Temps de lecture
30
min
nouvelle 638LECTURES

L’Autre monde ou les États et empires de la Lune I

La lune était en son plein, le ciel était découvert, et neuf heures du soir étaient sonnées lorsque nous revenions d’une maison proche de Paris, quatre de mes amis et moi. Les diverses pensées que nous donna la vue de cette boule de safran nous défrayèrent sur le chemin. Les yeux noyés dans ce grand astre, tantôt l’un le prenait pour une lucarne du ciel par où l’on entrevoyait la gloire des bienheureux ; tantôt l’autre protestait que c’était la platine où Diane dresse les rabats d’Apollon ; tantôt un autre s’écriait que ce pourrait bien être le soleil lui-même, qui s’étant au soir dépouillé de ses rayons regardait par un trou ce qu’on faisait au monde quand il n’y était plus. « Et moi, dis-je, qui souhaite mêler mes enthousiasmes aux vôtres, je crois sans m’amuser aux imaginations pointues dont vous chatouillez le temps pour le faire marcher plus vite, que la lune est un monde comme celui-ci, à qui le nôtre sert de lune. » La compagnie me régala d’un grand éclat de rire. « Ainsi peut-être, leur dis-je, se moque-t-on maintenant dans la lune, de quelque autre, qui soutient que ce globe-ci est un monde. » Mais j’eus beau leur alléguer que Pythagore, Epicure, Démocrite et, de notre âge, Copernic et Kepler, avaient été de cette opinion, je ne les obligeai qu’à s’égosiller de plus belle. Cette pensée, dont la hardiesse biaisait en mon humeur, affermie par la contradiction, se plongea si profondément chez moi que, pendant tout le reste du chemin, je demeurai gros de mille définitions de lune, dont je ne pouvais accoucher ; et à force d’appuyer cette créance burlesque par des raisonnements sérieux, je me le persuadai quasi, mais, écoute, lecteur, le miracle ou l’accident dont la Providence ou la fortune se servirent pour me le confirmer. J’étais de retour à mon logis et, pour me délasser de la promenade, j’étais à peine entré dans ma chambre quand sur ma table je trouvai un livre ouvert que je n’y avais point mis. C’était les oeuvres de Cardan ; et quoique je n’eusse pas dessein d’y lire, je tombai de la vue, comme par force, justement dans une histoire que raconte ce philosophe : il écrit qu’étudiant un soir à la chandelle, il aperçut entrer, à travers les portes fermées de sa chambre, deux grands vieillards, lesquels, après beaucoup d’interrogations qu’il leur fit, répondirent qu’ils étaient habitants de la lune, et cela dit, ils disparurent. Je demeurai si surpris, tant de voir un livre qui s’était apporté là tout seul, que du temps et de la feuille où il s’était rencontré ouvert, que je pris toute cette enchaînure d’incidents pour une inspiration de Dieu qui me poussait à faire connaître aux hommes que la lune est un monde. « Quoi ! disais-je en moi-même, après avoir tout aujourd’hui parlé d’une chose, un livre qui peut-être est le seul au monde où cette matière se traite voler de ma bibliothèque sur ma table, devenir capable de raison, pour s’ouvrir justement à l’endroit d’une aventure si merveilleuse et fournir ensuite à ma fantaisie les réflexions et à ma volonté les desseins que je fais !... Sans doute, continuais-je, les deux vieillards qui apparurent à ce grand homme sont ceux-là mêmes qui ont dérangé mon livre, et qui l’ont ouvert sur cette page, pour s’épargner la peine de me faire cette harangue qu’ils ont faite à Cardan. — Mais, ajoutais-je, je ne saurais m’éclaircir de ce doute, si je ne monte jusque-là ? — Et pourquoi non ? me répondais-je aussitôt. Prométhée fut bien autrefois au ciel dérober du feu. » À ces boutades de fièvres chaudes, succéda l’espérance de faire réussir un si beau voyage. Je m’enfermai, pour en venir à bout, dans une maison de campagne assez écartée, où après avoir flatté mes rêveries de quelques moyens capables de m’y porter, voici comme je me donnai au ciel. Je m’étais attaché autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, et la chaleur du soleil qui les attirait m’éleva si haut, qu’à la fin je me trouvai au-dessus des plus hautes nuées. Mais comme cette attraction me faisait monter avec trop de rapidité, et qu’au lieu de m’approcher de la lune, comme je prétendais, elle me paraissait plus éloignée qu’à mon partement, je cassai plusieurs de mes fioles, jusqu’à ce que je sentis que ma pesanteur surmontait l’attraction et que je descendais vers la terre. Mon opinion ne fut point fausse, car j’y retombai quelque temps après, et à compter l’heure que j’en étais parti, il devait être minuit. Cependant je reconnus que le soleil était alors au plus haut de l’horizon, et qu’il était midi. Je vous laisse à penser combien je fus étonné : certes je le fus de si bonne sorte que, ne sachant à quoi attribuer ce miracle, j’eus l’insolence de m’imaginer qu’en faveur de ma hardiesse, Dieu avait encore une fois recloué le soleil aux cieux, afin d’éclairer une si généreuse entreprise. Ce qui accrut mon ébahissement, ce fut de ne point connaître le pays où j’étais, vu qu’il me semblait qu’étant monté droit, je devais être descendu au même lieu d’où j’étais parti. Equipé comme j’étais, je m’acheminai vers une chaumière, où j’aperçus de la fumée ; et j’en étais à peine à une portée de pistolet, que je me vis entouré d’un grand nombre de sauvages. Ils parurent fort surpris de ma rencontre ; car j’étais le premier, à ce que je pense, qu’ils eussent jamais vu habillé de bouteilles. Et pour renverser encore toutes les interprétations qu’ils auraient pu donner à cet équipage, ils voyaient qu’en marchant je ne touchais presque point à la terre : aussi ne savaient-ils pas qu’au premier branle que je donnais à mon corps, l’ardeur des rayons de midi me soulevait avec ma rosée, et sans que mes fioles n’étaient plus en assez grand nombre, j’eusse été, possible, à leur vue enlevé dans les airs. Je les voulus aborder ; mais comme si la frayeur les eût changés en oiseaux, un moment les vit perdre dans la forêt prochaine. J’en attrapai toutefois un, dont les jambes sans doute avaient trahi le coeur. Je lui demandai avec bien de la peine (car j’étais essoufflé), combien on comptait de là à Paris, depuis quand en France le monde allait tout nu, et pourquoi ils me fuyaient avec tant d’épouvante. Cet homme à qui je parlais était un vieillard olivâtre, qui d’abord se jeta à mes genoux ; et joignant les mains en haut derrière la tête, ouvrit la bouche et ferma les yeux. Il marmotta longtemps, mais je ne discernai point qu’il articulât rien ; de façon que je pris son langage pour le gazouillement enroué d’un muet. À quelque temps de là, je vis arriver une compagnie de soldats tambour battant, et j’en remarquai deux se séparer du gros pour me reconnaître. Quand ils furent assez proche pour être entendu, je leur demandai où j’étais. — Vous êtes en France, me répondirent-ils ; mais qui diable vous a mis dans cet état ? et d’où vient que nous ne vous connaissons point ? Est-ce que les vaisseaux sont arrivés ? En allez-vous donner avis à M. le Gouverneur ? Et pourquoi avez-vous divisé votre eau-de-vie en tant de bouteilles ? À tout cela, je leur repartis que le diable ne m’avait point mis en cet état ; qu’ils ne me connaissaient pas, à cause qu’ils ne pouvaient pas connaître tous les hommes ; que je ne savais point que la Seine portât des navires ; que je n’avais point d’avis à donner à M. de Montbazon ; et que je n’étais point chargé d’eau-de-vie. — Ho, ho, me dirent-ils, me prenant par le bras, vous faites le gaillard ? M. le Gouverneur vous connaîtra bien, lui ! Ils me menèrent vers leur gros, me disant ces paroles, et j’appris d’eux que j’étais en France et n’étais point en Europe, car j’étais en la Nouvelle France. Je fus présenté à M. de Montmagny, qui en est le vice-roi. Il me demanda mon pays, mon nom et ma qualité ; et après que je l’eus satisfait, en lui racontant l’agréable succès de mon voyage, soit qu’il le crût, soit qu’il feignît de le croire, il eut la bonté de me faire donner une chambre dans son appartement. Mon bonheur fut grand de rencontrer un homme capable de hautes opinions, et qui ne s’étonna point quand je lui dis qu’il fallait que la terre eût tourné pendant mon élévation ; puisque ayant commencé de monter à deux lieues de Paris, j’étais tombé par une ligne quasi perpendiculaire en Canada. Le soir, comme je m’allais coucher, je le vis entrer dans ma chambre : — Je ne serais pas venu, me dit-il, interrompre votre repos, si je n’avais cru qu’une personne qui a pu faire neuf cents lieues en demi-journée les a pu faire sans se lasser. Mais vous ne savez pas, ajouta-t-il, la plaisante querelle que je viens d’avoir pour vous avec nos Pères jésuites ? Ils veulent absolument que vous soyez magicien ; et la plus grande grâce que vous puissiez obtenir d’eux, c’est de ne passer que pour imposteur. Et en vérité, ce mouvement que vous attribuez à la terre n’est-ce point un beau paradoxe ; ce qui fait que je ne suis pas bien fort de votre opinion, c’est qu’encore qu’hier vous fussiez parti de Paris, vous pouvez être arrivé aujourd’hui en cette contrée, sans que la terre ait tourné ; car le soleil vous ayant enlevé par le moyen de vos bouteilles, ne doit-il pas vous avoir amené ici, puisque, selon Ptolémée, Tyco-Brahé, et les philosophes modernes, il chemine du biais que vous faites marcher la terre ? Et puis quelles grandes vraisemblances avez-vous pour vous figurer que le soleil soit immobile, quand nous le voyons marcher ? et que la terre tourne autour de son centre avec tant de rapidité, quand nous la sentons ferme dessous nous ? — Monsieur, lui répliquai-je, voici les raisons qui nous obligent à le préjuger. Premièrement, il est du sens commun de croire que le soleil a pris place au centre de l’univers, puisque tous les corps qui sont dans la nature ont besoin de ce feu radical qui habite au coeur du royaume pour être en état de satisfaire promptement à leurs nécessités et que la cause des générations soit placée également entre les corps, où elle agit, de même que la sage nature a placé les parties génitales dans l’homme, les pépins dans le centre des pommes, les noyaux au milieu de leur fruit ; et de même que l’oignon conserve à l’abri de cent écorces qui l’environnent le précieux germe où dix millions d’autres ont à puiser leur essence. Car cette pomme est un petit univers à soi-même, dont le pépin plus chaud que les autres parties est le soleil, qui répand autour de soi la chaleur, conservatrice de son globe ; et ce germe, dans cet oignon, est le petit soleil de ce petit monde, qui réchauffe et nourrit le sel végétatif de cette masse. «  Cela donc supposé, je dis que la terre ayant besoin de la lumière, de la chaleur, et de l’influence de ce grand feu, elle se tourne autour de lui pour recevoir également en toutes ses parties cette vertu qui la conserve. Car il serait aussi ridicule de croire que ce grand corps lumineux tournât autour d’un point dont il n’a que faire, que de s’imaginer quand nous voyons une alouette rôtie, qu’on a, pour la cuire, tourné la cheminée à l’entour. Autrement si c’était au soleil à faire cette corvée, il semblerait que la médecine eût besoin du malade ; que le fort dût plier sous le faible, le grand servir au petit ; et qu’au lieu qu’un vaisseau cingle le long des côtes d’une province, on dût faire promener la province autour du vaisseau. « Que si vous avez de la peine à comprendre comme une masse si lourde se peut mouvoir, dites-moi, je vous prie, les astres et les cieux que vous faites si solides, sont-ils plus légers ? Encore nous, qui sommes assurés de la rondeur de la terre, il nous est aisé de conclure son mouvement par sa figure. Mais pourquoi supposer le ciel rond, puisque vous ne le sauriez savoir, et que de toutes les figures, s’il n’a pas celle-ci, il est certain qu’il ne se peut pas mouvoir ? Je ne vous reproche point vos excentriques, vos concentriques ni vos épicycles ; tous lesquels vous ne sauriez expliquer que très confusément, et dont je sauve mon système. Parlons seulement des causes naturelles de ce mouvement. « Vous êtes contraints vous autres de recourir aux intelligences qui remuent et gouvernent vos globes. Mais moi, sans interrompre le repos du Souverain Etre, qui sans doute a créé la nature toute parfaite, et de la sagesse duquel il est de l’avoir achevée, de telle sorte que, l’ayant accomplie pour une chose, il ne l’ait pas rendue défectueuse pour une autre ; moi, dis-je, je trouve dans la terre les vertus qui la font mouvoir. Je dis donc que les rayons du soleil, avec ses influences, venant à frapper dessus par leur circulation, la font tourner comme nous faisons tourner un globe en le frappant de la main ; ou que les fumées qui s’évaporent continuellement de son sein du côté que le soleil la regarde, répercutées par le froid de la moyenne région, rejaillissent dessus, et de nécessité ne la pouvant frapper que de biais, la font ainsi pirouetter. « L’explication des deux autres mouvements est encore moins embrouillée, considérez, je vous prie... » À ces mots, M. de Montmagny m’interrompit et : — J’aime mieux, dit-il, vous dispenser de cette peine ; aussi bien ai-je lu sur ce sujet quelques livres de Gassendi, à la charge que vous écouterez ce que me répondit un jour l’un de nos Pères qui soutenait votre opinion : « En effet, disait-il, je m’imagine que la terre tourne, non point pour les raisons qu’allègue Coprins, mais pour ce que le feu d’enfer, ainsi que nous apprend la Sainte Ecriture, étant enclos au centre de la terre, les damnés qui veulent fuir l’ardeur de la flamme, gravissent pour s’en éloigner contre la voûte, et font ainsi tourner la terre, comme un chien fait tourner une roue, lorsqu’il court enfermé dedans. » Nous louâmes quelque temps le zèle du bon Père ; et son panégyrique étant achevé, M. de Montmagny me dit qu’il s’étonnait fort, vu que le système de Ptolémée était si peu probable, qu’il eût été si généralement reçu. — Monsieur, lui répondis-je, la plupart des hommes, qui ne jugent que par les sens, se sont laissé persuader à leurs yeux ; et de même que celui dont le vaisseau navigue terre à terre croit demeurer immobile, et que le rivage chemine, ainsi les hommes tournant avec la terre autour du ciel, ont cru que c’était le ciel lui-même qui tournait autour d’eux. Ajoutez à cela l’orgueil insupportable des humains, qui leur persuade que la nature n’a été faite que pour eux ; comme s’il était vraisemblable que le soleil, un grand corps, quatre cent trente-quatre fois plus vaste que la terre, n’eût été allumé que pour mûrir ses nèfles, et pommer ses choux. Quant à moi, bien loin de consentir à l’insolence de ces brutaux, je crois que les planètes sont des mondes autour du soleil, et que les étoiles fixes sont aussi des soleils qui ont des planètes autour d’eux, c’est-à-dire des mondes que nous ne voyons pas d’ici à cause de leur petitesse, et parce que leur lumière empruntée ne saurait venir jusqu’à nous. Car comment, en bonne foi, s’imaginer que ces globes si spacieux ne soient que de grandes campagnes désertes, et que le nôtre, à cause que nous y rampons, une douzaine de glorieux coquins, ait été bâti pour commander à tous ? Quoi ! parce que le soleil compasse nos jours et nos années, est-ce à dire pour cela qu’il n’ait été construit qu’afin que nous ne cognions pas de la tête contre les murs ? Non, non, si ce Dieu visible éclaire l’homme, c’est par accident, comme le flambeau du roi éclaire par accident au crocheteur qui passe par la rue. — Mais, me dit-il, si comme vous assurez, les étoiles fixes sont autant de soleils, on pourrait conclure de là que le monde serait infini, puisqu’il est vraisemblable que les peuples de ces mondes qui sont autour d’une étoile fixe que vous prenez pour un soleil découvrent encore au-dessus d’eux d’autres étoiles fixes que nous ne saurions apercevoir d’ici, et qu’il en va éternellement de cette sorte. — N’en doutez point, lui répliquai-je ; comme Dieu a pu faire l’âme immortelle, il a pu faire le monde infini, s’il est vrai que l’éternité n’est rien autre chose qu’une durée sans bornes, et l’infini une étendue sans limites. Et puis Dieu serait fini lui-même, supposé que le monde ne fût pas infini, puisqu’il ne pourrait pas être où il n’y aurait rien, et qu’il ne pourrait accroître la grandeur du monde, qu’il n’ajoutât quelque chose à sa propre étendue, commençant d’être où il n’était pas auparavant. Il faut donc croire que comme nous voyons d’ici Saturne et Jupiter, si nous étions dans l’un ou dans l’autre, nous découvririons beaucoup de mondes que nous n’apercevons pas d’ici, et que l’univers est éternellement construit de cette sorte. — Ma foi ! me répliqua-t-il, vous avez beau dire, je ne saurais du tout comprendre cet infini. — Hé ! dites-moi, lui dis-je, comprenez-vous mieux le rien qui est au delà ? Point du tout. Quand vous songez à ce néant, vous vous l’imaginez tout au moins comme du vent, comme de l’air, et cela est quelque chose ; mais l’infini, si vous ne le comprenez en général, vous le concevez au moins par parties, car il n’est pas difficile de se figurer de la terre, du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux. Or, l’infini n’est rien qu’une tissure sans bornes de tout cela. Que si vous me demandez de quelle façon ces mondes ont été faits, vu que la Sainte Ecriture parle seulement d’un que Dieu créa, je réponds qu’elle ne parle que du nôtre à cause qu’il est le seul que Dieu ait voulu prendre la peine de faire de sa propre main, mais tous les autres qu’on voit ou qu’on ne voit pas, suspendus parmi l’azur de l’univers, ne sont rien que l’écume des soleils qui se purgent. Car comment ces grands feux pourraient-ils subsister, s’ils n’étaient attachés à quelque matière qui les nourrit ? « Or comme le feu pousse loin de chez soi la cendre dont il est étouffé ; de même que l’or dans le creuset, se détache en s’affinant du marcassite qui affaiblit son carat, et de même que notre coeur se dégage par le vomissement des humeurs indigestes qui l’attaquent ; ainsi le soleil dégorge tous les jours et se purge des restes de la matière qui nourrit son feu. Mais lorsqu’il aura tout à fait consommé cette matière qui l’entretient, vous ne devez point douter qu’il ne se répande de tous côtés pour chercher une autre pâture, et qu’il ne s’attache à tous les mondes qu’il aura construits autrefois, à ceux particulièrement qu’il rencontrera les plus proches ; alors ce grand feu, rebrouillant tous les corps, les rechassera pêle-mêle de toutes parts comme auparavant, et s’étant peu à peu purifié, il commencera de servir de soleil à ces petits mondes qu’il engendrera en les poussant hors de sa sphère. C’est ce qui a fait sans doute prédire aux pythagoriciens l’embrasement universel. « Ceci n’est pas une imagination ridicule ; la Nouvelle-France, ou nous sommes, en produit un exemple bien convaincant. Ce vaste continent de l’Amérique est une moitié de la terre, laquelle en dépit de nos prédécesseurs qui avaient mille fois cinglé l’Océan, n’avait point encore été découverte ; aussi n’y était-elle pas encore non plus que beaucoup d’îles, de péninsules, et de montagnes, qui se sont soulevées sur notre globe, quand les rouillures du soleil qui se nettoie ont été poussées assez loin, et condensées en pelotons assez pesants pour être attirées par le centre de notre monde, possible peu à peu en particules menues, peut-être aussi tout à coup en une masse. Cela n’est pas si déraisonnable, que saint Augustin n’y eût applaudi, si la découverte de ce pays eût été faite de son âge, puisque ce grand personnage, dont le génie était éclairé du Saint-Esprit, assure que de son temps la terre était plate comme un four, et qu’elle nageait sur l’eau comme la moitié d’une orange coupée. Mais si j’ai jamais l’honneur de vous voir en France, je vous ferai observer par le moyen d’une lunette fort excellente que j’ai que certaines obscurités qui d’ici paraissent des taches sont des mondes qui se construisent. » Mes yeux qui se fermaient en achevant ce discours obligèrent M. de Montmagny à me souhaiter le bonsoir. Nous eûmes, le lendemain et les jours suivants, des entretiens de pareille nature. Mais comme quelque temps après l’embarras des affaires de la province accrocha notre philosophie, je retombai de plus belle au dessein de monter à la lune. Je m’en allais dés qu’elle était levée, [rêvant] parmi les bois, à la conduite et au réussit de mon entreprise. Enfin, un jour, la veille de Saint-Jean, qu’on tenait conseil dans le fort pour déterminer si on donnerait secours aux sauvages du pays contre les Iroquois, je m’en fus tout seul derrière notre habitation au coupeau d’une petite montagne, où voici ce que j’exécutai : Avec une machine que je construisis et que je m’imaginais être capable de m’élever autant que je voudrais, je me précipitai en l’air du faîte d’une roche. Mais parce que je n’avais pas bien pris mes mesures, je culbutai rudement dans la vallée. Tout froissé que j’étais, je m’en retournai dans ma chambre sans pourtant me décourager. Je pris de la moelle de boeuf, dont je m’oignis tout le corps, car il était meurtri depuis la tête jusqu’aux pieds ; et après m’être fortifié le coeur d’une bouteille d’essence cordiale, je m’en retournai chercher ma machine. Mais je ne la retrouvai point, car certains soldats, qu’on avait envoyés dans la forêt couper du bois pour faire l’échafaudage du feu de la Saint-Jean qu’on devait allumer le soir, l’ayant rencontrée par hasard, l’avaient apportée au fort. Après plusieurs explications de ce que ce pouvait être, quand on eut découvert l’invention du ressort, quelques-uns avaient dit qu’il fallait attacher autour quantité de fusées volantes, pour ce que, leur rapidité l’ayant enlevée bien haut, et le ressort agitant ses grandes ailes, i1 n’y aurait personne qui ne prît cette machine pour un dragon de feu. Je la cherchai longtemps, mais enfin je la trouvai au milieu de la place de Québec, comme on y mettait le feu. La douleur de rencontrer l’ouvrage de mes mains en un si grand péril me transporta tellement que je courus saisir le bras du soldat qui allumait le feu. Je lui arrachai sa mèche, et me jetai tout furieux dans ma machine pour briser l’artifice dont elle était environnée ; mais j’arrivai trop tard, car à peine y eus-je les deux pieds que me voilà enlevé dans la nue. L’épouvantable horreur dont je fus consterné ne renversa point tellement les facultés de mon âme, que je ne me sois souvenu depuis de tout ce qui m’arriva dans cet instant. Vous saurez donc que la flamme ayant dévoré un rang de fusées (car on les avait disposées six à six, par le moyen d’une amorce qui bordait chaque demi-douzaine) un autre étage s’embrasait, puis un autre, en sorte que le salpêtre embrasé éloignait le péril en le croissant. La matière toutefois étant usée fit que l’artifice manqua ; et lorsque je ne songeais plus qu’à laisser ma tête sur celle de quelque montagne, je sentis (sans que je remuasse aucunement) mon élévation continuer, et ma machine prenant congé de moi, je la vis retomber vers la terre. Cette aventure extraordinaire me gonfla d’une joie si peu commune que, ravi de me voir délivré d’un danger assuré, j’eus l’impudence de philosopher dessus. Comme donc je cherchais des yeux et de la pensée ce qui pouvait être la cause de ce miracle, j’aperçus ma chair boursouflée, et grasse encore de la moelle dont je m’étais enduit pour les meurtrissures de mon trébuchement ; je connus qu’étant alors en décours, et la lune pendant ce quartier ayant accoutumé de sucer la moelle des animaux, elle buvait celle dont je m’étais enduit avec d’autant plus de force que son globe était plus proche de moi, et que l’interposition des nuées n’en affaiblissait point la vigueur. Quand j’eus percé, selon le calcul que j’ai fait depuis, beaucoup plus des trois quarts du chemin qui sépare la terre d’avec la lune, je me vis tout d’un coup choir les pieds en haut, sans avoir culbuté en aucune façon. Encore ne m’en fus-je pas aperçu, si je n’eusse senti ma tête chargée du poids de mon corps. Je connus bien à la vérité que je ne retombais pas vers notre monde ; car encore que je me trouvasse entre deux lunes, et que je remarquasse fort bien que je m’éloignais de l’une à mesure que je m’approchais de l’autre, j’étais très assuré que la plus grande était notre terre ; pour ce qu’au bout d’un jour ou deux de voyage, les réfractions éloignées du soleil venant à confondre la diversité des corps et des climats, il ne m’avait plus paru que comme une grande plaque d’or ainsi que l’autre ; cela me fit imaginer que j’abaissais vers la lune, et je me confirmai dans cette opinion, quand je vins à me souvenir que je n’avais commencé de choir qu’après les trois quarts du chemin. « Car, disais-je en moi-même, cette masse étant moindre que la nôtre, il faut que la sphère de son activité soit aussi moins étendue, et que, par conséquent, j’aie senti plus tard la force de son centre. » Après avoir été fort longtemps à tomber, à ce que je préjuge (car la violence du précipice doit m’avoir empêché de le remarquer), le plus loin dont je me souviens est que je me trouvai sous un arbre embarrassé avec trois ou quatre branches assez grosses que j’avais éclatées par ma chute, et le visage mouillé d’une pomme qui s’était écachée contre. Par bonheur, ce lieu-là était, comme vous le saurez bientôt, le Paradis terrestre, et l’arbre sur lequel je tombai se trouva justement l’Arbre de Vie. Ainsi vous pouvez bien juger que sans ce miraculeux hasard, j’étais mille fois mort. J’ai souvent depuis fait réflexion sur ce que le vulgaire assure qu’en se précipitant d’un lieu fort haut, on est étouffé auparavant de toucher la terre ; et j’ai conclu de mon aventure qu’il en avait menti, ou bien qu’il fallait que le jus énergique de ce fruit qui m’avait coulé dans la bouche eût rappelé mon âme qui n’était pas loin dans mon cadavre encore tout tiède et encore disposé aux fonctions de la vie. En effet, sitôt que je fus à terre ma douleur s’en alla auparavant même de se peindre en ma mémoire ; et la faim, dont pendant mon voyage j’avais  ;été beaucoup travaillé, ne me fit trouver en sa place qu’un léger souvenir de l’avoir perdue. À peine, quand je fus relevé, eus-je remarqué les bords de la plus large de quatre grandes rivières qui forment un lac en la bouchant, que l’esprit ou l’âme invisible des simples qui s’exhalent sur cette contrée me vint réjouir l’odorat ; les petits cailloux n’étaient raboteux ni durs qu’à la vue : ils avaient soin de s’amollir quand on marchait dessus. Je rencontrai d’abord une étoile de cinq avenues, dont les chênes qui la composent semblaient par leur excessive hauteur porter au ciel un parterre de haute futaie. En promenant mes yeux de la racine jusqu’au sommet, puis les précipitant du faîte jusqu’au pied, je doutais si la terre les portait, ou si eux-mêmes ne portaient point la terre pendue à leur racine, on dirait que leur front superbement élevé pliait comme par force sous la pesanteur des globes célestes dont ils ne soutiennent la charge qu’en gémissant ; leurs bras étendus vers le ciel semblent en l’embrassant demander aux astres la bénignité toute pure de leurs influences, et la recevoir, auparavant qu’elles aient rien perdu de leur innocence, au lit des éléments. Là, de tous côtés, les fleurs, sans avoir eu d’autres jardiniers que la nature, respirent une haleine sauvage, qui réveille et satisfait l’odorat ; là l’incarnat d’une rose sur l’églantier, et l’azur éclatant d’une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, vous font juger qu’elles sont toutes deux plus belles l’une que l’autre ; là le printemps compose toutes les saisons ; là ne germe point de plante vénéneuse que sa naissance ne trahisse sa conservation ; là les ruisseaux racontent leurs voyages aux cailloux ; là mille petites voix emplumées font retentir la forêt au bruit de leurs chansons ; et la trémoussante assemblée de ces gosiers mélodieux est si générale qu’il semble que chaque feuille dans le bois ait pris la langue et la figure d’un rossignol ; écho prend tant de plaisir à leurs airs qu’on dirait à les lui entendre répéter qu’elle ait envie de les apprendre. À côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert gai continu fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures que le printemps attache à cent petites fleurs égare les nuances l’une dans l’autre et ces fleurs agitées semblent courir après elles-mêmes pour échapper aux caresses du vent. On prendrait cette prairie pour un océan, mais parce que c’est une mer qui n’offre point de rivage, mon oeil, épouvanté d’avoir couru si loin sans découvrir le bord, y envoyait vitement ma pensée ; et ma pensée doutant que ce fût la fin du monde, se voulait persuader que des lieux si charmants avaient peut-être forcé le ciel de se joindre à la terre. Au milieu d’un tapis si vaste et si parfait, court à bouillons d’argent une fontaine rustique qui couronne ses bords d’un gazon émaillé de pâquerettes, de bassinets, de violettes, et ces fleurs qui se pressent tout à l’entour font croire qu’elles se pressent à qui se mirera la première ; elle est encore au berceau, car elle ne fait que de naître, et sa face jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles qu’elle promène, en revenant mille fois sur soi-même, montrent que c’est bien à regret qu’elle sort de son pays natal ; et comme si elle eût été honteuse de se voir caressée auprès de sa mère, elle repoussa toujours en murmurant ma main folâtre qui la voulait toucher. Les animaux qui s’y venaient désaltérer, plus raisonnables que ceux de notre monde, témoignaient être surpris de voir qu’il faisait grand jour sur l’horizon, pendant qu’ils regardaient le soleil aux antipodes, et n’osaient quasi se pencher sur le bord, de crainte qu’ils avaient de tomber au firmament. Il faut que je vous avoue qu’à la vue de tant de belles choses je me sentis chatouillé de ces agréables douleurs, où on dit que l’embryon se trouve à l’infusion de son âme. Le vieux poil me tomba pour faire place à d’autres cheveux plus épais et plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remêler doucement à mon humide radical ; enfin je reculai sur mon âge environ quatorze ans. J’avais cheminé demi-lieue à travers une forêt de jasmins et de myrtes, quand j’aperçus couché à l’ombre je ne sais quoi qui remuait : c’était un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força presque à l’adoration. Il se leva pour m’en empêcher : — Et ce n’est pas à moi, s’écria-t-il fortement, c’est à Dieu que tu dois ces humilités ! — Vous voyez une personne, lui répondis-je, consternée de tant de miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations ; car, en premier lieu, venant d’un monde que vous prenez sans doute ici pour une lune, je pensais être abordé dans un autre que ceux de mon pays appellent la lune aussi ; et voilà que je me trouve en paradis, aux pieds d’un dieu qui ne veut pas être adoré, et d’un étranger qui parle ma langue. — Hormis la qualité de dieu, me répliqua-t-il, ce que vous dites est véritable ; cette terre-ci est la lune que vous voyez de votre globe ; et ce lieu-ci où vous marchez est le paradis, mais c’est le paradis terrestre où n’ont jamais entré que six personnes : Adam, Eve, Enoch, moi qui suis le vieil Elie, saint Jean l’Evangéliste, et vous. Vous savez bien comment les deux premiers en furent bannis, mais vous ne savez pas comme ils arrivèrent en votre monde. Sachez donc qu’après avoir tâté tous deux de la pomme défendue, Adam, qui craignait que Dieu, irrité par sa présence, ne rengrégeât sa punition, considéra la lune, votre terre, comme le seul refuge où il se pouvait mettre à l’abri des poursuites de son Créateur. Or, en ce temps-là, l’imagination chez l’homme était si forte, pour n’avoir point encore été corrompue, ni par les débauches, ni par la crudité des aliments, ni par l’altération des maladies, qu’étant alors excité du violent désir d’aborder cet asile, et que toute sa masse étant devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé de la même sorte qu’il s’est vu des philosophes, leur imagination fortement tendue à quelque chose, être emportés en l’air par des ravissements que vous appelez extatiques. Eve, que l’infirmité de son sexe rendait plus faible et moins chaude, n’aurait pas eu sans doute l’imaginative assez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volonté le poids de la matière, mais parce qu’il y avait très peu qu’elle avait été tirée du corps de son mari, la sympathie dont cette moitié était encore liée à son tout, la porta vers lui à mesure qu’il montait, comme l’ambre se fait suivre de la paille, comme l’aimant se tourne au septentrion d’où il a été arraché, et Adam attira l’ouvrage de sa côte comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d’elle. Arrivés qu’ils furent en votre terre, ils s’habituèrent entre la Mésopotamie et l’Arabie ; les Hébreux l’ont connu sous le nom d’Adam, et les idolâtres sous le nom de Prométhée, que leurs poètes feignirent avoir dérobé le feu du ciel, à cause de ses descendants qu’il engendra pourvus d’une âme aussi parfaite que celle dont Dieu l’avait rempli. Ainsi pour habiter votre monde, le premier homme laissa celui-ci désert ; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu’une demeure si heureuse restât sans habitants : il permit peu de siècles après qu’Enoch, ennuyé de la compagnie des hommes, dont l’innocence se corrompait, eût envie de les abandonner. Mais ce saint personnage ne jugea point de retraite assurée contre l’ambition de ses parents qui s’égorgeaient déjà pour le partage de votre monde, sinon la terre bienheureuse, dont jadis, Adam, son aïeul, lui avait tant parlé. Toutefois, comment y aller ? L’échelle de Jacob n’était pas encore inventée ! La grâce du Très-Haut y suppléa, car elle fit qu’Enoch s’avisa que le feu du ciel descendait sur les holocaustes des justes et de ceux qui étaient agréables devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche : « l’odeur des sacrifices du juste est montée jusqu’à moi. » Un jour que cette flamme divine était acharnée à consommer une victime qu’il offrait à l’Eternel, de la vapeur qui s’exhalait, il remplit deux grands vases qu’il luta hermétiquement, et se les attacha sous les aisselles. La fumée aussitôt qui tendait à s’élever droit à Dieu, et qui ne pouvait que par miracle pénétrer du métal, poussa les vases en haut, et de la sorte enlevèrent avec eux ce saint homme. Quand il fut monté jusqu’à la lune, et qu’il eut jeté les yeux sur ce beau jardin, un épanouissement de joie quasi surnaturel lui fit connaître que c’était le Paradis terrestre où son grand-père avait autrefois demeuré. Il délia promptement les vaisseaux qu’il avait ceints comme des ailes autour de ses épaules, et le fit avec tant de bonheur qu’à peine était-il en l’air quatre toises au-dessus de la lune, lorsqu’il prit congé de ses nageoires. L’élévation cependant était assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s’engouffra, et l’ardeur du feu de la charité qui le soutint aussi. Pour les vases, ils montèrent toujours jusqu’à ce que Dieu les enchâssa dans le ciel, et c’est ce qu’aujourd’hui vous appelez les Balances, qui nous montrent bien tous les jours qu’elles sont encore pleines des odeurs du sacrifice d’un juste par les influences favorables qu’elles inspirent sur l’horoscope de Louis le Juste, qui eut les Balances pour ascendant. Il n’était pas encore toutefois en ce jardin ; il n’y arriva que quelque temps après. Ce fut lorsque déborda le déluge, car les eaux où votre monde s’engloutit montèrent à une hauteur si prodigieuse que l’arche voguait dans les cieux à côté de la lune. Les humains aperçurent ce globe par la fenêtre, mais la réflexion de ce grand corps opaque s’affaiblissait à cause de leur proximité qui partageait sa lumière, chacun d’eux crut que c’était un canton de la terre qui n’avait pas été noyé. Il n’y eut qu’une fille de Noé, nommée Achab, qui, à cause peut-être qu’elle avait pris garde qu’à mesure que le navire haussait, ils approchaient de cet astre, soutint à cor et a cri qu’assurément c’était la lune. On eut beau lui représenter que, la sonde jetée, on n’avait trouvé que quinze coudées d’eau, elle répondait que le fer avait donc rencontré le dos d’une baleine qu’ils avaient pris pour la terre ; que, quant à elle, elle était bien assurée que c’était la lune en propre personne qu’ils allaient aborder. Enfin, comme chacun opine pour son semblable, toutes les autres femmes se le persuadèrent ensuite. Les voilà donc, malgré la défense des hommes, qui jettent l’esquif en mer. Achab était la plus hasardeuse ; aussi voulut-elle la première essayer le péril. Elle se lance allègrement dedans, et tout son sexe l’allait joindre, sans une vague qui sépara le bateau du navire. On eut beau crier après elle, l’appeler cent fois lunatique, protester qu’elle serait cause qu’un jour on reprocherait à toutes les femmes d’avoir dans la tête un quartier de la lune, elle se moqua d’eux. La voilà qui vogue hors du monde. Les animaux suivirent son exemple, car la plupart des oiseaux qui se sentirent l’aile assez forte pour risquer le voyage, impatients de la première prison dont on eût encore arrête leur liberté, donnèrent jusque-là. Des quadrupèdes mêmes, les plus courageux se mirent à la nage. Il en était sorti près de mille, avant que les fils de Noé pussent fermer les étables que la foule des animaux qui s’échappaient tenaient ouvertes. La plupart abordèrent ce nouveau monde. Pour l’esquif, il alla donner contre un coteau fort agréable où la généreuse Achab descendit, et, joyeuse d’avoir connu qu’en effet cette terre-là était la lune, ne voulut point se rembarquer pour rejoindre ses frères. Elle s’habitua quelque temps dans une grotte, et comme un jour elle se promenait, balançant si elle serait fâchée d’avoir perdu la compagnie des siens ou si elle en serait bien aise, elle aperçut un homme qui abattait du gland. La joie d’une telle rencontre la fit voler aux embrassements ; elle en reçut de réciproques, car il y avait encore plus longtemps que le vieillard n’avait vu de visage humain. C’était Enoch le Juste. Ils vécurent ensemble, et sans que le naturel impie de ses enfants, et l’orgueil de sa femme, l’obligea de se retirer dans les bois, ils auraient achevé ensemble de filer leurs jours avec toute la douceur dont Dieu bénit le mariage des justes. Là, tous les jours, dans les retraites les plus sauvages de ces affreuses solitudes, ce bon vieillard offrait à Dieu d’un esprit épuré, son coeur en holocauste, quand de l’Arbre de Science que vous savez qui est en ce jardin, un jour étant tombé une pomme dans la rivière au bord de laquelle il est planté, elle fut portée à la merci des vagues hors le paradis, en un lieu où le pauvre Enoch, pour sustenter sa vie, prenait du poisson à la pêche. Ce beau fruit fut arrêté dans le filet, il le mangea. Aussitôt il connut où était le paradis terrestre, et, par des secrets que vous ne sauriez concevoir si vous n’aviez mangé comme lui de la pomme de science, il y vint demeurer. Il faut maintenant que je vous raconte la façon dont j’y suis venu : Vous n’avez pas oublié, je pense, que je me nomme Elie, car je vous l’ai dit naguère. Vous saurez donc que j’étais en votre monde et que j’habitais avec Elisée, un Hébreu comme moi, sur les bords du Jourdain, où je vivais, parmi les livres, d’une vie assez douce pour ne la pas regretter, encore qu’elle s’écoulât. Cependant, plus les lumières de mon esprit croissaient, plus croissait aussi la connaissance de celles que je n’avais point. Jamais nos prêtres ne me ramentevaient Adam que le souvenir de cette philosophie parfaite qu’il avait possédée ne me fit soupirer. Je désespérais de la pouvoir acquérir, quand un jour, après avoir sacrifié pour l’expiation des faiblesses de mon être mortel, je m’endormis et l’ange du Seigneur m’apparut en songe. Aussitôt que je fus éveillé, je ne manquai pas de travailler aux choses qu’il m’avait prescrites ; je pris de l’aimant environ deux pieds en carré, je les mis au fourneau, puis lorsqu’il fut bien purgé, précipité et dissous, j’en tirai l’attractif, calcine tout cet élixir et le réduisis en un morceau de la grosseur environ d’une balle médiocre. En suite de ces préparations, je fis construire un chariot de fer fort léger et, de là à quelques mois, tous mes engins étant achevés, j’entrai dans mon industrieuse charrette. Vous me demanderez possible à quoi bon tout cet attirail ? Sachez que l’ange m’avait dit en songe que si je voulais acquérir une science parfaite comme je la désirais, je montasse au monde de la lune, où je trouverais dedans le paradis d’Adam, l’Arbre de Science, parce qu’aussitôt que j’aurais tâté de son fruit mon âme serait éclairée de toutes les vérités dont une créature est capable. Voilà donc le voyage pour lequel j’avais bâti mon chariot. Enfin je montai dedans et lorsque je fus bien ferme et bien appuyé sur le siège, je ruai fort haut en l’air cette boule d’aimant. Or la machine de fer que j’avais forgée tout exprès plus massive au milieu qu’aux extrémités fut enlevée aussitôt et, dans un parfait équilibre, à cause qu’elle se poussait toujours plus vite par cet endroit-là. Ainsi donc à mesure que j’arrivais où l’aimant m’avait attiré, et dès que j’étais sauté jusque-là, ma main le faisait repartir. — Mais, l’interrompis-je, comment lanciez-vous votre balle si droit au-dessus de votre chariot, qu’il ne se trouvât jamais à côté ? — Je ne vois point de merveille en cette aventure, me dit-il, car l’aimant, poussé qu’il était en l’air, attirait le fer droit à soi ; et par conséquent il était impossible que je montasse jamais à côté. Je vous confesserai bien que, tenant ma boule à ma main, je ne laissais pas de monter, parce que le chariot courait toujours à l’aimant que je tenais au-dessus de lui ; mais la saillie de ce fer pour embrasser ma boule était si vigoureuse qu’elle me faisait plier le corps en quatre doubles, de sorte que je n’osai tenter qu’une fois cette nouvelle expérience. À la vérité, c’était un spectacle à voir bien étonnant, car le soin avec lequel j’avais poli l’acier de cette maison volante réfléchissait de tous côtés la lumière du soleil si vive et si aiguë que je croyais moi-même être emporté dans un chariot de feu. Enfin, après avoir beaucoup rué et volé après mon coup, j’arrivai comme vous avez fait en un terme où je tombais vers ce monde-ci ; et par ce qu’en cet instant je tenais ma boule bien serrée entre mes mains, mon chariot dont le siège me pressait pour approcher de son attractif ne me quitta point ; tout ce qui me restait à craindre était de me rompre le col ; mais pour m’en garantir, je rejetais ma boule de temps en temps, afin que ma machine se sentant naturellement rattirée, prît du repos et rompît ainsi la force de ma chute. Puis, enfin, quand je me vis à deux ou trois cents toises près de terre, je lançai ma balle de tous côtés à fleur du chariot, tantôt deçà, tantôt delà, jusqu’à ce que mes yeux le découvrirent. Aussitôt je ne manquai pas de la ruer dessus, et ma machine l’ayant suivie, je me laissai tomber tant que je me discernai près de briser contre le sable, car alors je la jetai seulement un pied par-dessus ma tête, et ce petit coup-là éteignit tout à fait la raideur que lui avait imprimée le précipice, de sorte que ma chute ne fut pas plus violente que si je fusse tombé de ma hauteur. Je ne vous représenterai point l’étonnement dont me saisit la rencontre des merveilles qui sont céans, parce qu’il fut à peu près semblable à celui dont je vous viens de voir consterné. Vous saurez seulement que je rencontrai, dès le lendemain, l’Arbre de Vie par le moyen duquel je m’empêchai de vieillir. Il consomma bientôt et fit exhaler le serpent en fumée. À ces mots : — Vénérable et sacré patriarche, lui dis-je, je serais bien aise de savoir ce que vous entendez par ce serpent qui fut consommé. Lui, d’un visage riant, me répondit ainsi : — J’oubliais, ô mon fils, à vous découvrir un secret dont on ne peut pas vous voir instruit. Vous saurez donc qu’après qu’Eve et son mari eurent mangé de la pomme défendue, Dieu, pour punir le serpent qui les en avait tentés, le relégua dans le corps de l’homme. Il n’est point né depuis de créature humaine qui, en punition du crime de son premier père, ne nourrisse un serpent dans son ventre, issu de ce premier. Vous le nommez les boyaux, et vous les croyez nécessaires aux fonctions de la vie, mais apprenez que ce ne sont autre chose que des serpents pliés sur eux-mêmes en plusieurs doubles. Quand vous entendez vos entrailles crier, c’est le serpent qui siffle, et qui, suivant ce naturel glouton dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger aussi ; car Dieu qui, pour vous châtier, voulait vous rendre mortel comme les autres animaux, vous fit obséder par cet insatiable, afin que si vous lui donniez trop à manger, vous vous étouffassiez ; ou si, lorsque avec les dents invisibles dont cet affamé mord votre estomac, vous lui refusiez sa pitance, il criât, il tempêtât, il dégorgeât ce venin que vos docteurs appellent la bile, et vous échauffât tellement, par le poison qu’il inspire à vos artères, que vous en fussiez bientôt consumé. Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenez-vous qu’on en trouva dans les tombeaux d’Esculape, de Scipion, d’Alexandre, de Charles Martel et d’Edouard d’Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hôtes. — En effet, lui dis-je en l’interrompant, j’ai remarqué que comme ce serpent essaie toujours à s’échapper du corps de l’homme, on lui voit la tête et le col sortir au bas de nos ventres. Mais aussi Dieu n’a pas permis que l’homme seul en fût tourmenté, il a voulu qu’il se bandât contre la femme pour lui jeter son venin, et que l’enflure durât neuf mois après l’avoir piquée. Et pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c’est qu’il dit au serpent pour le maudire qu’il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant contre elle, qu’elle lui ferait enfin baisser la tête. Je voulais continuer ces fariboles, mais Elie m’en empêcha : — Songez, dit-il, que ce lieu-ci est saint. Il se tut ensuite quelque temps, comme pour se ramentevoir de l’endroit où il était demeuré, puis il prit ainsi la parole : — Je ne tâte du fruit de vie que de cent ans en cent ans, son jus a pour le goût quelque rapport avec l’esprit de vin ; ce fut, je crois, cette pomme qu’Adam avait mangée qui fut cause que nos premiers pères vécurent si longtemps, pour ce qu’il était coulé dans leur semence quelque chose de son énergie jusqu’à ce qu’elle s’éteignit dans les eaux du déluge. L’Arbre de Science est planté vis-à-vis. Son fruit est couvert d’une écorce qui produit l’ignorance dans quiconque en a goûte, et qui sous l’épaisseur de cette pelure conserve les spirituelles vertus de ce docte manger. Dieu autrefois, après avoir chassé Adam de cette terre bienheureuse, de peur qu’il n’en retrouvât le chemin, lui frotta les gencives de cette écorce. Il fut, depuis ce temps-là, plus de quinze ans à radoter et oublia tellement toutes choses que lui ni ses descendants jusqu’à Moïse ne se souvinrent seulement pas de la Création. Mais les restes de la vertu de cette pesante écorce achevèrent de se dissiper par la chaleur et la clarté du génie de ce grand prophète. Je m’adressai par bonheur à l’une de ces pommes que la maturité avait dépouillée de sa peau, et ma salive à peine l’avait mouillée que la philosophie universelle m’absorba. Il me sembla qu’un nombre infini de petits yeux se plongèrent dans ma tête, et je sus le moyen de parler au Seigneur. Quand depuis j’ai fait réflexion sur cet enlèvement miraculeux, je me suis bien imaginé que je n’aurais pas pu vaincre par les vertus occultes d’un simple corps naturel la vigilance du séraphin que Dieu a ordonné pour la garde de ce paradis. Mais parce qu’il se plaît à se servir de causes secondes, je crus qu’il m’avait inspiré ce moyen pour y entrer, comme il voulut se servir des côtes d’Adam pour lui faire une femme, quoiqu’il pût la former de terre aussi bien que lui. Je demeurai longtemps dans ce jardin à me promener sans compagnie. Mais enfin, comme l’ange portier du lieu était mon principal hôte, il me prit envie de le saluer. Une heure de chemin termina mon voyage, car, au bout de ce temps, j’arrivai en une contrée où mille éclairs se confondant en un formaient un jour aveugle qui ne servait qu’à rendre l’obscurité visible. Je n’étais pas encore bien remis de cette aventure que j’aperçus devant moi un bel adolescent : — Je suis, me dit-il, l’archange que tu cherches, je viens de lire dans Dieu qu’il t’avait suggéré les moyens de venir ici, et qu’il voulait que tu y attendisses sa volonté. Il m’entretint de plusieurs choses et me dit entre autres : — Que cette lumière dont j’avais paru effrayé n’était rien de formidable ; qu’elle s’allumait presque tous les soirs, quand il faisait la ronde, parce que, pour éviter les surprises des sorciers qui entrent partout sans être vus, Il était contraint de jouer de l’espadon avec son épée flamboyante autour du paradis terrestre, et que cette lueur était les éclairs qu’engendrait son acier. — Ceux que vous apercevez de votre monde, ajouta-t-il, sont produits par moi. Si quelquefois vous les remarquez bien loin, c’est à cause que les nuages d’un climat éloigné, se trouvant disposés à recevoir cette impression, font rejaillir jusqu’à vous ces légères images de feu, ainsi qu’une vapeur autrement située se trouva propre à former l’arc-en-ciel. Je ne vous instruirai pas davantage, aussi bien la pomme de science n’est pas loin d’ici  ; aussitôt que vous en aurez mangé, vous serez docte comme moi. Mais surtout gardez-vous d’une méprise ; la plupart des fruits qui pendent à ce végétant sont environ nés d’une écorce de laquelle si vous tâtez, vous descendrez au-dessous de l’homme au lieu que le dedans vous fera monter aussi haut que l’ange. Elie en était là des instructions que lui avait données le séraphin quand un petit homme nous vint joindre. — C’est ici cet Enoch dont je vous ai parlé, me dit tout bas mon conducteur. Comme il achevait ces mots, Enoch nous présenta un panier plein de je ne sais que les fruits semblables aux pommes de grenades qu’il venait de découvrir, ce jour-là même, en un bocage reculé. J’en serrai quelques-unes dans mes poches par le commandement d’Elie, lorsqu’il lui demanda qui j’étais. — C’est une aventure qui mérite un plus long entretien, repartit mon guide ; ce soir, quand nous serons retirés, il nous contera lui-même les miraculeuses particularités de son voyage. Nous arrivâmes, en finissant ceci, sous une espèce d’ermitage fait de branches de palmier ingénieusement entrelacées avec des myrtes et des orangers . Là j’aperçus dans un petit réduit des monceaux d’une certaine filoselle si blanche et si déliée qu’elle pouvait passer pour l’âme de la neige. Je vis aussi des quenouilles répandues çà et là. Je demandai à mon conducteur à quoi elles servaient : — À filer, me répondit-il. Quand le bon Enoch veut se débander de la méditation, tantôt il habille cette filasse, tantôt il en tourne du fil, tantôt il tisse de la toile qui sert à tailler des chemises aux onze mille vierges. Il n’est pas que vous n’ayez quelquefois rencontré en votre monde je ne sais quoi de blanc qui voltige en automne, environ la saison des semailles ; les paysans appellent cela « coton de Notre-Dame » , c’est la bourre dont Enoch purge son lin quand il le carde. Nous n’arrêtâmes guère, sans prendre congé d’Enoch, dont cette cabane était la cellule, et ce qui nous obligea de le quitter sitôt fut que, de six en six heures, il fait oraison et qu’il y avait bien cela qu’il avait achevé la dernière. Je suppliai en chemin Elie de nous achever l’histoire des assomptions qu’il m’avait entamée, et lui dis qu’il en était demeuré, ce me semblait, à celle de saint Jean l’Evangéliste. — Alors puisque vous n’avez pas, me dit-il, la patience d’attendre que la pomme de savoir vous enseigne mieux que moi toutes ces choses, je veux bien vous les apprendre : Sachez donc que Dieu ... À ce mot, je ne sais pas comme le Diable s’emmêla, tant y a que je ne pus m’empêcher de l’interrompre pour railler :