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nouvelle 255LECTURES

L’Autre monde ou les États et empires de la Lune II

— Je m’en souviens, lui dis-je, Dieu fut un jour averti que l’âme de cet évangéliste était si détachée qu’il ne la retenait plus qu’à force de serrer les dents, et cependant l’heure, où il avait prévu qu’il serait enlevé céans, était presque expirée de façon que, n’ayant pas le temps de lui préparer une machine, il fut contraint de l’y faire être vitement sans avoir le loisir de l’y faire aller. Elie, pendant tout ce discours, me regardait avec des yeux capables de me tuer, si j’eusse été en état de mourir d’autre chose que de faim  :

— Abominable, dit-il, en se reculant, tu as l’impudence de railler sur les choses saintes, au moins ne serait-ce pas impunément si le Tout-Sage ne voulait te laisser aux nations en exemple fameux de sa miséricorde. Va, impie, hors d’ici, va publier dans ce petit monde et dans l’autre, car tu es prédestiné à y retourner, la haine irréconciliable que Dieu porte aux athées. À peine eut-il achevé cette imprécation qu’il m’empoigna et me conduisit rudement vers la porte. Quand nous fûmes arrivés proche un grand arbre dont les branches chargées de fruits se courbaient presque à terre  :

— Voici l’Arbre de Savoir, me dit-il, où tu aurais puisé des lumières inconcevables sans ton irréligion . Il n’eut pas achevé ce mot que, feignant de languir de faiblesse, je me laissai tomber contre une branche où je dérobai adroitement une pomme. Il s’en fallait encore plusieurs enjambées que je n’eusse le pied hors de ce parc délicieux ; cependant la faim me pressait avec tant de violence qu’elle me fit oublier que j’étais entre les mains d’un prophète courroucé. Cela fit que je tirai une de ces pommes dont j’avais grossi ma poche, où je cachai mes dents ; mais, au lieu de prendre une de celles dont Enoch m’avait fait présent, ma main tomba sur la pomme que j’avais cueillie à l’arbre de science et dont par malheur je n’avais pas dépouillé l’écorce. J’en avais à peine goûté qu’une épaisse nuit tomba sur mon âme : je ne vis plus ma pomme, plus d’Elie auprès de moi, et mes yeux ne reconnurent pas en toute l’hémisphère une seule trace du Paradis terrestre, et avec tout cela je ne laissais pas de me souvenir de tout ce qui m’y était arrivé. Quand depuis j’ai fait réflexion sur ce miracle, je me suis figuré que cette écorce ne m’avait as tout à fait abruti, à cause que mes dents la traversèrent et se sentirent un peu du jus de dedans, dont l’énergie avait dissipé les malignités de la pelure. Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d’un pays que je ne connaissais point. J’avais beau promener mes yeux, et les jeter par la campagne, aucune créature ne s’offrait pour les consoler. Enfin je résolus de marcher, jusqu’à ce que la Fortune me fît rencontrer la compagnie de quelque bête ou de la mort. Elle m’exauça car au bout d’un demi-quart de lieue je rencontrai deux fort grands animaux, dont l’un s’arrêta devant moi, l’autre s’enfuit légèrement au gîte (au moins, je le pensai ainsi à cause qu’à quelque temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents de même espèce qui m’environnèrent). Quand je les pus discerner de près, je connus qu’ils avaient la taille, la figure et le visage comme nous. Cette aventure me fit souvenir de ce que jadis j’avais ouï conter à ma nourrice, des sirènes, des faunes et des satyres. De temps en temps ils élevaient des huées si furieuses, causées sans doute par l’admiration de me voir, que je croyais quasi être devenu monstre. Une de ces bêtes-hommes m’ayant saisi par le col, de même que font les loups quand ils enlèvent une brebis, me jeta sur son dos, et me mena dans leur ville. Je fus bien étonné, lorsque je reconnus en effet que c’étaient des hommes, de n’en rencontrer pas un qui ne marchât à quatre pattes. Quand ce peuple me vit passer, me voyant si petit (car la plupart d’entre eux ont douze coudées de longueur), et mon corps soutenu sur deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse un homme, car ils tenaient, eux autres, que, la nature ayant donné aux hommes comme aux bêtes deux jambes et deux bras, ils s’en devaient servir comme eux. Et en effet, rêvant depuis sur ce sujet, j’ai songé que cette situation de corps n’était point trop extravagante, quand je me suis souvenu que nos enfants, lorsqu’ils ne sont encore instruits que de nature, marchent à quatre pieds, et ne s’élèvent sur deux que par le soin de leurs nourrices qui les dressent dans de petits chariots, et leur attachent des lanières pour les empêcher de tomber sur les quatre, comme la seule assiette ou la figure de notre masse incline de se reposer. Ils disaient donc (à ce que je me suis fait depuis interpréter) qu’infailliblement j’étais la femelle du petit animal de la reine. Ainsi je fus en qualité de telle ou d’autre chose mené droit à l’hôtel de ville, où je remarquai, selon le bourdonnement et les postures que faisaient et le peuple et les magistrats, qu’ils consultaient ensemble ce que je pouvais être. Quand ils eurent longtemps conféré, un certain bourgeois qui gardait les bêtes rares supplia les échevins de me prêter à lui, en attendant que la reine m’envoyât quérir pour vivre avec mon mâle. On n’en fit aucune difficulté. Ce bateleur me porta en son logis, il m’instruisit à faire le godenot, à passer des culbutes, a figurer des grimaces ; et les après-dînées faisait prendre à la porte de l’argent pour me montrer. Enfin le ciel, fléchi de mes douleurs et fâché de voir profaner le temple de son maître, voulut qu’un jour, comme j’étais attaché au bout d’une corde, avec laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir le badaud, un de ceux qui me regardaient, après m’avoir considéré fort attentivement, me demanda en grec qui j’étais. Je fus bien étonné d’entendre là parler comme en notre monde. Il m’interrogea quelque temps ; je lui répondis, et lui contai ensuite généralement toute l’entreprise et le succès de mon voyage. Il me consola, et je me souviens qu’il me dit :

— Hé bien ! mon fils, vous portez enfin la peine des faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire ici comme là qui ne peut souffrir la pensée des choses où il n’est point accoutumé. Mais sachez qu’on ne vous traite qu’à la pareille, et que si quelqu’un de cette terre avait monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire homme, vos docteurs le feraient étouffer comme un monstre ou comme un singe possédé du Diable. Il me promit ensuite qu’il avertirait la cour de mon désastre ; il ajouta qu’aussitôt qu’il m’avait envisagé, le coeur lui avait dit que j’étais un homme parce qu’il avait autrefois voyagé au monde d’où je venais, que mon pays était la lune, que j’étais gaulois et qu’il avait jadis demeuré en Grèce, qu’on l’appelait le démon de Socrate, qu’il avait depuis la mort de ce philosophe gouverné et instruit à Thèbes Epaminondas, qu’ensuite, étant passé chez les Romains, la justice l’avait attaché au parti du jeune Caton, puis après son trépas, qu’il s’était donné à Brutus. Que tous ces grands personnages n’ayant rien laissé au monde à leur place que l’image de leurs vertus, il s’était retiré avec ses compagnons tantôt dans les temples tantôt dans les solitudes.

— Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre terre devint si stupide et si grossier que mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisir que nous avions pris autrefois a l’instruire. Il n’est pas que vous n’ayez entendu parler de nous ; on nous appelait oracles, nymphes, génies, fées, dieux foyers, lémures, larves, lamies, farfadets, naïades, incubes, ombres, mânes, spectres, fantômes ; et nous abandonnâmes votre monde sous le règne d’Auguste, un peu après que je me fus apparu à Drusus, fils de Livia, qui portait la guerre en Allemagne, et que je lui défendis de passer outre. Il n’y a pas longtemps que j’en suis arrivé pour la seconde fois ; depuis cent ans en ça, j’ai eu commission d’y faire un voyage, je rôdai beaucoup en Europe, et conversai avec des personnes que possible vous aurez connues. Un jour, entre autres, j’apparus à Cardan comme il étudiait ; je l’instruisis de quantité de choses, et en récompense il me promut qu’il témoignerait à la postérité de qui il tenait les miracles qu’il s’attendait d’écrire. J’y vis Agrippa, l’abbé Tritème, le docteur Faust, La Brosse, César, et une certaine cabale de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom de « chevaliers de la Rose-Croix » à qui j’enseignai quantité de souplesse et de secrets naturels, qui sans doute les auront fait passer chez le peuple pour de grands magiciens. Je connus aussi Campanella, ce fut moi qui l’avisai, pendant qu’il était à l’Inquisition à Rome, de styler son visage et son corps aux grimaces et aux postures ordinaires de ceux dont il avait besoin de connaître l’intérieur afin d’exciter chez soi par une même assiette les pensées que cette même situation avait appelées dans ses adversaires, parce qu’ainsi il ménagerait mieux leur âme quand il la connaîtrait ; il commença à ma prière un livre que nous intitulâmes de Sensu rerum. J’ai fréquenté pareillement en France La Mothe Le Vayer et Gassendi. Ce second est un homme qui écrit autant en philosophe que ce premier y vit. J’y ai connu aussi quantité d’autres gens, que votre siècle traite de divins, mais je n’ai rien trouvé en eux que beaucoup de babil et beaucoup d’orgueil. « Enfin comme je traversais de votre pays en Angleterre pour étudier les moeurs de ses habitants, je rencontrai un homme, la honte de son pays ; car certes c’est une honte aux grands de votre Etat de reconnaître en lui sans l’adorer, la vertu dont il est le trône. Pour abréger son panégyrique, il est tout esprit, il est tout coeur, et si donner à quelqu’un toutes ces deux qualités dont une jadis suffisait à marquer un héros n’était dire Tristan l’Hermite je me serais bien gardé de le nommer, car je suis assuré qu’il ne me pardonnera point cette méprise ; mais comme je n’attends pas de retourner jamais en votre monde, le veux rendre à la vérité ce témoignage de ma conscience. Véritablement, il faut que je vous avoue que, quand je vis une vertu si haute, j’appréhendai qu’elle ne fût pas reconnue ; c’est pourquoi je tâchai de lui faire accepter trois fioles ; la première était pleine d’huile de talc, l’autre de poudre de projection, et la dernière d’or potable, c’est-à-dire de ce sel végétatif dont vos chimistes promettent l’éternité. Mais il les refusa avec un dédain plus généreux que Diogène ne reçut les compliments d’Alexandre quand il le vint visiter à son tonneau. Enfin je ne puis rien ajouter à l’éloge de ce grand homme, si ce n’est que c’est le seul poète, le seul philosophe et le seul homme libre que vous ayez. Voilà les personnes considérables avec qui j’ai conversé ; tous les autres, au nom de ceux que j’ai connus, sont si fort au-dessous de l’homme, que j’ai vu des bêtes un peu plus haut. « Au reste, je ne suis point originaire de votre terre ni de celle-ci, je suis né dans le soleil. Mais parce que quelquefois notre monde se trouve trop peuplé, à cause de la longue vie de ses habitants, et qu’il est presque exempt de guerres et de maladies, de temps en temps nos magistrats envoient des colonies dans les mondes d’autour. Quant à moi, je fus commandé pour aller en celui de la Terre et déclaré chef de la peuplade qu’on y envoyait avec moi. J’ai passé depuis en celui-ci, pour les raisons que je vous ai dites ; et ce qui fait que j’y demeure actuellement sans bouger, c’est que les hommes y sont amateurs de la vérité, qu’on n’y voit point de pédants que les philosophes ne se laissent persuader qu’à la raison, et que l’autorité d’un savant, ni le plus grand nombre, ne l’emportent point sur l’opinion d’un batteur en grange, si le batteur en grange raisonne aussi fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour insensés que les sophistes et les orateurs. » Je lui demandai combien de temps ils vivaient, il me répondit :

— Trois ou quatre mille ans. Et continua de cette sorte : « Pour me rendre visible comme je suis à présent, quand je sens le cadavre que j’informe presque usé ou que les organes n’exercent plus leurs fonctions assez parfaitement, je me souffle dans un jeune corps nouvellement mort. « Encore que les habitants du soleil ne soient pas en aussi grand nombre que ceux de ce monde, le soleil toutefois en regorge bien souvent, à cause que le peuple pour être d’un tempérament fort chaud, est remuant, ambitieux, et digère beaucoup. « Ce que je vous dis ne vous doit pas sembler une chose étonnante, car, quoique notre globe soit très vaste et le vôtre petit, quoique nous ne mourions qu’après quatre mille ans, et vous après un demi-siècle, apprenez que tout de même qu’il n’y a pas tant de cailloux que de terre, ni tant d’insectes que de plantes, ni tant d’animaux que d’insectes, ni tant d’hommes que d’animaux ; qu’ainsi il n’y doit pas avoir tant de démons que d’hommes, à cause des difficultés qui se rencontrent à la génération d’un composé si parfait. » Je lui demandai s’ils étaient des corps comme nous ; il me répondit que oui, qu’ils étaient des corps, mais non pas comme nous, ni comme aucune chose que nous estimions telle ; parce que nous n’appelons vulgairement « corps » , que ce qui peut-être touché ; qu’au reste il n’y avait rien en la nature qui ne fût matériel, et que, quoiqu’ils le fussent eux-mêmes, ils étaient contraints, quand ils voulaient se faire voir à nous, de prendre des corps proportionnés à ce que nos sens sont capables de connaître. Je l’assurai que ce qui avait fait penser à beaucoup de monde que les histoires qui se contaient d’eux n’étaient qu’un effet de la rêverie des faibles, procédait de ce qu’ils n’apparaissent que de nuit. Il me répliqua que, comme ils étaient contraints de bâtir eux-mêmes à la hâte les corps dont il fallait qu’ils se servissent, ils n’avaient bien souvent le temps de les rendre propres qu’à choir seulement dessous un sens, tantôt l’ouïe comme les voix des oracles, tantôt la vue comme les ardants et les spectres ; tantôt le toucher comme les incubes et les cauchemars, et que cette masse n’étant qu’air épaissi de telle ou telle façon, la lumière par sa chaleur les détruisait, ainsi qu’on voit qu’elle dissipe un brouillard en le dilatant. Tant de belles choses qu’il m’expliquait me donnèrent la curiosité de l’interroger sur sa naissance et sur sa mort, si au pays du soleil l’individu venait au jour par les voies de génération, et s’il mourait par le désordre de son tempérament, ou la rupture de ses organes.

— Il y a trop peu de rapport, dit-il, entre vos sens et l’explication de ces mystères. Vous vous imaginez, vous autres, que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel, ou qu’il n’est point ; la conséquence est très fausse, mais c’est un témoignage qu’il y a dans l’univers un million peut-être de choses qui, pour être connues demanderaient en nous un million d’organes tous différents. Moi, par exemple, je conçois par mes sens la cause de la sympathie de l’aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer, ce que l’animal devient après la mort ; vous autres ne sauriez donner jusqu’à ces hautes conceptions à cause que les proportions à ces miracles vous manquent, non plus qu’un aveugle-né ne saurait s’imaginer ce que c’est que la beauté d’un paysage, le coloris d’un tableau, les nuances de l’iris ; ou bien il se les figurera tantôt comme quelque chose de palpable, tantôt comme un manger, tantôt comme un son, tantôt comme une odeur. Tout de même, Si je voulais vous expliquer ce que je perçois par les sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose qui peut être ouï, vu, touché, fleuré, ou savouré, et ce n’est rien cependant de tout cela. Il en était là de son discours quand mon bateleur s’aperçut que la chambrée commençait à s’ennuyer de notre jargon qu’ils n’entendaient point, et qu’ils prenaient pour un grognement non articulé. Il se remit de plus belle à tirer ma corde pour me faire sauter, jusqu’à ce que les spectateurs étant soûls de rire et d’assurer que j’avais presque autant d’esprit que les bêtes de leur pays, ils se retirèrent à leur maison. J’adoucissais ainsi la dureté des mauvais traitements de mon maître par les visites que me rendait cet officieux démon ; car de m’entretenir avec d’autres, outre qu’ils me prenaient pour un animal des mieux enracinés dans la catégorie des brutes, ni je ne savais leur langue, ni eux n’entendaient pas la mienne, et jugez ainsi quelle proportion ; vous saurez que deux idiomes sont usités en ce pays, l’un sert aux grands, l’autre est particulier pour le peuple. Celui des grands n’est autre chose qu’une différence de tons non articulés, à peu près semblable à notre musique, quand on n’a pas ajouté les paroles. Et certes c’est une invention tout ensemble bien utile et bien agréable ; car quand ils sont las de parler, ou quand ils dédaignent de prostituer leur gorge a cet usage, ils prennent tantôt un luth, tantôt un autre instrument, dont ils se servent aussi bien que de la voix à se communiquer leurs pensées ; de sorte que quelquefois ils se rencontreront jusqu’à quinze ou vingt de compagnie, qui agiteront un point de théologie, ou les difficultés d’un procès, par un concert le plus harmonieux dont on puisse chatouiller l’oreille. Le second, qui est en usage chez le peuple, s’exécute par les trémoussements des membres, mais non pas peut-être comme on se le figure, car certaines parties du corps signifient un discours tout entier. L’agitation par exemple d’un doigt, d’une main, d’une oreille, d’une lèvre, d’un bras, d’une joue, feront chacun en particulier une oraison ou une période avec tous ces membres. D’autres ne servent qu’à désigner des mots, comme un pli sur le front, les divers frissonnements des muscles, les renversements des mains, les battements de pied, les contorsions de bras ; de façon qu’alors qu’ils parlent, avec la coutume qu’ils ont prise d’aller tout nus, leurs membres, accoutumés à gesticuler leurs conceptions, se remuent si dru, qu’il ne semble pas d’un homme qui parle, mais d’un corps qui tremble. Presque tous les jours le démon me venait visiter, et ses miraculeux entretiens me faisaient passer sans ennui les violences de ma captivité. Enfin, un matin, je vis entrer dans ma loge un homme que je ne connaissais point, qui, m’ayant fort longtemps léché, m’engueula doucement par l’aisselle, et, de l’une des pattes dont il me soutenait de peur que je ne me blessasse, me jeta sur son dos, où je me trouvai assis si mollement et si à mon aise, qu’avec l’affliction que me faisait sentir un traitement de bête, il ne me prit aucune envie de me sauver, et puis ces hommes-là qui marchent a quatre pieds vont bien d’une autre vitesse que nous, puisque les plus pesants attrapent les cerfs à la course. Je m’affligeais cependant outre mesure de n’avoir point de nouvelles de mon courtois démon, et le soir de la première traite, arrivé que je fus au gîte, je me promenais dans la cuisine du cabaret en attendant que le manger fût prêt, lorsque voici mon porteur dont le visage était fort jeune et assez beau qui me vient rire auprès du nez, et jeter à mon cou ses deux pieds de devant. Après que je l’eus quelque temps considéré — Quoi ? me dit-il en français, vous ne connaissez plus votre ami ? Je vous laisse à penser ce que je devins alors. Certes ma surprise fut si grande, que dès lors je m’imaginai que tout le globe de la lune, tout ce qui m’y était arrivé, et tout ce que j’y voyais, n’était qu’enchantement ; et cet homme-bête qui m’avait servi de monture continua de me parler ainsi : — Vous m’aviez promis que les bons offices que je vous rendrais ne vous sortiraient jamais de la mémoire. Moi, je lui proteste que je ne l’avais jamais vu. Enfin il me dit :

— Je suis ce démon de Socrate qui vous ai diverti pendant le temps de votre prison. Je partis hier selon ce que je vous avais promis pour aller avertir le Roi de votre désastre et j’ai fait trois cents lieues en dix-huit heures car je suis arrivé céans à midi pour vous attendre, mais...
— Mais, l’interrompis-je, comment tout cela se peut-il faire, vu que vous étiez hier d’une taille extrêmement longue, et qu’aujourd’hui vous êtes très court ; que vous aviez hier une voix faible et cassée, et qu’aujourd’hui vous en avez une claire et vigoureuse ; qu’hier enfin vous étiez un vieillard tout chenu, et que vous n’êtes aujourd’hui qu’un jeune homme ? Quoi donc ! au lieu qu’en mon pays on chemine de la naissance à la mort, les animaux de celui-ci vont-ils de la mort à la naissance, et rajeunit-on à force de vieillir.
— Sitôt que j’eus parlé au prince, me dit-il, après avoir reçu l’ordre de vous amener je sentis le corps que j’informais si fort atténué de lassitude, que tous les organes refusaient leurs fonctions. Je m’enquis du chemin de l’hôpital, j’y fus et, dès que j’entrai dans la première chambre, je trouvai un jeune homme qui venait de rendre l’esprit. Je m’approchai du corps et, feignant d’y avoir reconnu quelque mouvement, je protestai à tous les assistants qu’il n’était point mort, que sa maladie n’était pas même dangereuse et adroitement, sans être aperçu, je m’inspirai dedans par un souffle. Mon vieux cadavre tomba aussitôt à la renverse ; moi, dans ce jeune, je me levai ; on cria miracle et moi, sans arraisonner personne, je recourus promptement chez votre bateleur, où je vous ai pris. Il m’en eût conté davantage si on ne nous fut venu quérir pour nous mettre à table ; mon conducteur me mena dans une salle magnifiquement meublée, mais je ne vis rien de préparé pour manger. Une si grande solitude de viande, lorsque je périssais de faim m’obligea de lui demander où c’était qu’on avait dresse. Je n’écoutai point ce qu’il me répondit, car trois ou quatre jeunes garçons, enfants de l’hôte, s’approchèrent de moi dans cet instant, qui avec beaucoup de civilité me dépouillèrent jusqu’à la chemise. Cette nouvelle façon de cérémonie m’étonna si fort que je n’en osai pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre, et je ne sais comment, à mon guide, qui s’enquit par où je voulais commencer, je pus répondre ces deux mots : « Un potage » . Aussitôt je sentis l’odeur du plus succulent mitonné qui frappa jamais le nez du mauvais riche Je voulus me lever de ma place pour chercher du naseau la source de cette agréable fumée, mais mon porteur m’en empêcha.

— Où voulez-vous aller ? me dit-il, tantôt nous sortirons à la promenade, mais maintenant il est saison de manger, achevez votre potage, et puis nous ferons venir autre chose.
— Et où diantre est ce potage ? lui criai-je tout en colère ; avez-vous fait gageure de vous moquer tout aujourd’hui de moi ? — Je pensais, me répliqua-t-il, que vous eussiez vu à la ville d’où nous venons votre maître, ou quelque autre, prendre ses repas ; c’est pourquoi je ne vous avais point entretenu de la façon de se nourrir en ce pays. Puis donc que vous l’ignorez encore, sachez qu’on ne vit ici que de fumée. L’Art de la cuisinerie est de renfermer dans de grands vaisseaux moulés exprès l’exhalaison qui sort des viandes, et en ayant ramassé de plusieurs sortes et de différents goûts, selon l’appétit de ceux que l’on traite, on débouche le vaisseau où cette odeur est assemblée, on en découvre après cela un autre, puis un autre, ensuite, jusqu’à ce que la compagnie soit tout à fait repue. À moins que vous n’ayez déjà vécu de cette sorte, vous ne croirez jamais que le nez, sans dents et sans gosier, fasse pour nourrir l’homme l’office de sa bouche, mais je m’en vais vous le faire voir par expérience. Il n’eut pas plutôt achevé que je sentis entrer successivement dans la salle tant d’agréables vapeurs, et si nourrissantes, qu’en moins de demi-quart d’heure je me sentis tout a fait rassasié. Quand nous fûmes levés : — Ceci n’est pas, dit-il, une chose qui vous doive causer beaucoup d’admiration, puisque vous ne pouvez pas avoir tant vécu sans observer qu’en votre monde les cuisiniers et les pâtissiers qui mangent moins nue les personnes d’une autre vacation sont pourtant bien plus gras D’où procède leur embonpoint, si ce n’est de la fumée des viandes dont sans cesse ils sont environnés, qui pénètre leurs corps et les nourrit ? Aussi les personnes de ce monde-ci jouissent d’une santé bien moins interrompue et plus vigoureuse, à cause que la nourriture n’engendre presque point d’excréments, qui sont l’origine de quasi toutes les maladies. Vous avez possible été surpris lorsque avant le repas on vous a déshabillé, parce que cette coutume n’est pas usitée en votre pays ; mais c’est la mode de celui-ci et l’on s’en sert afin que l’animal soit plus transportable à la fumée. — Monsieur, lui repartis-je, il y a très grande apparence à ce que vous dites, et je viens moi-même d’en expérimenter quelque chose ; mais je vous avouerai que ne pouvant pas me débrutaliser si promptement, je serais bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents. Il me le promit, et toutefois ce fut pour le lendemain a cause, disait-il, que de manger si tôt après le repas me produirait quelque indigestion. Nous discourûmes encore quelque temps, puis nous montâmes à la chambre pour nous coucher. Un homme au haut de l’escalier se présenta à nous qui, nous ayant envisagés fort attentivement, me mena dans un cabinet, dont le plancher était couvert de fleurs d’orange a la hauteur de trois pieds, et mon démon dans un autre rempli d’oeillets et de jasmins ; il me dit, voyant que je paraissais étonné de cette magnificence, que c’était la mode des lits du pays. Enfin nous nous couchâmes chacun dans notre cellule ; et dès que je fus étendu sur mes fleurs, j’aperçus, à la lueur d’une trentaine de gros vers luisants enfermés dans un cristal (car on ne se sert point d’une chandelle) ces trois ou quatre jeunes garçons qui m’avaient déshabillé à souper, dont l’un se mit à me chatouiller les pieds, l’autre les cuisses, l’autre les flancs, autre les bras, et tous avec tant de mignoteries et de délicatesse qu’en moins d’un moment je me sentis assoupir. Je vis entrer le lendemain mon démon avec le soleil et : « Je vous tiens parole, me dit-il ; vous déjeunerez plus solidement que vous ne soupâtes hier. » À ces mots, je me levai, et il me conduisit par la main, derrière le jardin du logis, où l’un des enfants de l’hôte nous attendait avec une arme à la main, presque semblable à nos fusils. Il demanda à mon guide si je voulais une douzaine d’alouettes, parce que les magots (il me prenait pour tel) se nourrissaient de cette viande. À peine eus-je répondu oui que le chasseur décharge en l’air un coup de feu, et vingt ou trente alouettes churent à nos pieds toutes cuites. Voilà, m’imaginai-je aussitôt, ce qu’on dit par proverbe en notre monde d’un pays ou les alouettes tombent toutes rôties ! Sans doute quelqu’un était revenu d’ici.
— Vous n’avez qu’à manger, me dit mon démon ; ils ont l’industrie de mêler parmi la composition qui tue, plume et rôtit le gibier les ingrédients dont il le faut assaisonner. J’en ramassai quelques-unes, dont je mangeai sur sa parole, et en vérité je n’ai jamais en ma vie rien goûte de si délicieux. Après ce déjeuner nous nous mîmes en état de partir, et avec mille grimaces dont ils se servent quand ils veulent témoigner de l’affection, l’hôte reçut un papier de mon démon. Je lui demandai si c’était une obligation pour la valeur de l’écot. Il me repartit que non ; qu’il ne lui devait plus rien, et que c’étaient des vers.
— Comment, des vers ? lui répliquai-je, les taverniers sont donc curieux en rimes ?
— C’est, me répondit-il, la monnaie du pays, et la dépense que nous venons de faire céans s’est trouvée monter à un sixain que je lui viens de donner. Je ne craignais pas de demeurer court ; car quand nous ferions ici ripaille pendant huit jours, nous ne saurions dépenser un sonnet, et j’en ai quatre sur moi, avec deux épigrammes, deux odes et une églogue. — Ha ! vraiment, dis-je en moi-même, voila justement la monnaie dont Sorel fait servir Hortensius dans Francion, je m’en souviens. C’est là sans doute, qu’il l’a dérobé ; mais de qui diable peut-il l’avoir appris Il faut que ce soit de sa mère, car j’ai ouï dire qu’elle était lunatique. J’interrogeai mon démon ensuite si ces vers monnayés servaient toujours, pourvu qu’on les transcrivît ; il me répondit que non, et continua ainsi : « Quand on en a composé, l’auteur les porte à la Cour des monnaies, où les poètes jurés du royaume font leur résidence. Là ces versificateurs officiers mettent les pièces à l’épreuve, et si elles sont jugées de bon aloi, on les taxe non pas selon leur poids, mais selon leur pointe, et de cette sorte, quand quelqu’un meurt de faim, ce n’est jamais qu’un buffle, et les personnes d’esprit font toujours grande chère. » J’admirais, tout extasié, la police judicieuse de ce pays-là, et il poursuivit de cette façon :

— Il y a encore d’autres personnes qui tiennent cabaret d’une manière bien différente. Lorsque vous sortez de chez eux, ils vous demandent à proportion des frais un acquit pour l’autre monde ; et dès qu’on le leur a abandonné, ils écrivent dans un grand registre qu’ils appellent les comptes de Dieu, à peu près ainsi : « Item, la valeur de tant de vers délivrés un tel jour, à un tel que Dieu me doit rembourser aussitôt l’acquit reçu du premier fonds qui se trouvera »  ; lorsqu’ils se sentent malades en danger de mourir, ils font hacher ces registres en morceaux, et les avalent, parce qu’ils croient que, s’ils n’étaient ainsi digérés, Dieu ne les pourrait pas lire. Cet entretien n’empêchait pas que nous ne continuassions de marcher, c’est-à-dire mon porteur à quatre pattes sous moi et moi à califourchon sur lui. Je ne particulariserai point davantage les aventures qui nous arrêtèrent sur le chemin, tant y a que nous arrivâmes enfin où le Roi fait sa résidence. Je fus mené droit au palais. Les grands me reçurent avec des admirations plus modérées que n’avait fait le peuple quand j’étais passé dans les rues. Leur conclusion néanmoins fut semblable, à savoir que j’étais sans doute la femelle du petit animal de la Reine. Mon guide me l’interprétait ainsi ; et cependant lui-même n’entendait point cette énigme, et ne savait qui était ce petit animal de la Reine ; mais nous en fûmes bientôt éclaircis, car le Roi, quelque temps après, commanda qu’on l’amenât. À une demi-heure de là je vis entrer, au milieu d’une troupe de singes qui portaient la fraise et le haut-de-chausses un petit homme bâti presque tout comme moi, car il marchait à deux pieds ; sitôt qu’il m’aperçut, il m’aborda par un criado de nuestra mercede. Je lui ripostai sa révérence à peu près en mêmes termes. Mais, hélas ils ne nous eurent pas plutôt vus parler ensemble qu’ils crurent tous le préjugé véritable ; et cette conjoncture n’avait garde de produire un autre succès, car celui de tous les assistants qui opinait pour nous avec plus de faveur protestait que notre entretien était un grognement que la joie d’être rejoints par un instinct naturel nous faisait bourdonner. Ce petit homme me conta qu’il était européen, natif de la Vieille Castille, qu’il avait trouvé moyen avec des oiseaux de se faire porter jusqu’au monde de la lune où nous étions à présent ; qu’étant tombé entre les mains de la Reine, elle l’avait pris pour un singe, a cause qu’ils habillent, par hasard, en ce pays-là, les singes à l’espagnole, et que, l’ayant à son arrivée trouvé vêtu de cette façon, elle n’avait point douté qu’il ne fût de l’espèce.

— Il faut bien dire, lui répliquai-je, qu’après leur avoir essayé toutes sortes d’habits, ils n’en ont point rencontré de plus ridicule et que c’était pour cela qu’ils les équipent de la sorte, n’entretenant ces animaux que pour se donner du plaisir.
— Ce n’est pas connaître, dit-il, la dignité de notre nation en faveur de qui l’univers ne produit des hommes que pour nous donner des esclaves, et pour qui la nature ne saurait engendrer que des matières de rire. Il me supplia ensuite de lui apprendre comment je m’étais osé hasarder de gravir à la lune avec la machine dont je lui avais parlé ; je lui répondis que c’était à cause qu’il avait emmené les oiseaux sur lesquels j’y pensais aller. Il sourit de cette raillerie, et environ un quart d’heure après le Roi commanda aux gardeurs de singes de nous ramener, avec ordre exprès de nous faire coucher ensemble, l’Espagnol et moi, pour faire en son royaume multiplier notre espèce. On exécuta de point en point la volonté du prince, de quoi je fus très aise pour le plaisir que je recevais d’avoir quelqu’un qui m’entretînt pendant la solitude de ma brutification. Un jour, mon mâle (car on me tenait pour la femelle) me conta que ce qui l’avait véritablement obligé de courir toute la terre, et enfin de l’abandonner pour la lune, était qu’il n’avait pu trouver un seul pays où l’imagination même fût en liberté.
— Voyez-vous. me dit-il, à moins de porter un bonnet carré, un chaperon ou une soutane, quoi que vous puissiez dire de beau, s’il est contre les principes de ces docteurs de drap, vous êtes un idiot, un fou, ou un athée. On m’a voulu mettre en mon pays à l’Inquisition pour ce qu’à la barbe des pédants aheurtés j’avais soutenu qu’il y avait du vide dans la nature et que je ne connaissais point de matière au monde plus pesante l’une que l’autre. Je lui demandai de quelles probabilités il appuyait une option si peu reçue.
— Il faut, me répondit-il, pour en venir à bout, supposer qu’il n’y a qu’un élément ; car, encore que nous voyions de l’eau, de l’air et du feu séparés, on ne les trouve jamais pourtant si parfaitement purs qu’ils ne soient encore engagés les uns avec les autres. Quand, par exemple, vous regardez du feu, ce n’est pas du feu, ce n’est rien que de l’air beaucoup étendu, l’air n’est que de l’eau fort dilatée, l’eau n’est que de la terre qui se fond, et la terre elle-même n’est autre chose que de l’eau beaucoup resserrée ; et ainsi à pénétrer sérieusement la matière, vous trouverez qu’elle n’est qu’une, qui, comme une excellente comédienne, joue ici-bas toutes sortes de personnages, sous toutes sortes d’habits. Autrement il faudrait admettre autant d’éléments qu’il y a de sortes de corps, et si vous me demandez pourquoi donc le feu brûle et l’eau refroidit, vu que ce n’est qu’une même matière, je vous réponds que cette matière agit par sympathie, selon la disposition où elle se trouve dans le temps qu’elle agit. Le feu, qui n’est rien que de la terre encore plus répandue qu’elle ne l’est pour constituer l’air, tâche à changer en elle par sympathie ce qu’elle rencontre. Ainsi la chaleur du charbon, étant le feu le plus subtil et le plus propre à pénétrer un corps, se glisse entre les pores de notre masse, nous fait dilater au commencement, parce que c’est une nouvelle matière qui nous remplit, nous fait exhaler en sueur ; cette sueur étendue par le feu se convertit en fumée et devient air cet air encore davantage fondu par la chaleur de l’antipéristase, ou des astres qui l’avoisinent, s’appelle feu, et la terre abandonnée par le froid et par l’humide qui liaient toutes nos parties tombe en terre. L’eau d’autre part, quoiqu’elle ne diffère de la matière du feu qu’en ce qu’elle est plus serrée, ne nous brûle pas, à cause qu’étant serrée elle demande par sympathie à resserrer les corps qu’elle rencontre, et le froid que nous sentons n’est autre chose que l’effet de notre chair qui se replie sur elle-même par le voisinage de la terre ou de l’eau qui la contraint de lui ressembler. De là vient que les hydropiques remplis d’eau changent en eau toute la nourriture qu’ils prennent ; de là vient que les bilieux changent en bile tout le sang que forme leur foie. Supposé donc qu’il n’y ait qu’un seul élément, il est certissime que tous les corps, chacun selon sa quantité, inclinent également au centre de la terre. Mais vous me demanderez pourquoi donc l’or, le fer, les métaux, la terre, le bois, descendent plus vite à ce centre qu’une éponge, si ce n’est à cause qu’elle est pleine d’air qui tend naturellement en haut ? Ce n’est point du tout la raison, et voici comment je vous réponds : Quoiqu’une roche tombe avec plus de rapidité qu’une plume, l’une et l’autre ont même inclination pour ce voyage ; mais un boulet de canon, par exemple, s’il trouvait la terre percée à jour se précipiterait plus vite à son coeur qu’une vessie grosse de vent ; et la raison est que cette masse de métal est beaucoup de terre recognée en un petit canton, et que ce vent est fort peu de terre étendue en beaucoup d’espace ; car toutes les parties de la matière qui loge dans ce fer, embrassées qu’elles sont les unes aux autres, augmentent leur force par l’union, à cause que, s’étant resserrées, elles se trouvent à la fin beaucoup à combattre contre peu, vu qu’une parcelle d’air, égale en grosseur au boulet, n’est pas égale en quantité, et qu’ainsi, pliant sous le faix de gens plus nombreux qu’elle et aussi hâtés, elle se laisse enfoncer pour leur laisser le chemin libre. Sans prouver ceci par une enfilure de raisons, comment, par votre foi, une pique, une épée, un poignard, nous blessent-ils si ce n’est à cause que l’acier étant une matière où les parties sont plus proches et plus enfoncées les unes dans les autres que non pas votre chair, dont les pores et la mollesse montrent qu’elle contient fort peu de terre répandue en un grand lieu, et que la pointe de fer qui nous pique étant une quantité presque innombrable de matière contre fort peu de chair, il la contraint de céder au plus fort, de même qu’un escadron bien pressé pénètre une face entière de bataille qui est de beaucoup d’étendue, car pourquoi une loupe d’acier embrasée est-elle plus chaude qu’un tronçon de bois allumé ? si ce n’est qu’il y a plus de feu dans la loupe en peu d’espace, y en ayant d’attaché à toutes les parties du morceau de métal que dans le bâton qui, pour être fort spongieux, enferme par conséquent beaucoup de vide, et que le vide, n’étant qu’une privation de l’être, ne peut pas être susceptible de la forme du feu. Mais, m’objecterez-vous, vous supposez du vide comme si vous l’aviez prouvé, et c’est cela dont nous sommes en dispute ! Eh bien, je vais donc vous le prouver, et quoique cette difficulté soit la soeur du noeud gordien, j’ai les bras assez bons pour en devenir l’Alexandre. Qu’il me réponde donc, je l’en supplie, cet hébété vulgaire qui ne croit être homme que parce qu’un docteur lui a dit. Supposé qu’il n’y ait qu’une matière, comme je pense l’avoir assez prouvé, d’où vient qu’elle se relâche et se restreint selon son appétit ? d’où vient qu’un morceau de terre, à force de se condenser, s’est fait caillou ? Est-ce que les parties de ce caillou se sont placées les unes dans les autres en telle sorte que, là où s’est fiché ce grain de sablon, là même et dans le même point loge un autre grain de sablon ? Non, cela ne se peut, et selon leur principe même puisque les corps ne se pénètrent point ; mais il faut que cette matière se soit rapprochée, et, si vous le voulez, raccourcie en remplissant le vide de sa maison. De dire que cela n’est pas compréhensible qu’il y eût du rien dans le monde, que nous fussions en partie composés de rien : hé ! pourquoi non ? Le monde entier n’est-il pas enveloppé de rien ? Puisque vous m’avouez cet article, confessez donc qu’il est aussi aisé que le monde ait du rien dedans soi qu’autour de soi. Je vois fort bien que vous me demandez pourquoi donc l’eau restreinte par la gelée dans un vase le fait crever, si ce n’est pour empêcher qu’il se fasse du vide ? Mais je réponds que cela n’arrive qu’à cause que l’air de dessus qui tend aussi bien que la terre et l’eau au centre, rencontrant sur le droit chemin de ce pays une hôtellerie vacante, y va loger ; s’il trouve les pores de ce vaisseau, c’est-à-dire les chemins qui conduisent à cette chambre de vide trop étroits, trop longs et trop tortus, il satisfait en le brisant à son impatience pour arriver plus tôt au gîte. Mais, sans m’amuser à répondre à toutes leurs objections, j’ose bien dire que s’il n’y avait point de vide il n’y aurait point de mouvement, ou il faut admettre la pénétration des corps, car il serait trop ridicule de croire que, quand une mouche pousse de l’aile une parcelle d’air, cette parcelle en fait reculer devant elle une autre, cette autre encore une autre, et qu’ainsi l’agitation du petit orteil d’une puce allât faire une bosse derrière le monde. Quand ils n’en peuvent plus ils ont recours à la raréfaction ; mais, par leur foi, comme se peut-il faire quand un corps se raréfie, qu’une particule de la masse s’éloigne d’une autre particule, sans laisser ce milieu vide ? N’aurait-il pas fallu que ces deux corps qui se viennent de séparer eussent été en même temps au même lieu où était celui-ci, et que de la sorte ils se fussent pénétrés tous trois ? Je m’attends bien que vous me demanderez pourquoi donc par un chalumeau, une seringue ou une pompe, on fait monter l’eau contre son inclination : mais je vous répondrai qu’elle est violentée, et que ce n’est pas la peur qu’elle a du vide qui l’oblige à se détourner de son chemin, mais qu’étant jointe avec l’air d’une nuance imperceptible, elle s’élève quand on élève en haut l’air qui la tient embrassée. Cela n’est pas fort épineux à comprendre pour qui connaît le cercle parfait et la délicate enchaînure des éléments ; car, si vous considérez attentivement ce limon qui fait le mariage de la terre et de l’eau, vous trouverez qu’il n’est plus terre, qu’il n’est plus eau, mais qu’il est l’entremetteur du contrat de ces deux ennemis ; l’eau tout de même avec l’air s’envoient réciproquement un brouillard qui penche aux humeurs de l’un et de l’autre pour moyenner leur paix, et l’air se réconcilie avec le feu par le moyen d’une exhalaison médiatrice qui les unit. Je pense qu’il voulait encore parler ; mais on nous apporta notre mangeaille, et parce que nous avions faim, je fermai les oreilles et lui la bouche pour ouvrir l’estomac. Il me souvient qu’une autre fois, comme nous philosophions, car nous n’aimions guère ni l’un ni l’autre à nous entretenir de choses frivoles et basses :

— Je suis bien fâché, dit-il, de voir un esprit de la trempe du vôtre infecté des erreurs du vulgaire. Il faut donc que vous sachiez, malgré le pédantisme d’Aristote, dont retentissent aujourd’hui toutes les classes de votre France, que tout est en tout, c’est-à-dire que dans l’eau par exemple, il y a du feu ; dedans le feu, de l’eau ; dedans l’air, de la terre, et dedans la terre, de l’air. Quoique cette opinion fasse écarquiller les yeux aux scolares, elle est plus aisée à prouver qu’à persuader. Je leur demande premièrement si l’eau n’engendre pas du poisson ; quand ils me le nieront, je leur ordonnerai de creuser un fossé, le remplir du sirop de l’aiguière, qu’ils passeront encore s’ils veulent à travers un bluteau pour échapper aux objections des aveugles ; et je veux, en cas qu’ils n’y trouvent du poisson dans quelque temps, avaler toute l’eau qu’ils y auront versée, mais s’ils y en trouvent, comme je n’en doute point, c’est une preuve convaincante qu’il y a du sel et du feu. Par conséquent, de trouver ensuite de l’eau dans le feu ce n’est pas une entreprise fort difficile. Car qu’ils choisissent le feu même le plus détaché de la matière comme les comètes. Il y en a toujours, et beaucoup, puisque si cette humeur onctueuse dont ils sont engendrés, réduite en soufre par la chaleur de l’antipéristase qui les allume ne trouvait un obstacle à sa violence dans l’humide froideur qui la tempère et la combat, elle se consommerait brusquement comme un éclair. Qu’il y ait maintenant de l’air dans la terre, ils ne le nieront pas, ou bien ils n’ont jamais entendu parler des frissons effroyables dont les montagnes de Sicile ont été si souvent agitées Outre cela, nous voyons la terre toute poreuse, jusqu’aux grains de sablon qui la composent. Cependant personne n’a dit encore que ces creux fussent remplis de vide : on ne trouvera donc pas mauvais que l’air y fasse son domicile. Il me reste à prouver que dans l’air il y a de la terre mais je n’en daigne quasi pas prendre la peine, puisque vous en êtes convaincu autant de fois que vous voyez battre sur vos têtes ces légions d’atomes si nombreuses qu’elles en étouffent l’arithmétique. Mais passons des corps simples aux composés : ils me fourniront des sujets beaucoup plus fréquents pour montrer que toutes choses sont en toutes choses, non point qu’elles se changent les unes aux autres, comme le gazouillent vos péripatéticiens ; car je veux soutenir à leur barbe que les principes se mêlent, se séparent et se remêlent derechef en telle sorte que ce qui a une fois été fait eau par le sage Créateur du monde le sera toujours ; je ne suppose point, à leur mode, de maxime que je ne prouve. C’est pourquoi prenez, je vous prie, une bûche ou quelque autre matière combustible, et mettez-y le feu : ils diront, eux, quand elle sera embrasée, que ce qui était bois est devenu feu. Mais je leur soutiens que non, moi, et qu’il n’y a point davantage de feu maintenant qu’elle est tout en flammes, que tantôt auparavant qu’on en eût approché l’allumette ; mais celui qui était caché dans la bûche que le froid et l’humide empêchaient de s’étendre et d’agir, secouru par l’étranger, a rallié ses forces contre le flegme qui l’étouffait, et s’est emparé du champ qu’occupait son ennemi ; aussi se montre-t-il sans obstacles et triomphant de son geôlier. Ne voyez-vous pas comme l’eau s’enfuit par les deux bouts du tronçon, chaude et fumante encore du combat qu’elle a rendu ? Cette flamme que vous voyez en haut est le feu le plus subtil, le plus dégagé de la matière, et le plus tôt prêt par conséquent à retourner chez soi. Il s’unit pourtant en pyramide jusqu’à certaine hauteur pour enfoncer l’épaisse humidité de l’air qui lui résiste ; mais, comme il vient en montant à se dégager peu à peu de la violente compagnie de ses hôtes, alors il prend le large parce qu’il ne rencontre plus rien d’antipathique à son passage, et cette négligence est bien souvent la cause d’une seconde prison, car, lui qui chemine séparé s’égarera quelquefois dans un nuage. S’ils s’y rencontrent, d’autres feux en assez grand nombre pour faire tête à la vapeur, ils se joignent, ils grondent, ils tonnent, ils foudroient, et la mort des innocents est bien souvent l’effet de la colère animée des choses mortes. Si, quand il se trouve embarrassé dans ces crudités importunes de la moyenne région, il n’est pas assez fort pour se défendre, il s’abandonne à la discrétion de la nue qui, contrainte par sa pesanteur de retomber en terre, y mène son prisonnier avec elle, et ce malheureux, enfermé dans une goutte d’eau, se rencontrera peut-être au pied d’un chêne, de qui le feu animal invitera ce pauvre égaré de se loger avec lui. Ainsi le voilà recouvrant le même sort dont il était part quelques jours auparavant. Mais voyons la fortune des autres éléments qui composaient cette bûche. L’air se retire à son quartier encore pourtant mêlé de vapeurs, à cause que le feu tout en colère les a brusquement chassés pêle-mêle. Le voilà donc qui sert de ballon aux vents, fournit aux animaux de respiration, remplis le vide que la nature fait, et possible encore que, s’étant enveloppé dans une goutte de rosée, il sera sucé et digéré par les feuilles altérées de cet arbre, où s’est retiré notre feu l’eau que la flamme avait chassée de ce trône, élevée par la chaleur jusqu’au berceau des météores, retombera en pluie sur notre chêne aussi tôt que sur un autre, et la terre devenue cendre, guérie de sa stérilité par la chaleur nourrissante d’un fumier où on l’aura jetée, par le sel végétatif de quelques plantes voisines, par l’eau féconde des rivières, se rencontrera peut-être près de ce chêne qui, par la chaleur de son germe, l’attirera, et en fera une partie de son tout. « De cette façon voilà ces quatre éléments qui recouvrent le même sort dont ils étaient partis quelques jours auparavant. De cette façon, dans un homme il y a tout ce qu’il faut pour composer un arbre, de cette façon dans un arbre il y a tout ce qu’il faut pour composer un homme. Enfin de cette façon toutes choses se rencontrent en toutes choses ; mais il nous manque un Prométhée pour faire cet extrait. » Voilà les choses à peu près dont nous amusions le temps ; et véritablement ce petit Espagnol avait l’esprit joli. Notre entretien n’était que la nuit, à cause que dès six heures du matin jusqu’au soir la grande foule de monde qui nous venait contempler à notre logis nous eût détournes ; d’aucuns nous jetaient des pierres, d’autres des noix, d’autres de l’herbe. Il n’était bruit que des bêtes du Roi. On nous servait tous les jours à manger à nos heures, et le Roi et la Reine prenaient plaisir eux-mêmes assez souvent en la peine de me tâter le ventre pour connaître si je n’emplissais point, car ils brûlaient d’une envie extraordinaire d’avoir de la race de ces petits animaux. Je ne sais si ce fut pour avoir été plus attentif que mon mâle à leurs simagrées et à leurs tons ; tant y a que j’appris à entendre leur langue et l’écorcher un peu. Aussitôt les nouvelles coururent par tout le royaume qu’on avait trouvé deux hommes sauvages, plus petits que les autres, à cause des mauvaises nourritures que la solitude nous avait fournies, et qui, par un défaut de la semence de leurs pères, n’avaient pas eu les jambes de devant assez fortes pour s’appuyer dessus. Cette créance allait prendre racine à force de cheminer, sans les prêtres du pays qui s’y opposèrent, disant que c’était une impiété épouvantable de croire que non seulement des bêtes, mais des monstres fussent de leur espèce. Il y aurait bien plus d’apparence, ajoutaient les moins passionnés, que nos animaux domestiques participassent au privilège de l’humanité et de l’immortalité par conséquent, à cause qu’ils sont nés dans notre pays, qu’une bête monstrueuse qui se dit née je ne sais où dans la lune ; et puis considérez la différence qui se remarque entre nous et eux. Nous autres, nous marchons à quatre pieds, parce que Dieu ne se voulut pas fier d’une chose si précieuse à une moins ferme assiette ; il eut peur qu’il arrivât fortune de l’homme ; c’est pourquoi il prit lui-même la peine de l’asseoir sur quatre piliers, afin qu’il ne pût tomber ; mais dédaigna de se mêler de la construction de ces deux brutes, il les abandonna au caprice de la nature, laquelle, ne craignant pas la perte de si peu de chose, ne les appuya que sur deux pattes. Les oiseaux même, disaient-ils, n’ont pas été si maltraités qu’elles, car au moins ils ont reçu des plumes pour subvenir à la faiblesse de leurs pieds, et se jeter en l’air quand nous les éconduirions de chez nous ; au lieu que la nature en ôtant les deux pieds à ces monstres les a mis en état de ne pouvoir échapper à notre justice. Voyez un peu outre cela comme ils ont la tête tournée devers le ciel ! C’est la disette où Dieu les a mis de toutes choses qui les a situés de la sorte, car cette posture suppliante témoigne qu’ils cherchent au ciel pour se plaindre à Celui qui les a créés, et qu’ils lui demandent permission de s’accommoder de nos restes. Mais nous autres nous avons la tête penchée en bas pour contempler les biens dont nous sommes seigneurs, et comme n’y ayant rien au ciel à qui notre heureuse condition puisse porter envie. J’entendais tous les jours, à ma loge, les prêtres faire ces contes-là ou de semblables ; enfin ils bridèrent si bien la conscience des peuples sur cet article qu’il fut arrêté que je ne passerais tout au plus que pour un perroquet plumé ; ils confirmaient les persuadés sur ce que non plus qu’un oiseau je n’avais que deux pieds. On me mit donc en cage par ordre exprès du Conseil d’en haut. Là tous les jours l’oiseleur de la Reine prenait le soin de me venir siffler la langue comme on fait ici aux sansonnets, j’étais heureux à la vérité en ce que ma volière ne manquait point de mangeaille. Cependant parmi les sornettes dont les regardants me rompaient les oreilles, j’appris à parler comme eux. Quand je fus assez rompu dans l’idiome pour exprimer la plupart de mes conceptions, j’en contai des plus belles. Déjà les compagnies ne s’entretenaient plus que de la gentillesse de mes bons mots, et l’estime qu’on faisait de mon esprit vint jusque-là que le clergé fut contraint de faire publier un arrêt, par lequel on défendait de croire que j’eusse de la raison, avec un commandement très exprès à toutes personnes de quelque qualité et condition qu’elles fussent, de s’imaginer, quoi que je pusse faire de spirituel, que c’était l’instinct qui me le faisait faire.