — Cette coutume me semble bien extraordinaire, dis-je à mon petit hôte, car en notre monde la marque de noblesse est de porter l’épée. Mais lui, sans s’émouvoir : — Ô mon petit homme ! s’écria-t-il, que les grands de votre monde sont enragés de faire parade d’un instrument qui désigne un bourreau, qui n’est forge que pour nous détruire, enfin l’ennemi juré de tout ce qui vit ; et de cacher, au contraire, un membre sans qui nous serions au rang de ce qui n’est pas, le Prométhée de chaque animal, et le réparateur infatigable des faiblesses de la nature ! Malheureuse contrée, où les marques de génération sont ignominieuses, et où celles d’anéantissement sont honorables. Cependant, vous appelez ce membre-là les parties honteuses, comme s’il y avait quelque chose de plus glorieux que de donner la vie, et rien de plus infâme que de l’ôter ! Pendant tout ce discours, nous ne laissions pas de dîner ; et sitôt que nous fûmes levés de dessus nos lits, nous allâmes au jardin prendre l’air. Les occurrences et la beauté du lieu nous entretinrent quelque temps ; mais comme la plus noble envie dont je fusse alors chatouillé, c’était de convertir à notre religion une âme si fort élevée au-dessus du vulgaire, je l’exhortai mille fois de ne pas embourber de madère ce beau génie dont le ciel l’avait pourvu, qu’il tirât de la presse des animaux cet esprit capable de la vision de Dieu ; enfin qu’il avisât sérieusement à voir unir quelque jour son immortalité au plaisir plutôt qu’à la peine. — Quoi ! me répliqua-t-il en s’éclatant de rire, vous estimez votre âme immortelle privativement à celle des bêtes ? Sans mentir, mon grand ami, votre orgueil est bien insolent ! Et d’où argumentez-vous, je vous prie, cette immortalité au préjudice de celle des bêtes ! Serait-ce à cause que nous sommes doués de raisonnement et non pas elles ? En premier lieu, je vous le nie, et je vous prouverai quand il vous plaira, qu’elles raisonnent comme nous. Mais, encore qu’il fût vrai que la raison nous eût été distribuée en apanage et qu’elle fût un privilège réservé seulement à notre espèce, est-ce à dire pour cela qu’il faille que Dieu enrichisse l’homme de l’immortalité, parce qu’il lui a déjà prodigué la raison ? Je dois donc, à ce compte-là, donner aujourd’hui à ce pauvre une pistole parce que je lui donnai hier un écu ? Vous voyez bien vous-même la fausseté de cette conséquence, et qu’au contraire, si je suis juste plutôt que de donner une pistole à celui-ci, je dois donner un écu à l’autre, puisqu’il n’a rien touché de moi. Il faut conclure de là, ô mon cher compagnon, que Dieu, plus juste encore mille fois que nous, n’aura pas tout versé aux uns pour ne rien laisser aux autres. D’alléguer l’exemple des aînés de votre monde, qui emportent dans leur partage quasi tous les biens de la maison, c’est une faiblesse des pères qui, voulant perpétuer leur nom, ont appréhendé qu’il ne se perdît ou ne s’égarât dans la pauvreté. Mais Dieu, qui n’est point capable d’erreur, n’a eu garde d’en commettre une si grande, et puis, n’y ayant dans l’éternité de Dieu ni avant ni après, les cadets chez lui ne sont pas plus jeunes que les aînés. Je ne le cèle point que ce raisonnement m’ébranla. — Vous me permettrez, lui dis-je, de briser sur cette matière, parce que je ne me sens pas assez fort pour vous répondre ; je m’en vais quérir la solution de cette difficulté chez notre commun précepteur. Je montai aussitôt, sans attendre qu’il me répliquât, en la chambre de cet habile démon, et, tous préambules à part, je lui proposai ce qu’on venait de m’objecter touchant l’immortalité de nos âmes, et voici ce qu’il me répondit : — Mon fils, ce jeune étourdi passionnait de vous persuader qu’il n’est pas vraisemblable que l’âme de l’homme soit immortelle parce que Dieu serait injuste, Lui qui se dit Père commun de tous les êtres, d’en avoir avantagé une espèce et d’avoir abandonné généralement toutes les autres au néant ou à l’infortune, ces raisons, à la vérité, brillent un peu de loin. Et quoi que je pusse lui demander comme il sait que ce qui est juste a nous soit aussi juste à Dieu, comme il sait que Dieu se mesure à notre aune, comme il sait que nos lois et nos coutumes, qui n’ont été instituées que pour remédier à nos désordres, servent aussi pour tailler les morceaux de la toute-puissance de Dieu, je passerai toutes ces choses, avec tout ce qu’ont si divinement répondu sur cette matière les Pères de votre Eglise, et je vous découvrirai un mystère qui n’a point encore été révélé : « Vous savez, ô mon fils, que de la terre il se fait un arbre, d’un arbre un pourceau, d’un pourceau un homme. Ne pouvons-nous donc pas croire, puisque tous les êtres en la nature tendent au plus parfait, qu’ils aspirent à devenir hommes, cette essence étant l’achèvement du plus beau mixte, et le mieux imagine qui soit au monde, étant le seul qui fasse le lien de la vie brutale avec l’angélique. Que ces métamorphoses arrivent, il faut être pédant pour le nier. Ne voyons-nous pas qu’un pommier, par la chaleur de son germe, comme par une bouche, suce et digère le gazon qui l’environne ; qu’un pourceau dévore ce fruit et le fait devenir une partie de soi-même ; et qu’un homme, mangeant le pourceau, réchauffe cette chair morte, la joint à soi, et fait enfin revivre cet animal sous une plus noble espèce ? Ainsi ce grand pontife que vous voyez la mitre sur la tête était il n’y a que soixante ans une touffe d’herbe en mon jardin. Dieu donc, étant le Père commun de toutes ses créatures, quand il les aimerait toutes également, n’est-il pas bien croyable qu’après que, par cette métempsycose plus raisonnée que la pythagorique, tout ce qui sent, tout ce qui végète enfin, après que toute la matière aura passe par l’homme, alors ce grand jour du Jugement arrivera ou font aboutir les prophètes les secrets de leur philosophie. » Je redescendis très satisfait au jardin et je commençais à réciter à mon compagnon ce que notre maître m’avait appris, quand le physionome arriva pour nous conduire à la réfection et au dortoir. J’en tairai les particularités parce que je fus nourri et couché comme le jour précédent. Le lendemain, dès que je fus éveillé, je m’en allai faire lever mon antagoniste. — C’est un aussi grand miracle, lui dis-je en l’abordant, de trouver un fort esprit comme le vôtre enseveli de sommeil que de voir du feu sans action. Il sourit de ce mauvais compliment. — Mais, s’écria-t-il avec une colère passionnée d’amour, ne déferez-vous jamais votre bouche aussi bien que votre raison de ces termes fabuleux de miracles ? Sachez que ces noms-là diffament le nom de philosophe. Comme le sage ne voit rien au monde qu’il ne conçoive ou qu’il ne juge pouvoir être conçu, il doit abominer toutes ces expressions de miracles, de prodiges, d’événements contre nature qu’ont inventés les stupides pour excuser les faiblesses de leur entendement. Je crus alors être obligé en conscience de prendre la parole pour le détromper. — Encore, lui répliquai-je, que vous ne croyez pas aux miracles, il ne laisse pas de s’en faire, et beaucoup J’en ai vu de mes yeux. J’ai connu plus de vingt malades guéris miraculeusement — Vous le dites, interrompit-il, que ces gens-là ont été guéris par miracle, mais vous ne savez pas que la force de l’imagination est capable de combattre toutes les maladies à cause d’un certain baume naturel répandu dans nos corps contenant toutes les qualités contraires à toutes celles de chaque mal qui nous attaque : et notre imagination, avertie par la douleur, va choisir en son lieu le remède spécifique qu’elle oppose au venin et nous guérit. C’est là d’où vient que le plus habile médecin de notre monde conseille au malade de prendre plutôt un médecin ignorant qu’il estimera fort habile qu’un fort habile qu’il estimera ignorant, parce qu’il se figure que notre imagination travaille à notre santé ; pour peu qu’elle fut aidée des remèdes, elle était capable de nous guérir ; mais que les plus puissants étaient trop faibles, quand l’imagination ne les appliquait pas ! Vous étonnez-vous que les premiers hommes de votre monde vivaient tant de siècles sans avoir aucune connaissance de la médecine ? Leur nature était forte, ce baume universel n’était pas dissipé par les drogues dont vos médecins vous consomment. Ils n’avaient pour rentrer en convalescence qu’à souhaiter fortement et s’imaginer d’être guéris. Aussitôt leur fantaisie, nette, vigoureuse et bandée, s’allait plonger dans cette huile vitale, appliquait l’actif au passif, et presque en un clin d’oeil les voilà sains comme auparavant. Il ne laisse pas toutefois de se faire encore aujourd’hui des cures étonnantes, mais le populaire les attribue à miracle. Pour moi, je n’en crois point du tout, et ma raison est qu’il est plus facile que tous ces diseurs-là se trompent que cela n’est facile à faire ; car je leur demande : ce fiévreux qui vient de guérir a souhaité bien fort, comme il est vraisemblable, pendant sa maladie, de se revoir en santé ; il a fait des voeux. Or, il fallait nécessairement, étant malade, qu’il mourût, qu’il demeurât en son mal, ou qu’il guérît ; s’il fût mort, on eût dit : Dieu l’a voulu récompenser de ses peines ; on le fera peut-être malicieusement équivoquer, disant que, selon les prières du malade, il l’a guéri de tous ses maux ; s’il fût demeuré dans son infirmité, on aurait dit qu’il n’avait pas la foi ; mais, parce qu’il est guéri, c’est un miracle tout visible. N’est-il pas bien plus vraisemblable que sa fantaisie excitée par les violents désirs de sa santé a fait cette opération ? Car je veux qu’il soit réchappé beaucoup de ces messieurs qui s’étaient voués, combien davantage en voyons-nous qui sont péris misérablement avec leurs voeux ? — Mais à tout le moins, lui repartis-je, si ce que vous dites de ce baume est véritable, c’est une marque de la raisonnabilité de notre âme, puisque sans se servir des instruments de notre raison, ni s’appuyer du concours de notre volonté, elle sait d’elle-même, comme si elle était hors de nous, appliquer l’actif au passif. Or, si, étant séparée de nous, elle est raisonnable, il faut nécessairement qu’elle soit spirituelle ; et si vous la confessez spirituelle, je conclus qu’elle est immortelle, puisque la mort n’arrive aux animaux que par le changement des formes dont la matière seule est capable. Ce jeune homme alors s’étant mis à son séant sur le lit, et m’ayant fait asseoir de même, discourut à peu près de cette sorte : — Pour l’âme des bêtes qui est corporelle, je ne m’étonne pas qu’elle meure, vu qu’elle n’est possible qu’une harmonie des quatre qualités, une force de sang, une proportion d’organes bien concertés ; mais je m’étonne bien fort que la nôtre, incorporelle, intellectuelle et immortelle, soit contrainte de sortir de chez nous pour les mêmes causes qui font périr celle d’un boeuf. A-t-elle fait pacte avec notre corps que, quand il aurait un coup d’épée dans le coeur, une balle de plomb dans la cervelle, une mousquetade à travers le corps, d’abandonner aussitôt sa maison trouée ? Encore manquerait-elle souvent à son contrat, car quelques-uns meurent d’une blessure dont les autres réchappent ; il faudrait que chaque âme eût fait un marché particulier avec son corps. Sans mentir, elle qui a tant d’esprit, à ce qu’on nous a fait accroire, est bien enragée de sortir d’un logis quand elle voit qu’au partir de là on lui va marquer son appartement en enfer. Et si cette âme était spirituelle, et par soi-même raisonnable, comme ils disent, qu’elle fût aussi capable d’intelligence quand elle est séparée de notre masse, qu’alors qu’elle en est revêtue, pourquoi les aveugles-nés, avec tous les beaux avantages de cette âme intellectuelle, ne sauraient-ils même s’imaginer ce que c’est que de voir ? Pourquoi les sourds n’entendent-ils point ? Est-ce à cause qu’ils ne sont pas encore privés par le trépas de tous les sens ? Quoi ! je ne pourrai donc me servir de ma main droite, parce que j’en ai aussi une gauche ? Ils allèguent, pour prouver qu’elle ne saurait agir sans les sens, encore qu’elle soit spirituelle, l’exemple d’un peintre qui ne saurait faire un tableau s’il n’a des pinceaux. Oui, mais ce n’est pas à dire que le peintre qui ne peut travailler sans pinceau, quand, avec ses pinceaux, il aura perdu ses couleurs, ses crayons, ses toiles et ses coquilles, qu’alors il le pourra mieux faire. Bien au contraire ! Plus d’obstacles s’opposeront à son labeur, plus il lui sera impossible de peindre. Cependant ils veulent que cette âme, qui ne peut agir qu’imparfaitement, à cause de la perte d’un de ses outils dans le cours de la vie, puisse alors travailler avec perfection, quand après notre mort elle les aura tous perdus. S’ils nous viennent rechanter qu’elle n’a pas besoin de ces instruments pour faire les fonctions, je leur rechanterai qu’il faut fouetter les Quinze-Vingts, qui font semblant de ne voir goutte. — Mais, lui dis-je, si notre âme mourait, comme je vois bien que vous voulez conclure, la résurrection que nous attendons ne serait donc qu’une chimère, car i1 faudrait que Dieu les recréât, et cela ne serait pas résurrection. Il m’interrompit par un hochement de tête : — Hé, par votre foi ! s’écria-t-il, qui vous a bercé de ce Peau-d’Ane ? Quoi ! vous ? Quoi ! moi ? Quoi ! ma servante ressusciter ? — Ce n’est point, lui répondis-je, un conte fait à plaisir ; c’est une vérité indubitable que je vous prouverai. — Et moi, dit-il, je vous prouverai le contraire : Pour commencer donc, je suppose que vous mangiez un mahométan ; vous le convertissez, par conséquent, en votre substance ! N’est-il pas vrai, ce mahométan, digéré, se change partie en chair, partie en sang, partie en sperme ? Vous embrasserez votre femme et de la semence, tirée tout entière du cadavre mahométan, vous jetez en moule un beau petit chrétien. Je demande : le mahométan aura-t-il son corps ? Si la terre lui rend, le petit chrétien n’aura pas le sien, puisqu’il n’est tout entier qu’une partie de celui du mahométan. Si vous me dites que le petit chrétien aura le sien, Dieu dérobera donc au mahométan ce que le petit chrétien n’a reçu que de celui du mahométan. Ainsi il faut absolument que l’un ou l’autre manque de corps ! Vous me répondrez peut-être que Dieu reproduira de la matière pour suppléer à celui qui n’en aura pas assez ? Oui, mais une autre difficulté nous arrête, c’est que le mahométan damné ressuscitant, et Dieu lui fournissant un corps tout neuf à cause du sien que le chrétien lui a volé, comme le corps tout seul, comme l’âme toute seule, ne fait pas l’homme, mais l’un et l’autre joints en un seul sujet, et comme le corps et l’âme sont parties aussi intégrantes de l’homme l’une que l’autre, si Dieu pétrit à ce mahométan un autre corps que le sien, ce n’est plus le même individu. Ainsi Dieu damne un autre homme que celui qui a mérité l’enfer ; ainsi ce corps a paillardé, ce corps a criminellement abusé de tous ses sens, et Dieu, pour châtier ce corps, en jette un autre au feu, lequel est vierge, lequel est pur, et qui n’a jamais prêté ses organes à l’opération du moindre crime. Et ce qui serait encore bien ridicule, c’est que ce corps aurait mérité l’enfer et le paradis tout ensemble, car, en tant que mahométan, il doit être damné ; en tant que chrétien, il doit être sauvé ; de sorte que Dieu ne le saurait mettre en paradis qu’il ne soit injuste, récompensant de la gloire la damnation qu’il avait méritée comme mahométan et ne le peut jeter en enfer qu’il ne soit injuste aussi, récompensant de la mort éternelle la béatitude qu’il avait méritée comme chrétien. Il faut donc, s’il veut être équitable, qu’il damne et sauve éternellement cet homme-là. Alors je pris la parole : — Eh ! je n’ai rien à répondre, lui repartis-je, à vos arguments sophistiques contre la résurrection, tant y a que Dieu l’a dit, Dieu qui ne peut mentir. — N’allez pas si vite, me répliqua-t-il, vous en êtes déjà à « Dieu l’a dit »  ; il faut prouver auparavant qu’il y ait un Dieu, car pour moi je vous le nie tout à plat. — Je ne m’amuserai point, lui dis-je, à vous réciter les démonstrations évidentes dont les philosophes se sont servis pour l’établir : il faudrait redire tout ce qu’ont jamais écrit les hommes raisonnables. Je vous demande seulement quel inconvénient vous encourez de le croire ; je suis bien assuré que vous ne m’en sauriez prétexter aucun. Puisque donc il est impossible d’en tirer que de l’utilité, que ne vous le persuadez-vous ? Car s’il y a un Dieu, outre qu’en ne le croyant pas, vous vous serez mécompté, vous aurez désobéi au précepte qui commande d’en croire ; et s’il n’y en a point, vous n’en serez pas mieux que nous ! — Si fait, me répondit-il, j’en serai mieux que vous, car s’il n’y en a point, vous et moi serons à deux de jeu ; mais, au contraire, s’il y en a, je n’aurai pas pu avoir offensé une chose que je croyais n’être point, puisque, pour pécher, il faut ou le savoir ou le vouloir. Ne voyez-vous pas qu’un homme, même tant soit peu sage, ne se piquerait pas qu’un crocheteur l’eût injurié, si le crocheteur aurait pensé ne pas le faire, s’il l’avait pris pour un autre ou si c’était le vin qui l’eût fait parler ? À plus forte raison Dieu, tout inébranlable, s’emportera-t-il contre nous pour ne l’avoir pas connu, puisque c’est Lui-même qui nous a refusé les moyens de le connaître ? Mais, par votre foi, mon petit animal, si la créance de Dieu nous était si nécessaire, enfin si elle nous importait de l’éternité, Dieu lui-même ne nous en aurait-il pas infus à tous des lumières aussi claires que le soleil qui ne se cache à personne ? Car de feindre qu’il ait voulu [jouer] entre les hommes à cligne-musette, faire comme les enfants : « Toutou, le voilà » , c’est-à-dire : tantôt se masquer, tantôt se démasquer, se déguiser à quelques-uns pour se manifester aux autres, c’est se forger un Dieu ou sot ou malicieux, vu que si ç’a été par la force de mon génie que je l’ai connu, c’est lui qui mérite et non pas moi, d’autant qu’il pouvait me donner une âme ou des organes imbéciles qui me l’auraient fait méconnaître Et si, au contraire, il m’eût donné un esprit incapable de le comprendre, ce n’aurait pas été ma faute, mais la sienne, puisqu’il pouvait m’en donner un si vif que je l’eusse compris. Ces opinions diaboliques et ridicules me firent naître un frémissement par tout le corps ; je commençai alors de contempler cet homme avec un peu plus d’attention et je fus bien ébahi de remarquer sur son visage je ne sais quoi d’effroyable, que je n’avais point encore aperçu : ses yeux étaient petits et enfoncés, le teint basané, la bouche grande, le menton velu, les ongles noirs. Ô Dieu, songeai-je aussitôt, ce misérable est réprouvé dès cette vie et possible même que c’est l’Antéchrist dont il se parle tant dans notre monde. Je ne voulus pas pourtant lui découvrir ma pensée, à cause de l’estime que je faisais de son esprit et véritablement les favorables aspects dont Nature avait regardé son berceau m’avaient fait concevoir quelque amitié pour lui. Je ne pus toutefois si bien me contenir que je n’éclatasse avec des imprécations qui le menaçaient d’une mauvaise fin. Mais lui, renviant sur ma colère : « Oui, s’écria-t-il, par la mort... » Je ne sais pas ce qu’il préméditait de dire, car sur cette entrefaite, on frappa à la porte de notre chambre et je vois entrer un grand homme noir tout velu. Il s’approcha de nous et saisissant le blasphémateur à foie de corps, il l’enleva par la cheminée. La pitié que j’eus du sort de ce malheureux m’obligea de l’embrasser pour l’arracher des griffes de l’Ethiopien, mais il fut si robuste qu’il nous enleva tous deux, de sorte qu’en un moment nous voilà dans la nue. Ce n’était plus l’amour du prochain qui m’obligeait à le serrer étroitement, mais l’appréhension de tomber. Après avoir été je ne sais combien de jours à percer le ciel, sans savoir ce que je demanderais, je reconnus que j’approchais de notre monde. Déjà je distinguais l’Asie de l’Europe et l’Europe de l’Afrique. Déjà même mes yeux, par mon abaissement, ne pouvaient se courber au delà de l’Italie, quand le coeur me dit que ce diable, sans doute, emportait mon hôte aux Enfers, en corps et en âme, et que c’était pour cela qu’il le passait par notre terre à cause que l’Enfer est dans son centre. J’oubliai toutefois cette réflexion et tout ce qui m’était arrivé depuis que le diable était notre voiture à la frayeur que me donna la vue d’une montagne toute en feu que je touchais quasi. L’objet de ce brûlant spectacle me fit crier « Jésus Maria » . J’avais encore à peine achevé la dernière lettre que je me trouvai étendu sur des bruyères au coupeau d’une petite colline et deux ou trois pasteurs autour de moi qui récitaient les litanies et me parlaient italien. « Ô ! m’écriai-je alors, Dieu soit loué ! J’ai donc enfin trouvé des chrétiens au monde de la lune. Hé ! dites-moi mes amis, en quelle province de votre monde suis-je maintenant ? » , « En Italie » , me répondirent-ils. « Comment ! interrompis-je. Y a-t-il une Italie aussi au monde de la lune ? » J’avais encore si peu réfléchi sur cet accident que je ne m’étais pas encore aperçu qu’ils me parlaient italien et que je leur répondais de même. Quand donc je fus tout à fait désabusé et que rien ne m’empêcha plus de connaître que j’étais de retour en ce monde, je me laissai conduire où ces paysans voulurent me mener. Mais je n’étais pas encore arrivé aux portes de... que tous les chiens de la ville se vinrent précipiter sur moi, et sans que la peur me jeta dans une maison où je mis barre entre nous, j’étais infailliblement englouti. Un quart d’heure après, comme je me reposai dans ce logis, voici qu’on entend à l’entour un sabbat de tous les chiens, je crois, du royaume ; on y voyait depuis le dogue jusqu’au bichon, hurlant de plus épouvantable furie que s’ils eussent fait l’anniversaire de leur premier Adam. Cette aventure ne causa pas peu d’admiration à toutes les personnes qui la virent ; mais aussitôt que j’eus éveillé mes rêveries sur cette circonstance, je m’imaginai tout à l’heure que ces animaux étaient acharnés contre moi à cause du monde d’où je venais ; « car, disais-je en moi-même, comme ils ont accoutumé d’aboyer à la Lune, pour la douleur qu’elle leur fait de si loin, sans doute ils se sont voulu jeter dessus moi parce que je sens la lune dont l’odeur les fâche. » Pour me purger de ce mauvais air, je m’exposai tout nu au soleil dessus une terrasse. Je m’y halai quatre ou cinq heures durant, au bout desquelles je descendis, et les chiens, ne sentant plus l’influence qui m’avait fait leur ennemi, s’en retournèrent chacun chez soi. Je m’enquis au port quand un vaisseau partirait pour la France et, lorsque je fus embarqué, je n’eus l’esprit tendu qu’à ruminer aux merveilles de mon voyage. J’admirai mille fois la providence de Dieu, qui avait reculé ces hommes, naturellement impies, en un lieu où ils ne pussent corrompre ses bien-aimés et les avait punis de leur orgueil en les abandonnant à leur propre suffisance. Aussi je ne doute point qu’il n’ait différé jusqu’ici d’envoyer leur prêcher l’Evangile parce qu’il savait qu’ils en abuseraient et que cette résistance ne servirait qu’à leur faire mériter une plus rude punition en l’autre monde.