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L’Autre monde ou les États et empires de la Lune III

Cependant la définition de ce que j’étais partagea la ville en deux factions. Le parti qui soutenait en ma faveur grossissait tous les jours. Enfin en dépit de l’anathème et de l’excommunication des prophètes qui tâchaient par là d’épouvanter le peuple, mes sectateurs demandèrent une assemblée des Etats, pour résoudre cet accroc de religion. On fut longtemps sur le choix de ceux qui opineraient ; mais les arbitres pacifièrent l’animosité par le nombre des intéressés qu’ils égalèrent On me porta tout brandi dans la salle de justice où je fus sévèrement traité des examinateurs. Ils m’interrogèrent entre autres choses de philosophie : je leur exposai tout à la bonne foi ce que jadis mon régent m’en avait appris, mais ils ne mirent guère à me la réfuter par beaucoup de raisons très convaincantes à la vérité. Quand je me vis tout à fait convaincu, j’alléguai pour dernier refuge les principes d’Aristote qui ne me servirent pas davantage que ces sophismes ; car en deux mots ils m’en découvrirent la fausseté. Aristote, me dirent-ils, accommodait des principes à sa philosophie, au lieu d’accommoder sa philosophie aux principes. Encore, ces principes, les devait-il prouver au moins plus raisonnables que ceux des autres sectes, ce qu’il n’a pu faire. C’est pourquoi le bon homme ne trouvera pas mauvais si nous lui baisons les mains. Enfin comme ils virent que je ne leur clabaudais autre chose, sinon qu’ils n’étaient pas plus savants qu’Aristote, et qu’on m’avait défendu de discuter contre ceux qui niaient les principes, ils conclurent tous d’une commune voix que je n’étais pas un homme, mais possible quelque espèce d’autruche, vu que je portais comme elle la tête droite, de sorte qu’il fut ordonné à l’oiseleur de me reporter en cage. J’y passais mon temps avec assez de plaisir, car à cause de leur langue que je possédais correctement, toute la cour se divertissait à me faire jaser. Les filles de la Reine entre autres fourraient toujours quelque bribe dans mon panier ; et la plus gentille de toutes avait conçu quelque amitié pour moi. Elle était si transportée de joie lorsque, étant en secret, je lui découvrais les mystères de notre religion, et principalement quand je lui parlais de nos cloches et de nos reliques, qu’elle me protestait les larmes aux yeux que si jamais je me trouvais en état de revoler à notre monde, elle me suivrait de bon coeur. Un jour de grand matin, je m’éveillai en sursaut, je la vis qui tambourinait contre les bâtons de ma cage : — Réjouissez-vous, me dit-elle, hier dans le Conseil on conclut la guerre contre le grand roi [cinq notes de musique]. J’espère parmi l’embarras des préparatifs, cependant que notre monarque et ses sujets seront éloignés, faire naître l’occasion de vous sauver. — Comment, la guerre ? l’interrompis-je aussitôt. Arrive-t-il des querelles entre les princes de ce monde ici comme entre ceux du nôtre ? Hé ! je vous prie, exposez moi leur façon de combattre. — Quand les arbitres, reprit-elle, élus au gré des deux parties, ont désigné le temps accordé pour l’armement, celui de la marche, le nombre des combattants, le jour et le lieu de la bataille, et tout cela avec tant d’égalité qu’il n’y a pas dans une armée un seul homme plus que dans l’autre, les soldats estropiés d’un côté sont tous enrôlés dans une compagnie, et lorsqu’on en vient aux mains, les maréchaux de camp ont soin de les opposer aux estropiés de l’autre côté, les géants ont en tête les colosses ; les escrimeurs, les adroits ; les vaillants, les courageux ; les débiles, les faibles ; les indisposés, les malades ; les robustes, les forts ; et si quelqu’un entreprenait de frapper un autre que son ennemi désigné, à moins qu’il pût justifier que c’était par méprise, il est condamné de couard. Après la bataille donnée on compte les blessés, les morts, les prisonniers ; car pour de fuyards, il ne s’en voit point ; si les pertes se trouvent égales de part et d’autre, ils tirent à la courte paille à qui se proclamera victorieux. Mais encore qu’un roi eût défait son ennemi de bonne guerre, ce n’est encore rien fait, car il y a d’autres armées peu nombreuses de savants et d’hommes d’esprit, des disputes desquelles dépend entièrement le vrai triomphe ou la servitude des Etats. Un savant est opposé à un autre savant, un spirituel à un autre spirituel, et un judicieux à un autre judicieux. Au reste le triomphe que remporte un Etat en cette façon est compté pour trois victoires à force ouverte. La nation proclamée victorieuse, on rompt l’assemblée, et le peuple vainqueur choisit pour être son roi ou celui des ennemis ou le sien. Je ne pus m’empêcher de rire de cette façon scrupuleuse de donner des batailles ; et j’alléguais pour exemple d’une bien plus forte politique les coutumes de notre Europe, où le monarque n’avait garde d’omettre aucun de ses avantages pour vaincre ; et voici comme elle me parla : — Apprenez-moi, me dit-elle, vos princes ne prétextent-ils leurs armements que du droit de force ? — Si fait, lui répliquai-je, de la justice de leur cause. — Pourquoi donc, continua-t-elle, ne choisissent-ils des arbitres non suspects pour être accordés ? Et s’il se trouve qu’ils aient autant de droit l’un que l’autre, qu’ils demeurent comme ils étaient, ou qu’ils jouent en un cent de piquet la ville ou la province dont ils sont en dispute ? Et cependant qu’ils font casser la tête à plus de quatre millions d’hommes qui valent mieux qu’eux, ils sont dans leur cabinet à goguenarder sur les circonstances du massacre de ces badauds. Mais je me trompe de blâmer ainsi la vaillance de vos braves sujets : ils font bien de mourir pour leur patrie ; l’affaire est importante, car il s’agit d’être le vassal d’un roi qui porte une fraise ou de celui qui porte un rabat. — Mais vous, lui repartis-je, pourquoi toutes ces circonstances en votre façon de combattre ? Ne suffit-il pas que les armées soient pareilles en nombre d’hommes ? — Vous n’avez guère de jugement, me répondit-elle. Croiriez-vous, par votre foi, ayant vaincu sur le pré votre ennemi seul à seul, l’avoir vaincu de bonne guerre, si vous étiez maillé et lui non ; s’il n’avait qu’un poignard, et vous une estocade ; enfin, s’il était manchot, et que vous eussiez deux bras ? — Cependant avec toute l’égalité que vous recommandez tant à vos gladiateurs, ils ne se battent jamais pareils, car l’un sera de grande, l’autre de petite taille ; l’un sera adroit, l’autre n’aura jamais manié d’épée ; l’un sera robuste, l’autre faible ; et quand même ces disproportions seraient égalées, qu’ils seraient aussi grands, aussi adroits et aussi forts l’un que l’autre, encore ne seraient-ils pas pareils, car l’un des deux aura peut-être plus de courage que l’autre ; et sous ombre que ce brutal ne considérera pas le péril, qu’il sera bilieux, et qu’il aura plus de sang, qu’il aura le coeur plus serré, avec toutes ces qualités qui font le courage, comme si ce n’était pas, aussi bien qu’une épée, une arme que son ennemi n’a point, il s’ingère de se ruer éperdument sur lui, de l’effrayer, et d’ôter la vie à ce pauvre homme qui prévoit le danger, dont la chaleur est étouffée dans la pituite, de qui le coeur est trop vaste pour unir les esprits nécessaires à dissiper cette glace qu’on nomme poltronnerie. Ainsi vous louez cet homme d’avoir tué son ennemi avec avantage, et, le louant de hardiesse, vous le louez d’un péché contre nature, puisque la hardiesse tend à sa destruction. — Vous saurez qu’il y a quelques années qu’on fit une remontrance au Conseil de guerre, pour apporter un règlement plus circonspect et plus consciencieux dans les combats, car le philosophe qui donnait l’avis parlait ainsi : « Vous vous imaginez, Messieurs, avoir bien égalé les avantages des deux ennemis, quand vous les avez choisis tous deux raides, tous deux grands, tous deux adroits, tous deux pleins de courage ; mais ce n’est pas encore assez, puisqu’il faut enfin que le vainqueur surmonte par adresse, par force ou par fortune. Si ça été par adresse, il a frappé sans doute son adversaire par un endroit où il ne l’attendait pas, ou plus vite qu’il n’était vraisemblable ; ou, feignant de l’attaquer d’un côté, il l’a assailli de l’autre. Tout cela, c’est affiner, c’est tromper, c’est trahir. Or la finesse, la tromperie, la trahison ne doivent pas faire l’estime d’un véritable généreux s’il a triomphé par force, estimerez-vous son ennemi vaincu, puisqu’il a été violenté ? Non, sans doute, non plus que vous ne direz pas qu’un homme ait perdu la victoire, encore qu’il soit accablé de la chute d’une montagne, parce qu’il n’a pas été en puissance de la gagner. Tout de même celui-là n’a point été surmonté, à cause qu’il ne s’est pas trouvé dans ce moment disposé à pouvoir résister aux violences de son adversaire. Si ç’a été par hasard qu’il a terrassé son ennemi, c’est la fortune et non pas lui que l’on doit couronner : il n’y a rien contribué ; et enfin le vaincu n’est non plus blâmable que le joueur de dés, qui sur dix-sept points en voit faire dix-huit. » On lui confessa qu’il avait raison, mais qu’il était impossible, selon les apparences humaines, d’y mettre ordre, et qu’il valait mieux subir un petit inconvénient que de s’abandonner à mille de plus grande importance. Elle ne m’entretint pas cette fois davantage, parce qu’elle craignait d’être trouvée toute seule avec moi, et si matin. Ce n’est pas qu’en ce pays l’impudicité soit un crime ; au contraire, hors les coupables convaincus, tout homme a pouvoir sur toute femme, et une femme tout de même pourrait appeler un homme en justice qui l’aurait refusée. Mais elle ne m’osait pas fréquenter publiquement à ce qu’elle me dit, à cause que les prêtres avaient prêché au dernier sacrifice que c’étaient les femmes principalement qui publiaient que j’étais homme, afin de couvrir sous ce prétexte le désir exécrable qui les brûlait de se mêler aux bêtes, et de commettre avec moi sans vergogne des péchés contre nature. Cela fut cause que je demeurai longtemps sans la voir, ni pas une du sexe. Cependant il fallait bien que quelqu’un eût réchauffé les querelles de la définition de mon être, car comme je ne songeais plus qu’à mourir en cage, on me vint quérir encore une fois, pour me donner audience. Je fus donc interrogé, en présence de force courtisans sur quelque point de physique, et mes réponses, à ce que je crois, satisfirent aucunement, car, d’un accent non magistral, celui qui présidait m’exposa fort au long ses opinions sur la structure du monde. Elles me semblèrent ingénieuses ; et sans qu’il passât jusqu’à son origine qu’il soutenait éternelle, j’eusse trouvé sa philosophie beaucoup plus raisonnable que la nôtre. Mais sitôt que je l’entendis soutenir une rêverie si contraire à ce que la foi nous apprend, je lui demandai ce qu’il pourrait répondre à l’autorité de Moïse et que ce grand patriarche avait dit expressément que Dieu l’avait créé en six jours. Cet ignorant ne fit que rire au lieu de me répondre. Je ne pus alors m’empêcher de lui dire que, puisqu’il en venait là, je commençais à croire que leur monde n’était qu’une lune. « Mais, me dirent-ils tous, vous y voyez de la terre, des forêts, des rivières, des mers, que serait-ce donc tout cela ? — N’importe, repartis-je, Aristote assure que ce n’est que la lune ; et si vous aviez dit le contraire dans les classes où j’ai fait mes études, on vous aurait sifflé. » Il se fit sur cela un grand éclat de rire. Il ne faut pas demander si ce fut de leur ignorance et l’on me reconduisit dans ma cage. Les prêtres, cependant, furent avertis que j’avais osé dire que la lune était un monde dont je venais, et que leur monde n’était qu’une lune. Ils crurent que cela leur fournissait un prétexte assez juste pour me faire condamner à l’eau : c’était la façon d’exterminer les athées. Ils vont en corps à cette fin faire leur plainte au Roi qui leur promet justice ; on ordonne que je serais remis sur la sellette. Me voilà donc décagé pour la troisième fois ; le grand pontife prit la parole et plaida contre moi. Je ne me souviens pas de sa harangue, à cause que j’étais trop épouvanté pour recevoir les espèces de la voix sans désordre, et parce aussi qu’il s’était servi pour déclamer d’un instrument dont le bruit m’étourdissait : c’était une trompette qu’il avait tout exprès choisie, afin que la violence de ce ton martial échauffât leurs esprits à ma mort, et afin d’empêcher par cette émotion que le raisonnement ne pût faire son office, comme il arrive dans nos armées, où ce tintamarre de trompettes et de tambours empêche le soldat de réfléchir sur l’importance de sa vie. Quand il eut dit, je me levai pour défendre ma cause, mais j’en fus délivré de la peine par une aventure que vous allez entendre. Comme j’avais déjà la bouche ouverte, un homme, qui avait eu grande difficulté à traverser la foule, vint choir aux pieds du Roi, et se traîna longtemps sur le dos. Cette façon de faire ne me surprit pas, car je savais bien dès longtemps que c’était la posture où ils se mettaient quand ils voulaient discourir en public. Je rengainai seulement ma harangue, et voici celle que nous eûmes de lui : « Justes, écoutez-moi ! vous ne sauriez condamner cet homme, ce singe, ou ce perroquet, pour avoir dit que la lune était un monde d’où il venait ; car s’il est homme, quand même il ne serait pas venu de la lune, puisque tout homme est libre, ne lui est-il pas libre de s’imaginer ce qu’il voudra ? Quoi ! pouvez-vous le contraindre à n’avoir que vos visions ? Vous le forcerez bien à dire qu’il croit que la lune n’est pas un monde, mais il ne le croira pas pourtant ; car pour croire quelque chose, il faut qu’il se présente à son imagination certaines possibilités plus grandes au oui qu’au non de cette chose ; ainsi, à moins que vous ne lui fournissiez ce vraisemblable, ou qu’il n’y vienne de soi-même s’offrir à son esprit, il vous dira bien qu’il croit, mais il ne croira pas pour cela. « J’ai maintenant à vous prouver qu’il ne doit pas être condamné, si vous le posez dans la catégorie des bêtes. « Car supposez qu’il soit animal sans raison, quelle raison vous-même avez-vous de l’accuser d’avoir péché contre elle ? Il a dit que la lune était un monde ; or les brutes n’agissent que par un instinct de nature ; donc c’est la nature qui le dit, et non pas lui. De croire maintenant que cette savante nature qui a fait et la lune et ce monde-ci ne sacheelle-même ce que c’est et que vous autres, qui n’avez de connaissance que ce que vous en tenez d’elle, le sachiez plus certainement, cela serait bien ridicule. Mais quand même la passion vous faisant renoncer à vos premiers principes, vous supposeriez que la nature ne guidât point les brutes, rougissez à tout le moins des inquiétudes que vous causent les cabrioles d’une bête. En vérité, Messieurs, si vous rencontriez un homme d’âge mûr qui veillât à la police d’une fourmilière, pour tantôt donner un soufflet à la fourmi qui aurait fait choir sa compagne, tantôt en emprisonner une qui aurait dérobé à sa voisine un grain de blé, tantôt mettre en justice une autre qui aurait abandonné ses oeufs, ne l’estimeriez-vous pas insensé de vaquer à des choses trop au-dessous de lui, et de prétendre assujettir à la raison des animaux qui n’en ont pas l’usage ? Comment donc, vénérables pontifes, appellerez-vous l’intérêt que vous prenez aux cabrioles de ce petit animal ? Justes, j’ai dit. » Dès qu’il eut achevé, une forte musique d’applaudissements fit retentir toute la salle ; et après que les opinions eurent été débattues un gros quart d’heure, voici ce que le Roi prononça : « Que dorénavant je serais censé homme, comme tel mis en liberté, et que la punition d’être noyé serait modifiée en une amende honteuse (car il n’en est point en ce pays-là d’honorable) ; dans laquelle amende je me dédirais publiquement d’avoir enseigné que la lune était un monde, et ce à cause du scandale que la nouveauté de cette opinion aurait pu causer dans l’âme des faibles. » Cet arrêt prononcé, on m’enlève hors du palais, on m’habille par ignominie fort magnifiquement, on me porte sur la tribune d’un superbe chariot ; et traîné que je fus par quatre princes qu’on avait attachés au joug, voici ce qu’ils m’obligèrent de prononcer à tous les carrefours de la ville : « Peuple, je vous déclare que cette lune ici n’est pas une lune, mais un monde ; et que ce monde de là-bas n’est point un monde, mais une lune. Tel est ce que les Prêtres trouvent bon que vous croyiez. » Après que j’eus crié la même chose aux cinq grandes places de la cité, j’aperçus mon avocat qui me tendait la main pour m’aider à descendre. Je fus bien étonné de reconnaître, quand je l’eus envisagé, que c’était mon ancien démon. Nous fûmes une heure à nous embrasser : — Et venez-vous-en, me dit-il, chez moi, car de retourner en cour après une amende honteuse, vous n’y seriez pas vu de bon oeil. Au reste, il faut que je vous dise que vous seriez encore avec les singes, aussi bien que l’Espagnol, votre compagnon, si je n’eusse publié dans les compagnies la vigueur et la force de votre esprit, et brigué contre les prophètes, en votre faveur, la protection des grands. La fin de mes remerciements nous vit entrer chez lui ; il m’entretint jusqu’au repas des ressorts qu’il avait fait jouer pour contraindre les prêtres, malgré tous les plus spécieux scrupules dont ils avaient embabouiné la conscience du peuple de lui permettre de m’ouïr. Nous étions assis devant un grand feu à cause que la saison était froide et il allait poursuivre à me raconter (je pense) ce qu’il avait fait pendant que je ne l’avais point vu, mais on nous vint dire que le souper était prêt. — J’ai prié, continua-t-il, pour ce soir deux professeurs d’académie de cette ville de venir manger avec nous. Je les ferai tomber, sur la philosophie qu’ils enseignent en ce monde-ci, par même moyen vous verrez le fils de mon hôte. C’est un jeune homme autant plein d’esprit que j’en aie jamais rencontré et ce serait un second Socrate s’il pouvait régler ses lumières et ne point étouffer dans le vice les grâces dont Dieu continuellement le visite, et ne plus affecter l’impiété par ostentation. Je me suis logé céans pour épier les occasions de l’instruire. Il se tut comme pour me laisser à mon tour la liberté de discourir ; puis il fit signe qu’on me dévêtît les honteux ornements dont j’étais encore tout brillant. Les deux professeurs que nous attendions entrèrent presque aussitôt, nous fûmes tous quatre ensemble dans le cabinet du souper où nous trouvâmes ce jeune garçon dont il m’avait parlé qui mangeait déjà. Ils lui firent de grandes usalades, et le traitèrent d’un respect aussi profond que d’esclave à seigneur ; j’en demandai la cause à mon démon, qui me répondit que c’était à cause de son âge, parce qu’en ce monde-là les vieux rendaient toute sorte d’honneur et de déférence aux jeunes ; bien plus, que les pères obéissaient à leurs enfants aussitôt que, par l’avis du Sénat des philosophes, ils avaient atteint l’usage de raison. — Vous vous étonnez, continua-t-il, d’une coutume si contraire à celle de votre pays ? elle ne répugne point toutefois à la droite raison ; car en conscience, dites-moi, quand un homme jeune et chaud est en force d’imaginer, de juger et d’exécuter, n’est-il pas plus capable de gouverner une famille qu’un infirme sexagénaire. Ce pauvre hébété dont la neige de soixante hivers a glacé l’imagination se conduit sur l’exemple des heureux succès et cependant c’est la fortune qui les a rendus tels contre toutes les règles et toute l’économie de la prudence humaine ? Pour du jugement, il en a aussi peu, quoique le vulgaire de votre monde en fasse un apanage à la vieillesse ; et pour le désabuser, il faut qu’il sache que ce qu’on appelle en un vieillard prudence n’est qu’une appréhension panique, une peur enragée de rien entreprendre qui l’obsède. Ainsi, mon fils, quand il n’a pas risqué un danger où un jeune homme s’est perdu, ce n’est pas qu’il en préjugeât la catastrophe, mais il n’avait pas assez de feu pour allumer ces nobles élans qui nous font oser, et l’audace en ce jeune homme était comme un gage de la réussite de son dessein, parce que cette ardeur qui fait la promptitude et la facilité d’une exécution était celle qui le poussait à l’entreprendre. Pour ce qui est d’exécuter, je ferais tort à votre esprit de m’efforcer à le convaincre de preuves. Vous savez que la jeunesse seule est propre à l’action ; et si vous n’en êtes pas tout à fait persuadé, dites-moi, je vous prie, quand vous respectez un homme courageux, n’est-ce pas à cause qu’il vous peut venger de vos ennemis ou de vos oppresseurs ? Pourquoi donc le considérez-vous encore, si ce n’est par habitude quand un bataillon de septante janviers a gelé son sang et tué de froid tous les nobles enthousiasmes dont les jeunes personnes sont échauffées pour la justice ? Lorsque vous déférez au fort, n’est-ce pas afin qu’il vous soit obligé d’une victoire que vous ne lui sauriez disputer ? Pourquoi donc vous soumettre à lui, quand la paresse a fondu ses muscles, débilité ses artères, évaporé ses esprits, et sucé la moelle de ses os  ! Si vous adoriez une femme, n’était-ce pas à cause de sa beauté ? Pourquoi donc continuer vos génuflexions après que la vieillesse en a fait un fantôme à menacer les vivants de la mort ? Enfin lorsque vous honoriez un homme spirituel, c’était à cause que par la vivacité de son génie il pénétrait une affaire mêlée et la débrouillait, qu’il défrayait par son bien dire l’assemblée du plus haut carat, qu’il digérait les sciences d’une seule pensée et que jamais une belle âme ne forma de plus violents désirs que pour lui ressembler. Et cependant vous lui continuez vos hommages, quand ses organes usés rendent sa tête imbécile et pesante, et lorsqu’en compagnie, il ressemble plutôt par son silence la statue d’un dieu foyer qu’un homme capable de raison. Concluez par là, mon fils, qu’il vaut mieux que les jeunes gens soient pourvus du gouvernement des familles que les vieillards. Certes, vous seriez bien faible de croire qu’Hercule, Achille, Epaminondas, Alexandre et César, qui sont tous morts au deçà de quarante ans, fussent des personnes à qui on ne devait que des honneurs vulgaires, et qu’à un vieux radoteur, parce que le soleil a quatre-vingt-dix fois épié sa moisson, vous lui deviez de l’encens. Mais, direz-vous, toutes les lois de notre monde font retentir avec soin ce respect qu’on doit aux vieillards ? Il est vrai, mais aussi tous ceux qui ont introduit des lois ont été des vieillards qui craignaient que les jeunes ne les dépossédassent justement de l’autorité qu’ils avaient extorquée et ont fait comme les législateurs aux fausses religions un mystère de ce qu’ils n’ont pu prouver. Oui, mais, direz-vous, ce vieillard est mon père et le Ciel me promet une longue vie si je l’honore. Si votre père, ô mon fils, ne vous ordonne rien de contraire aux inspirations du Très-Haut, je vous l’avoue ; autrement marchez sur le ventre du père qui vous engendra, trépignez sur le sein de la mère qui vous conçut, car de vous imaginer que ce lâche respect que des parents vicieux ont arraché de votre faiblesse soit tellement agréable au Ciel qu’il en allonge pour cela vos fusées, je n’y vois guère d’apparence. Quoi ! Ce coup de chapeau dont vous chatouillez et nourrissez la superbe de votre père crève-t-il un abcès que vous avez dans le côté, répare-t-il votre humide radical, fait-il la cure d’une estocade à travers votre estomac, vous casse-t-il une pierre dans la vessie ? Si cela est, les médecins ont grand tort : au lieu de potions infernales dont ils empestent la vie des hommes, qu’ils n’ordonnent pour la petite vérole trois révérences à jeun, quatre « grand merci » après dîner, et douze « bonsoir, mon père et ma mère » avant que s’endormir. Vous me répliquerez que, sans lui, vous ne seriez pas ; il est vrai, mais aussi lui-même sans votre grand-père n’aurait jamais été, ni votre grand-père sans votre bisaïeul, ni sans vous, votre père n’aurait pas de petit-fils. Lorsque la nature le mit au jour, c’était à condition de rendre ce qu’elle lui prêtait ; ainsi quand il vous engendra, il ne vous donna rien, il s’acquitta ! Encore je voudrais bien savoir si vos parents songeaient à vous quand ils vous firent. Hélas, point du tout ! Et toutefois vous croyez leur être obligé d’un présent qu’ils vous ont fait sans y penser. Comment ! parce que votre père fut si paillard qu’il ne put résister aux beaux yeux de je ne sais quelle créature, qu’il en fit le marché pour assouvir sa passion et que de leur patrouillis vous fûtes le maçonnage, vous révérerez ce voluptueux comme un des sept sages de Grèce ! Quoi ! parce que cet autre avare acheta les riches biens de sa femme par la façon d’un enfant, cet enfant ne lui doit parler qu’à genoux ? Ainsi votre père fit bien d’être ribaud et cet autre d’être chiche, car autrement ni vous ni lui n’auriez jamais été ; mais je voudrais bien savoir si quand il eut été certain que son pistolet eut pris un rat, s’il n’eût point tiré le coup ? Juste Dieu ! qu’on en fait accroire au peuple de votre monde. Vous ne tenez, ô mon fils, que le corps de votre architecte mortel ; votre âme part des cieux, qu’il pouvait engainer aussi bien dans un autre fourreau. Votre père serait possible né votre fils comme vous êtes né le sien. Que savez-vous même s’il ne vous a point empêché d’hériter d’un diadème ? Votre esprit était peut-être parti du ciel à dessein d’animer le roi des Romains au ventre de l’Impératrice ; en chemin, par hasard, il rencontra votre embryon ; pour abréger son voyage, il s’y logea. Non, non, Dieu ne vous eût point rayé du calcul qu’il avait fait des hommes, quand votre père fût mort petit garçon. Mais qui sait si vous ne seriez point aujourd’hui l’ouvrage de quelque vaillant capitaine, qui vous aurait associé à sa gloire comme à ses biens. Ainsi peut-être vous n’êtes non plus redevable à votre père de la vie qu’il vous a donnée que vous le seriez au pirate qui vous aurait mis à la chaîne, parce qu’il vous nourrirait. Et je veux même qu’il vous eût engendré roi ; un présent perd son mérite, lorsqu’il est fait sans le choix de celui qui le reçoit. On donna la mort à César, on la donna pareillement à Cassius ; cependant Cassius en est obligé à l’esclave dont il l’impétra, non pas César à ses meurtriers, parce qu’ils le forcèrent de la prendre. Votre père consulta-t-il votre volonté lorsqu’il embrassa votre mère ? vous demanda-t-il si vous trouviez bon de voir ce siècle-là, ou d’en attendre un autre ? si vous vous contenteriez d’être le fils d’un sot, ou si vous auriez l’ambition de sortir d’un brave homme ? Hélas ! vous que l’affaire concernait tout seul, vous étiez le seul dont on ne prenait point l’avis ! Peut-être qu’alors, si vous eussiez été enfermé autre part que dans la matrice des idées de la nature, et que votre naissance eût été à votre option, vous auriez dit à la Parque : « Ma chère demoiselle, prends le fuseau d’un autre ; il y a fort longtemps que je suis dans le rien, et j’aime mieux demeurer encore cent ans à n’être pas que d’être aujourd’hui pour m’en repentir demain ! » Cependant il vous fallut passer par là ; vous eûtes beau piailler pour retourner à la longue et noire maison dont on vous arrachait, on faisait semblant de croire que vous demandiez à téter. Voilà, ô mon fils ! à peu près les raisons qui sont cause du respect que les pères portent à leurs enfants ; je sais bien que j’ai penché du côté des enfants plus que la justice ne demande, et que j’ai parlé en leur faveur un peu contre ma conscience. Mais, voulant corriger cet insolent orgueil dont les pères bravent la faiblesse de leurs petits, j’ai été obligé de faire comme ceux qui veulent redresser un arbre tortu, ils le retortuent de l’autre côté, afin qu’il revienne également droit entre les deux contorsions. Ainsi j’ai fait restituer aux pères la tyrannique déférence qu’ils avaient usurpée, et leur en ai beaucoup dérobé qui leur appartenait, afin qu’une autre fois ils se contentassent du leur. Je suis bien que j’ai choqué, par cette apologie, tous les vieillards ; mais qu’ils se souviennent qu’ils sont fils auparavant que d’être pères, et qu’il est impossible que je n’aie parlé fort à leur avantage, puisqu’ils n’ont pas été trouvés sous une pomme de chou. Mais enfin, quoi qu’il puisse arriver, quand mes ennemis se mettraient en bataille contre mes amis, je n’aurai que du bon, car j’ai servi tous les hommes, et n’en ai desservi que la moitié. À ces mots il se tut, et le fils de notre hôte prit ainsi la parole : « Permettez-moi, lui dit-il, puisque je suis informé par votre soin de l’origine, de l’histoire, des coutumes et de la philosophie du monde de ce petit homme, que j’ajoute quelque chose à ce que vous avez dit, et que je prouve que les enfants ne sont point obligés à leurs pères de leur génération, parce que leurs pères étaient obligés en conscience de les engendrer. « La philosophie de leur monde la plus étroite confesse qu’il est plus à souhaiter de mourir, à cause que pour mourir il faut avoir vécu, que de n’être point. Or, puisqu’en ne donnant pas l’être à ce rien, je le mets en un état pire que la mort, je suis plus coupable de ne le pas produire que de le tuer. Tu croirais, ô mon petit homme, avoir fait un parricide indigne de pardon, si tu avais égorgé ton fils ; il serait énorme à la vérité ; cependant il est bien plus exécrable de ne pas donner l’être à qui le peut recevoir ; car cet enfant, à qui tu ôtes la lumière a toujours eu la satisfaction d’en jouir quelque temps. Encore nous savons qu’il n’en est privé que pour peu de siècles ; mais ces quarante pauvres petits riens, dont tu pouvais faire quarante bons soldats à ton roi, tu les empêches malicieusement de venir au jour, et les laisses corrompre dans tes reins, au hasard d’une apoplexie qui t’étouffera. Qu’on ne m’objecte point les beaux panégyriques de la virginité, cet honneur n’est qu’une fumée, car enfin tous ces respects dont le vulgaire l’idolâtre ne sont rien, même entre vous autres, que de conseil, mais de ne pas tuer, mais de ne pas faire son fils, en ne le faisant point, plus malheureux qu’un mort, c’est de commandement. Pourquoi je m’étonne fort, vu que la continence au monde d’où vous venez est tenue si préférable à la propagation charnelle, pourquoi Dieu ne vous a pas fait naître à la rosée du mois de mai comme les champignons, ou, tout au moins, comme les crocodiles du limon gras de la terre échauffé par le soleil. Cependant il n’envoie point chez vous d’eunuques que par accident, il n’arrache point les génitoires à vos moines, à vos prêtres, ni à vos cardinaux. Vous me direz que la nature les leur a données ; oui, mais il est le maître de la nature ; et s’il avait reconnu que ce morceau fût nuisible à leur salut, il aurait commandé de le couper, aussi bien que le prépuce aux Juifs dans l’ancienne loi ; Mais ce sont des visions trop ridicules. Par votre foi, y a-t-il quelque place sur votre corps plus sacrée ou plus maudite l’une que l’autre ? Pourquoi commettrai-je un péché quand je me touche par la pièce du milieu et non pas quand je touche mon oreille ou mon talon ? Est-ce à cause qu’il y a du chatouillement ? Je ne dois donc pas me purger au bassin, car cela ne se fait point sans quelque sorte de volupté ; ni les dévots ne doivent pas non plus s’élever à la contemplation de Dieu, car ils y goûtent un grand plaisir d’imagination. En vérité, je m’étonne, vu combien la religion de votre pays est contre nature et jalouse de tous les contentements des hommes, que vos prêtres n’ont fait un crime de se gratter, à cause de l’agréable douleur qu’on y sent ; avec tout cela, j’ai remarqué que la prévoyante nature a fait pencher tous les grands personnages, et vaillants et spirituels, aux délicatesses de l’Amour, témoin Samson, David, Hercule, César, Annibal, Charlemagne ; était-ce afin qu’ils se moissonnassent l’organe de ce plaisir d’un coup de serpe ? Hélas, elle alla jusque sous un cuvier à débaucher Diogène maigre, laid, et pouilleux, et le contraindre de composer, du vent dont il soufflait les carottes, des soupirs à Lais. Sans doute elle en usa de la sorte pour l’appréhension qu’elle eut que les honnêtes gens ne manquassent au monde. Concluons de là que votre père était obligé en conscience de vous lâcher à la lumière, et quand il penserait vous avoir beaucoup obligé de vous faire en se chatouillant, il ne vous a donné au fond que ce qu’un taureau banal donne aux veaux tous les jours dix fois pour se réjouir. — Vous avez tort, interrompit alors mon démon, de vouloir régenter la sagesse de Dieu. Il est vrai qu’il nous a défendu l’excès de ce plaisir, mais que savez-vous s’il ne l’a point voulu ainsi afin que les difficultés que nous trouverions à combattre cette passion nous fissent mériter la gloire qu’il nous prépare ? Mais que savez-vous si ce n’a point été pour aiguiser l’appétit par la défense ? Mais que savez-vous s’il ne prévoyait point qu’abandonnant la jeunesse aux impétuosités de la chair, le coït trop fréquent énerverait leur semence et marquerait la fin du monde aux arrière-neveux du premier homme ? Mais que savez-vous s’il ne voulut point empêcher que la fertilité de la terre ne manquât au besoin de tant d’affamés ? Enfin que savez-vous s’il ne l’a point voulu faire contre toute apparence de raison afin de récompenser justement ceux qui, contre toute apparence de raison, se seront fiés en sa parole ? » Cette réponse ne satisfit pas, à ce que je crois, le petit hôte, car il en hocha deux ou trois fois la tête ; mais notre commun précepteur se tut parce que le repas était en impatience de s’envoler. Nous nous étendîmes donc sur des matelas fort mollets, couverts de grands tapis où les fumées nous vinrent trouver comme autrefois dedans l’hôtellerie. Un jeune serviteur prit le plus vieux de nos deux philosophes pour le conduire dans une petite salle séparée et : — Revenez nous trouver ici, lui cria mon précepteur, aussitôt que vous aurez mangé. Il nous le promit. Cette fantaisie de manger à part me donna la curiosité d’en demander la cause : — Il ne goûte point, me dit-on, de l’odeur de viande, ni même de celle des herbes, si elles ne sont mortes d’elles-mêmes, à cause qu’il les pense capables de douleur. — Je ne m’ébahis pas tant, répliquai-je, qu’il s’abstienne de la chair et de toutes choses qui ont eu vie sensitive ; car en notre monde les pythagoriciens, et même quelques saints anachorètes, ont usé de ce régime ; mais de n’oser par exemple couper un chou de peur de le blesser, cela me semble tout à fait risible. — Et moi, répondit le démon, je trouve beaucoup d’apparence à son opinion, car, dites-moi, ce chou dont vous parlez n’est-il pas autant créature de Dieu que vous ? N’avez-vous pas également tous deux pour père et mère Dieu et la privation ? Dieu n’a-t-il pas eu, de toute éternité, son intellect occupé de sa naissance aussi bien que de la vôtre ? Encore semble-t-il qu’il ait pourvu plus nécessairement à celle du végétant que du raisonnable, puisqu’il a remis la génération d’un homme aux caprices de son père, qui pouvait pour son plaisir l’engendrer ou ne l’engendrer pas : rigueur dont cependant il n’a pas voulu traiter avec le chou ; car, au lieu de remettre à la discrétion du père de germer le fils, comme s’il eût appréhendé davantage que la race des choux périt que celle des hommes, il les contraint, bon gré mal gré, de se donner l’être les uns aux autres, et non pas ainsi que les hommes, qui tout au plus n’en sauraient engendrer en leur vie qu’une vingtaine, ils en produisent, eux, des quatre cent mille par tête. De dire pourtant que Dieu a plus aimé l’homme que le chou, c’est que nous nous chatouillons pour nous faire rire ; étant incapable de passion, il ne saurait ni haïr ni aimer personne ; et, s’il était susceptible d’amour, il aurait plutôt des tendresses pour ce chou que vous tenez, qui ne saurait l’offenser, que pour cet homme dont il a déjà devant les yeux les injures qu’il lui doit faire. Ajoutez à cela qu’il ne saurait naître sans crime, étant une partie du premier homme qui le rendit coupable ; mais nous savons fort bien que le premier chou n’offensa point son Créateur au paradis terrestre. Dira-t-on que nous sommes faits à l’image du Souverain Etre, et non pas les choux ? Quand il serait vrai, nous avons, en souillant notre âme par où nous lui ressemblions, effacé cette ressemblance, puisqu’il n’y a rien de plus contraire à Dieu que le péché. Si donc notre âme n’est plus son portrait, nous ne lui ressemblons pas davantage par les mains, par les pieds, par la bouche, par le front et par les oreilles, que le chou par ses feuilles, par ses fleurs, par sa tige, par son trognon et par sa tête. Ne croyez-vous pas en vérité, si cette pauvre plante pouvait parler quand on la coupe, qu’elle ne dît : « Homme, mon cher frère, que t’ai-je fait qui mérite la mort ? Je ne croîs que dans tes jardins, et l’on ne me trouve jamais en lieu sauvage où je vivrais en sûreté ; je dédaigne d’être l’ouvrage d’autres mains que les tiennes, mais à peine en suis-je sorti que pour y retourner. Je me lève de terre, je m’épanouis, je te tends les bras, je t’offre mes enfants en graine, et pour récompense de ma courtoisie, tu me fais trancher la tête ! » Voilà les discours que tiendrait ce chou s’il pouvait s’exprimer. Hé ! comme à cause qu’il ne saurait se plaindre. est-ce dire que nous pouvons justement lui faire tout le mal qu’il ne saurait empêcher ? Si je trouve un misérable lié, puis-je sans crime le tuer, à cause qu’il ne peut se défendre ? Au contraire, sa faiblesse aggraverait ma cruauté ; car combien que cette malheureuse créature soit pauvre et soit dénuée de tous nos avantages, elle ne mérite pas la mort pour cela. Quoi ! de tous les biens de l’être, elle n’a que celui de végéter, et nous le lui arrachons. Le péché de massacrer un homme n’est pas si grand, parce qu’un jour il revivra, que de couper un chou et lui ôter la vie, à lui qui n’en a point d’autre à espérer. Vous anéantissez l’âme d’un chou en le faisant mourir : mais, en tuant un homme, vous ne faites que changer son domicile ; et je dis bien plus : Puisque Dieu, le Père commun de toutes choses, chérit également ses ouvrages, n’est-il pas raisonnable qu’il ait partagé ses bienfaits également entre nous et les plantes. Il est vrai que nous naquîmes les premiers, mais dans la famille de Dieu, il n’y a point de droit d’aînesse : si donc les choux n’eurent point leur part avec nous du fief de l’immortalité. ils furent sans doute avantagés de quelque autre qui par sa grandeur récompense sa brièveté ; c’est peut-être un intellect universel, une connaissance parfaite de toutes les choses dans leurs causes, et c’est peut-être aussi pour cela que ce sage moteur ne leur a point taillé d’organes semblables aux nôtres, qui n’ont, pour tout effet, qu’un simple raisonnement faible et souvent trompeur, mais d’autres plus ingénieusement travaillés, plus forts et plus nombreux, qui leur servent à l’opération de leurs spéculatifs entretiens. Vous me demanderez peut-être ce qu’ils nous ont jamais communiqué de ces grandes pensées ? Mais, dites-moi, que nous ont jamais enseigné les anges non plus qu’eux ? Comme il n’y a point de proportion, de rapport ni d’harmonie entre les facultés imbéciles de l’homme et celles de ces divines créatures, ces choux intellectuels auraient beau s’efforcer de nous faire comprendre la cause occulte de tous les événements merveilleux, il nous manque des sens capables de recevoir ces hautes espèces. Moïse, le plus grand de tous les philosophes, puisqu’il puisait, à ce que vous dites, la connaissance de la nature dans la source de la nature même, signifiait cette vérité, lorsqu’il parla de l’Arbre de Science, il voulait nous enseigner sous cette énigme que les plantes possèdent privativement la philosophie parfaite. Souvenez-vous donc, ô de tous les animaux le plus superbe ! qu’encore qu’un chou que vous coupez ne dise mot, il n’en pense pas moins. Mais le pauvre végétant n’a pas des organes propres à hurler comme nous ; il n’en a pas pour frétiller ni pour pleurer ; il en a toutefois par lesquels il se plaint du tour que vous lui faites, par lesquels il attire sur vous la vengeance du Ciel. Que si vous me demandez comment je sais que les choux ont ces belles pensées, je vous demande comment vous savez qu’ils ne les ont point, et que tel, par exemple, à votre imitation ne dise pas le soir en s’enfermant : « Je suis, monsieur le Chou Frisé, votre très humble serviteur, CHOU CABUS. » Il en était là de son discours, quand ce jeune garçon, qui avait emmené notre philosophe, le ramena. — Hé ! quoi, déjà dîné ? lui cria mon Démon. Il répondit que oui, à l’issue près, d’autant que le physionome lui avait permis de tâter de la nôtre. Le jeune hôte n’attendit pas que je lui demandasse l’explication de ce mystère : — Je vois bien, dit-il, que cette façon de vivre vous étonne. Sachez donc, quoique en votre monde on gouverne la santé plus négligemment, que le régime de celui-ci n’est pas à mépriser. Dans toutes les maisons, il y a un physionome, entretenu du public, qui est à peu près ce qu’on appellerait chez vous un médecin, hormis qu’il ne gouverne que les sains, et qu’il ne juge des diverses façons dont il nous fait traiter que par la proportion, figure et symétrie de nos membres, par les linéaments du visage, le coloris de la chair, la délicatesse du cuir, l’agilité de la masse, le son de la voix, la teinture, la force et la dureté du poil. N’avez-vous point tantôt pris garde à un homme de taille assez courte qui vous a si longtemps considéré ? C’était le physionome de céans. Assurez-vous que, selon qu’il aura reconnu votre complexion, il a diversifié l’exhalaison de votre dîner. Remarquez combien le matelas où l’on vous a fait coucher est éloigné de nos lits ; sans doute il vous a jugé d’un tempérament bien différent du nôtre, puisqu’il a craint que l’odeur qui s’évapore de ces petits robinets sur votre nez ne s’épandît jusqu’à nous, ou que la nôtre ne fumât jusqu’à vous. Vous le verrez ce soir qui choisira des fleurs pour votre lit avec les mêmes circonspections. Pendant tout ce discours, je faisais signe à mon hôte qu’il tâchât d’obliger ces philosophes à tomber sur quelque chapitre de la science qu’ils professaient. Il m’était trop ami pour n’en faire naître aussitôt l’occasion. Je ne vous déduirai point ni les discours ni les prières qui firent l’ambassade de ce traité, aussi bien la nuance du ridicule au sérieux fut trop imperceptible pour pouvoir être imitée. Tant y a que le dernier venu de ces docteurs, en suite d’autres choses, continua ainsi : « Il me reste à prouver qu’il y a des mondes infinis dans un monde infini. Représentez-vous donc l’univers comme un grand animal, les étoiles qui sont des mondes comme d’autres animaux dedans lui qui servent réciproquement de mondes à d’autres peuples, tels qu’à nous, qu’aux chevaux et qu’aux éléphants et que nous, à notre tour, sommes aussi les mondes de certaines gens encore plus petits, comme des chancres, des poux, des vers, des cirons ; ceux-ci sont la terre d’autres imperceptibles ; ainsi de même que nous paraissons un grand monde à ce petit peuple, peut-être que notre chair, notre sang et nos esprits ne sont autre chose qu’une tissure de petits animaux qui s’entretiennent, nous prêtent mouvement par le leur, et, se laissant aveuglément conduire à notre volonté qui leur sert de cocher, nous conduisent nous-mêmes, et produisent tout ensemble cette action que nous appelons la vie. Car, dites-moi, je vous prie : est-il malaisé à croire qu’un pou prenne notre corps pour un monde, et que quand quelqu’un d’eux a voyagé depuis l’une de vos oreilles jusqu’à l’autre, ses compagnons disent de lui qu’il a voyagé aux deux bouts du monde, ou qu’il a couru de l’un à l’autre pôle ? Oui, sans doute, ce petit peuple prend votre poil pour les forêts de son pays, les pores pleins de pituite pour les fontaines, les bubes et les cirons pour des lacs et des étangs, les apostumes pour des mers, les fluxions pour des déluges ; et quand vous vous peignez en devant et en arrière, ils prennent cette agitation pour le flux et reflux de l’océan. La démangeaison ne prouve-t-elle pas mon dire ? Ce ciron qui la produit, est-ce autre chose qu’un de ces petits animaux qui s’est dépris de la société civile pour s’établir tyran de son pays ? Si vous me demandez d’où vient qu’ils sont plus grands que ces autres petits imperceptibles, je vous demande pourquoi les éléphants sont plus grands que nous, et les Hibernois que les Espagnols ? Quant à cette ampoule et cette croûte dont vous ignorez la cause, il faut qu’elles arrivent, ou par la corruption des charognes de leurs ennemis que ces petits géants ont massacrés, ou que la peste produite par la nécessité des aliments dont les séditieux se sont gorgés ait laissé pourrir parmi la campagne des monceaux de cadavres ; ou que ce tyran, après avoir tout autour de soi chassé ses compagnons qui de leurs corps bouchaient les pores du nôtre, ait donné passage à la pituite, laquelle, étant extravasée hors la sphère de la circulation de notre sang, s’est corrompue. On me demandera peut-être pourquoi un ciron en produit cent autres ? Ce n’est pas chose malaisée à concevoir ; car, de même qu’une révolte en éveille une autre, ainsi ces petits peuples, poussés du mauvais exemple de leurs compagnons séditieux, aspirent chacun en particulier au commandement, allumant partout la guerre, le massacre et la faim. Mais, me direz-vous, certaines personnes sont bien moins sujettes à la démangeaison que d’autres. Cependant chacun est rempli également de ces petits animaux, puisque ce sont eux, dites-vous, qui font la vie. Il est vrai ; aussi remarquons-nous que les flegmatiques sont moins en proie à la gratelle que les bilieux, à cause que le peuple sympathisant au climat qu’il habite est plus lent dans un corps froid qu’un autre échauffé par la température de sa région, qui pétille, se remue, et ne saurait demeurer en une place. Ainsi le bilieux est bien plus délicat que le flegmatique parce qu’étant animé en bien plus de parties, et l’âme n’étant que l’action de ces petites bêtes, il est capable de sentir en tous les endroits où ce bétail se remue, là où, le flegmatique n’étant pas assez chaud pour faire agir qu’en peu d’endroits. Et pour prouver encore cette cironalité universelle, vous n’avez qu’à considérer quand vous êtes blessé comme le sang accourt à la plaie. Vos docteurs disent qu’il est guidé par la prévoyante nature qui veut secourir les parties débilitées : mais voilà de belles chimères : donc outre l’âme et l’esprit il y aurait encore en nous une troisième substance intellectuelle qui aurait ses fonctions et ses organes à part. Il est bien plus croyable que ces petits animaux, se sentant attaqués, envoient chez leurs voisins demander du secours, et qu’en étant arrivé de tous côtés, et le pays se trouvant incapable de tant de gens, ils meurent étouffés à la presse ou de faim. Cette mortalité arrive quand l’apostume est mûre ; car pour témoignage qu’alors ces animaux de vie sont éteints, c’est que la chair pourrie devient insensible ; que si bien souvent la saignée qu’on ordonne pour divertir la fluxion profite, c’est à cause que, s’en étant perdu beaucoup par l’ouverture que ces petits animaux tâchaient de boucher, ils refusent d’assister leurs alliés, n’ayant que fort médiocrement la puissance de se défendre chacun chez soi. » Il acheva ainsi. Et quand le second philosophe s’aperçut que nos yeux assemblés sur les siens l’exhortaient de parler à son tour : « Hommes, dit-il, vous voyant curieux d’apprendre à ce petit animal notre semblable quelque chose de la science que nous professons, je dicte maintenant un traité que je serais fort aise de lui produire, à cause des lumières qu’il donne à l’intelligence de notre physique, c’est l’explication de l’origine éternelle du monde. Mais comme je suis empressé de faire travailler à mes soufflets, car demain sans remise la ville part, vous pardonnerez au temps, avec promesse toutefois qu’aussitôt qu’elle sera ramassée, je vous satisferai. » À ces mots, le fils de l’hôte appela son père, et, lorsqu’il fut arrivé, la compagnie lui demanda l’heure. Le bonhomme répondit : Huit heures. Son fils alors, tout en colère : — Eh ! venez ça, coquin, lui dit-il. Ne vous avais-je pas commandé de nous avertir à sept ? Vous savez que les maisons s’en vont demain, que les murailles sont déjà parties, et la paresse vous cadenasse jusqu’à la bouche. — Monsieur, répliqua le bonhomme, on a tantôt publié depuis que vous êtes à table une défense expresse de marcher avant après-demain. — N’importe, repartit-il en lui lâchant une ruade vous devez obéir aveuglément, ne point pénétrer dans mes ordres, et vous souvenir seulement de ce que je vous ai commandé. Vite, allez quérir votre effigie. Lorsqu’il l’eut apportée, le jouvenceau la saisit par le bras, et la fouetta durant un gros quart d’heure. — Or sus ! vaurien, continua-t-il, en punition de votre désobéissance, je veux que vous serviez aujourd’hui de risée à tout le monde, et pour cet effet, je vous commande de ne marcher que sur deux pieds le reste de la journée. Ce pauvre vieillard sortit fort éploré et son fils continua : — Messieurs, je vous prie d’excuser les friponneries de cet emporté ; j’en espérais faire quelque chose de bon, mais il a abusé de mon amitié. Pour moi, je pense que ce coquin-là me fera mourir ; en vérité, il m’a déjà mis plus de dix fois sur le point de lui donner ma malédiction. J’avais bien de la peine, quoique je me mordisse les lèvres, à m’empêcher de rire de ce monde renversé. Cela fut cause que, pour rompre cette burlesque pédagogie qui m’aurait à la fin sans doute fait éclater, je le suppliai de me dire ce qu’il entendait par ce voyage de la ville, dont tantôt il avait parlé, si les maisons et les murailles cheminaient. Il me répondit : — Nos cités, ô mon cher compagnon, se divisent en mobiles et en sédentaires ; les mobiles, comme par exemple celle où nous sommes à présent sont construites ainsi : « L’architecte construit chaque palais, ainsi que vous voyez, d’un bois fort léger, y pratique dessous quatre roues ; dans l’épaisseur de l’un des murs, il place des soufflets gros et nombreux et dont les tuyaux passent d’une ligne horizontale à travers le dernier étage de l’un à l’autre pignon. De cette sorte, quand on veut traîner les villes autre part (car on les change d’air à toutes les saisons), chacun déplie sur l’un des côtés de son logis quantité de larges voiles au-devant des soufflets ; puis ayant bandé un ressort pour les faire jouer, leurs maisons en moins de huit jours, avec les bouffées continues que vomissent ces monstres à vent et qui s’engouffrent dans la toile, sont emportées, si l’on veut, à plus de cent lieues. Voici l’architecture des secondes que nous appelons sédentaires : les logis sont presque semblables à vos tours, hormis qu’ils sont de bois, et qu’ils sont percés au centre d’une grosse et forte vis, qui règne de la cave jusqu’au toit, pour les pouvoir hausser ou baisser à discrétion. Or la terre est creusée aussi profonde que l’édifice est élevé, et le tout est construit de cette sorte, afin qu’aussitôt que les gelées commencent à morfondre le ciel, ils descendent leurs maisons en les tournant au fond de cette fosse et que, par le moyen de certaines grandes peaux dont ils couvrent et cette tour et son creusé circuit, ils se tiennent à l’abri des intempéries de l’air. Mais aussitôt que les douces haleines du printemps viennent à le radoucir, ils remontent au jour par le moyen de cette grosse vis dont j’ai parlé. » Il voulait, je pense, arrêter là son poumon quand je pris ainsi la parole : « Par ma foi, monsieur, je ne croirai jamais qu’un maçon si expert puisse être philosophe si je ne vous en ai vous-même pour témoin. C’est pourquoi, puisque l’on ne part pas encore aujourd’hui, vous aurez bien le loisir de nous expliquer cette origine éternelle du monde, dont tantôt vous nous faisiez fête. Je vous promets, en récompense sitôt que je serai de retour de la lune, d’où mon gouverneur (je lui montrai mon démon) vous témoignera que je suis venu, d’y semer votre gloire, en y racontant les belles choses que vous m’aurez dites. Je vois bien que vous riez de cette promesse, parce que vous ne croyez pas que la lune soit un monde, et encore moins que j’en sois un habitant ; mais je vous puis assurer aussi que les peuples de ce monde-là qui ne prennent celui-ci que pour une lune se moqueront de moi quand je leur dirai que leur lune est un monde, que les campagnes ici sont de terre et que vous êtes des gens. »