Temps de lecture
33
min
nouvelle 99LECTURES

Will du Moulin

I. La Plaine et les Étoiles

Le moulin où Will vivait avec ses parents adoptifs se trouvait dans une vallée, entre des sapinières et de grandes montagnes. Plus haut, les pentes se succédaient d’un élan toujours plus hardi et, jaillissant à la fin au-dessus des bois les plus résistants, elles se dressaient toutes nues dans le ciel. Un peu plus loin, sur un contrefort boisé, un long village gris faisait comme un haillon de vapeur ; et lorsque le vent était favorable, le son des cloches de l’église descendait grêle et argentin jusqu’à Will. Au-dessous, les parois de la vallée devenaient de plus en plus abruptes, mais s’écartaient en même temps ; et d’une éminence proche du moulin, on la découvrait dans toute sa longueur, et au-delà, une vaste plaine où la rivière étincelait sinueuse et s’en allait de ville en ville vers la mer.

Or, cette vallée conduisait à un col débouchant sur le royaume voisin ; de sorte que, malgré son calme et sa rusticité, la route qui longeait la rivière était la voie de communication principale entre deux illustres et puissantes nations. Tout l’été, les véhicules de voyage la gravissaient péniblement ou dévalaient à vive allure devant le moulin, mais comme l’ascension de l’autre versant était beaucoup plus aisée, la route n’était guère fréquentée que dans un sens ; et de tous les véhicules que Will voyait passer, les cinq sixièmes dévalaient grand train et un sixième montait péniblement. De même, et plus encore, pour les piétons. Les touristes alertes, les colporteurs chargés de marchandises singulières, descendaient tous à l’instar du courant qui longeait leur chemin.

Et ce n’était pas tout, car Will était encore enfant, qu’une effroyable guerre sévit sur une grande partie du monde. Les journaux étaient pleins de victoires et de défaites, la terre tremblait sous les sabots de la cavalerie, et maintes batailles se déroulèrent durant des jours et sur un espace de plusieurs milles, et l’épouvante chassait loin de leurs champs les rustiques travailleurs.

Tout cela resta longtemps ignoré dans la vallée ; mais à la fin un des chefs lança une armée au-delà de la passe, à marches forcées, et trois jours durant, cavalerie et infanterie, artillerie et train, musique et drapeaux, ne cessèrent de se déverser sur la route devant le moulin. Tout le jour, l’enfant restait à regarder leur défilé : — le pas rythmé, les faces pâles et hirsutes, aux yeux cernés, les fanions régimentaires et les étendards en lambeaux, l’emplirent de lassitude, de pitié et d’étonnement ; et toute la nuit, lorsqu’il fut couché, il entendit le roulement sourd des canons, le martèlement des pas et tout l’immense convoi balayer la route, interminablement, devant le moulin.

Nul dans la vallée n’apprit jamais le sort de l’expédition, car les rumeurs de ces temps troublés n’y parvenaient pas ; mais Will s’aperçut bien d’une chose : que pas un homme n’en revint. Où étaient-ils partis, tous ? Où allaient tous les touristes et les colporteurs aux marchandises singulières ? et les berlines avec leurs laquais sur le siège de derrière ? et l’eau de la rivière, dont le courant fuyait toujours vers le bas et se renouvelait sans cesse par en haut ? Le vent lui-même soufflait plus volontiers vers l’aval et emportait avec lui les feuilles mortes. On eût dit une vaste conspiration des êtres animés et inanimés : tous s’en allaient vers le bas, tous fuyaient joyeusement vers le bas, et lui seul restait en arrière, comme une souche au bord de la route. Il était quelquefois bien aise de voir que les poissons tenaient tête au courant. Ceux-là, du moins, lui restaient fidèles, alors que tous les autres filaient un train de poste vers le monde inconnu.

Un soir, il demanda au meunier où allait la rivière.

— Elle descend la vallée, répondit celui-ci, et fait tourner un tas de moulins, — six douzaines, dit-on, d’ici à Unterdeck, — et elle n’en est pas plus fatiguée, pour finir. Et puis elle arrive dans les basses terres où elle irrigue le grand pays du blé et traverse une foule de belles cités où les rois, dit-on, vivent tout seuls dans de vastes palais, avec une sentinelle qui se promène de long en large devant la porte. Et elle passe sous des ponts avec des hommes de pierre dessus, qui regardent couler la rivière en souriant singulièrement, et des gens vivants posent leurs coudes sur le mur et regardent également. Et puis elle va et elle va, et traverse des marécages et des sables, tant qu’à la fin elle se jette dans la mer, où il y a des navires qui apportent des perroquets et du tabac des Indes. Oui, elle a une longue trotte à faire jusque-là depuis qu’elle a passé sur notre barrage !

— Et qu’est-ce que la mer ? demanda Will.

— La mer ! s’écria le meunier. Le Seigneur nous aide ! c’est la plus grande chose que Dieu ait faite. C’est là que toute l’eau du monde s’écoule dans un immense lac salé. Elle y repose, plate comme ma main et l’air innocent comme un enfant ; mais on dit que lorsque le vent souffle, elle se lève en montagnes plus grosses que les nôtres et engloutit de grands navires plus gros que notre moulin et fait un tel tintamarre qu’on l’entend à des milles dans les terres. Il y a dedans des poissons cinq fois gros comme un bœuf, et un vieux serpent aussi long que notre rivière et aussi vieux que le monde, avec des favoris comme un homme et une couronne d’argent sur la tête.

Will se dit qu’il n’avait jamais rien ouï de pareil et il continua de poser questions sur questions au sujet du monde qui se trouvait le long de la rivière, avec tous ses dangers et ses merveilles, tant que le vieux meunier s’intéressa lui-même à la chose, et enfin le prit par la main et l’emmena vers le sommet qui domine la vallée et la plaine. Le soleil était près de se coucher et flottait au bas d’un ciel sans nuages. Chaque chose était nette et baignée d’une gloire dorée. Will n’avait jamais vu de sa vie une aussi vaste étendue de pays ; il regarda de tous ses yeux. Il vit les cités, et les bois et les champs, et les courbes luisantes de la rivière, et l’horizon lointain où le bord de la plaine tranchait sur le ciel éclatant. Une émotion souveraine saisit l’enfant ; son cœur battait si fort qu’il n’en respirait plus ; le paysage fluctuait devant ses yeux ; le soleil semblait tournoyer comme une roue et projeter des formes étranges qui disparaissaient avec la rapidité de la pensée et auxquelles en succédaient de nouvelles. Will mit ses mains sur son visage et éclata en sanglots ; et le pauvre meunier, triste et perplexe, ne trouva rien de mieux à faire que de le prendre dans ses bras et de le ramener en silence à la maison.

À partir de ce jour, Will fut rempli d’espoirs et d’aspirations nouvelles. Quelque chose lui tiraillait sans cesse le cœur ; l’eau courante emportait ses désirs avec elle lorsqu’il rêvait à ses flots fugitifs ; la brise, en effleurant les innombrables cimes des arbres, lui murmurait des encouragements ; les branches lui désignaient l’aval ; la libre route, en contournant les éperons rocheux et s’en allant par de longs lacets se perdre peu à peu dans le bas de la vallée, le torturait de ses sollicitations. Il passait des heures sur le sommet, à regarder sous lui le cours de la rivière, les grasses plaines du lointain, et à contempler les nuages emportés par la brise nonchalante et leurs ombres violettes traînant sur la plaine. Ou bien il flânait sur la route et suivait des yeux les voitures qui dévalaient grand train au long de la rivière. N’importe quoi : tout ce qui passait, nuage, voiture, oiseau, comme l’eau sombre du courant, soulevait également son cœur d’un désir extasié.

Au dire des savants, les expéditions maritimes des navigateurs, comme les marches et les contre-marches des tribus et des races qui emplissent l’histoire ancienne de leur bruit et de leur poussière, sont réglées tout uniment par les lois de l’offre et de la demande et par une certaine tendance innée au moindre effort. Quiconque réfléchit sérieusement trouvera cette explication pitoyable. Les tribus qui se sont déversées du nord et de l’est étaient bien, à la vérité, poussées par celles qui les suivaient, mais elles subissaient en même temps l’attrait magnétique du sud et de l’ouest. Le prestige d’autres terres était parvenu jusqu’à elles ; le nom de la Ville Éternelle leur tintait aux oreilles ; ce n’étaient pas des colonisateurs, mais des pèlerins ; ils s’en allaient vers le vin, l’or et le soleil, mais leurs aspirations étaient plus hautes. Ce vieux mal poignant de l’humanité, d’où sortent toutes les grandes réussites et tous les misérables échecs, cette divine inquiétude qui déploya les ailes d’Icare et entraîna Colomb parmi les solitudes de l’Atlantique, animait et soutenait au milieu des dangers ces barbares en marche.

Une légende, qui caractérise bien leur disposition d’esprit, raconte qu’une de ces bandes migratrices fit la rencontre d’un vieillard chaussé de fer. Le vieillard leur demanda où ils allaient ; et tous répondirent d’une seule voix : « À la Ville Éternelle ! » Il les considéra gravement. « Je l’ai cherchée, dit-il, sur toute la face du monde. Trois paires de souliers pareils à ceux que je porte à mes pieds se sont usées dans ce pèlerinage, et voici que la quatrième paire s’amincit sous mes pas. Et cependant je n’ai pas trouvé la ville. » Puis il s’en alla de son côté et poursuivit son chemin, les laissant ébahis.

Mais ces aspirations n’égalaient pas l’intensité du désir qui attirait Will vers la plaine. S’il eût pu seulement aller jusque-là, sa vue, il le sentait, serait devenue plus nette et pénétrante, son ouïe plus fine, et le simple fait de respirer eût été un délice. Il était transplanté en un lieu où il s’étiolait ; il était exilé dans un pays étranger et il avait le mal du pays. Pièce à pièce, il construisait des notions fragmentaires du monde inférieur : la rivière, toujours mouvante et grossissante jusqu’à son débouché dans le majestueux océan ; des cités pleines de gens beaux et joyeux, de fontaines jaillissantes, de musiques, de palais de marbre, et illuminées d’un bout à l’autre, la nuit, par des astres d’or artificiels ; et c’étaient d’immenses églises, de doctes universités, des armées valeureuses, des trésors inouïs entassés en des caveaux, et le subreptice et prompt assassinat de minuit.

J’ai dit qu’il avait le mal du pays ; mais cette image est insuffisante. Il était comme un être enfermé dans les limbes informes d’une existence larvaire, qui tend les bras avec amour vers la vie multicolore et multisonnante. C’était tout naturel qu’il fût malheureux au point d’aller conter sa peine aux poissons : eux étaient faits pour leur vie, ne désirant pas autre chose que des vers et de l’eau courante et un abri sous le surplomb de la berge. Mais son sort à lui était différent : plein de désirs et d’aspirations qui lui agaçaient les doigts, lui faisaient des yeux avides que tout le vaste monde avec ses innombrables aspects ne satisferait pas.

La vraie vie, le vrai grand jour éclatant, s’étalaient là-bas dans la plaine. Oh ! voir ce grand jour avant de mourir, parcourir d’un esprit joyeux cette terre d’or, écouter les chanteurs habiles et les suaves cloches des églises, et voir les jardins paradisiaques !

— Oh ! poissons ! s’écriait-il, si seulement vous tourniez le nez vers l’aval, vous nageriez si aisément dans les eaux de rêve, vous verriez les grands navires passer comme des nuages au-dessus de vos têtes, vous entendriez les grandes montagnes d’eau faire leur musique par-dessus vous tout le long du jour !

Mais les poissons s’obstinaient à regarder toujours dans la même direction, et Will ne savait plus, à la fin, s’il devait rire ou pleurer.

Jusqu’alors le trafic de la route avait passé devant Will comme les figures d’un tableau ; il avait bien échangé quelques phrases avec un touriste ou remarqué tel vieux monsieur en calotte de voyage à la portière d’une voiture, mais la plupart du temps ce spectacle lui était apparu comme un pur symbole, qu’il contemplait de loin et avec une sorte de crainte superstitieuse.

Mais un temps vint où tout cela changea. Le meunier, qui était un homme cupide à sa façon et ne perdait jamais une occasion de bénéfice, adjoignit à son moulin une petite auberge rustique, et grâce à quelques bonnes fortunes successives, fit bâtir des écuries et fut promu maître de poste sur cette route. Will était chargé de servir les clients lorsqu’ils venaient s’asseoir pour casser la croûte sous la petite tonnelle en haut du jardin du moulin. On peut croire qu’il ouvrait les oreilles et qu’il apprit maintes choses touchant le monde extérieur, en apportant l’omelette ou le vin. Même, il entrait souvent en conversation avec de simples hôtes, et par ses questions habiles et sa politesse attentive, non seulement il satisfaisait sa curiosité, mais gagnait les bonnes grâces des voyageurs. Beaucoup félicitaient le vieux couple d’avoir un pareil domestique ; et un professeur voulut à toute force l’emmener avec lui dans la plaine, pour lui faire donner une éducation convenable. Le meunier et sa femme étaient bien étonnés, et encore plus contents. Il se félicitaient d’avoir ouvert leur auberge.

— Voyez-vous, disait le vieillard, il a une véritable vocation pour être cabaretier ; il n’aurait jamais dû faire autre chose !

Et ainsi la vie allait son train dans la vallée, avec pleine satisfaction pour tous, sauf pour Will. Chaque voiture quittant la porte de l’auberge lui paraissait emporter avec elle un fragment de son cœur ; et lorsque des gens, par plaisanterie, lui offraient une place, il avait peine à refréner son émotion. Chaque nuit, il se voyait, en rêve, éveillé par des serviteurs empressés, et un splendide équipage l’attendait à la porte pour l’emmener dans la plaine ; cela se répétait chaque nuit ; — mais, à la fin, le rêve, qui lui avait d’abord semblé toute joie, revêtit peu à peu une teinte de mélancolie, et les appels nocturnes et l’équipage qui l’attendait devinrent pour lui un objet d’appréhension, aussi bien que d’espoir.

Un jour — Will avait à peu près seize ans — un jeune homme gras arriva au coucher du soleil pour passer la nuit. Ce personnage avait l’air satisfait, l’œil jovial, et il portait un sac au dos. Tandis qu’on lui apprêtait à dîner, il s’assit sous la tonnelle et lut dans un livre ; mais sitôt qu’il eut remarqué Will, le livre fut remisé ; il était évidemment de ceux qui préfèrent les gens vivants aux êtres faits d’encre et de papier.

Will, de son côté, bien qu’il ne se fût guère, au premier abord, intéressé à l’étranger, ne tarda pas à goûter beaucoup sa conversation, qui était pleine de bonne humeur et de bon sens, et conçut vite un grand respect pour son caractère et sa science. Ils restèrent à causer jusque tard dans la nuit ; et, vers deux heures du matin, Will ouvrit son cœur au jeune homme et lui dit combien il aspirait à quitter la vallée et quelles grandes espérances il avait associées aux cités de la plaine. Le jeune homme sifflota, puis eut un sourire.

— Mon jeune ami, commença-t-il, vous êtes à coup sûr un bien curieux petit bonhomme et vous désirez beaucoup de choses que vous n’aurez jamais. Croyez-moi, vous rougiriez de savoir à quel point les petits habitants de vos cités féeriques sont tous possédés d’un souhait aussi absurde, car c’est pour eux un crève-cœur continuel de ne pouvoir aller dans la montagne. Et laissez-moi vous dire que ceux qui descendent jusque dans les plaines n’y sont pas plutôt arrivés qu’ils aspirent cordialement à être de retour. L’air n’y est pas aussi léger ni aussi pur ; le soleil n’y resplendit pas davantage. Quant à la beauté, hommes et femmes, beaucoup sont en haillons, beaucoup sont défigurés par d’affreuses maladies, et une ville est un lieu si dur à ceux qui sont pauvres et sensibles, que beaucoup préfèrent mourir de leur propre main.

— Vous me jugez sans doute bien naïf, répondit Will. J’ai beau n’être jamais sorti de cette vallée, croyez-moi, je me suis servi de mes yeux. Je sais que chaque être vit sur son voisin ; j’ai vu, par exemple, que les poissons s’embusquent dans les remous pour attraper leurs confrères ; et le berger, qui forme un si joli tableau alors qu’il rapporte chez lui l’agneau, rapporte simplement son dîner. Je ne m’attends pas à ce que tout marche droit dans vos villes. Ce n’est pas ce qui me tracasse ; ç’aurait pu l’être, jadis ; mais, pour avoir toujours vécu ici, je n’en ai pas moins beaucoup interrogé et beaucoup appris dans ces dernières années, assez en tout cas pour me guérir de mes anciennes imaginations. Mais voudriez-vous donc que je meure comme un chien, sans voir tout ce qu’il a à voir ni faire tout ce qu’on peut faire, soit en bien, soit en mal ? Voudriez-vous que je passe toute mon existence ici entre cette route et la rivière, sans même faire un geste pour me hausser à vivre ma vie ?… Ah ! plutôt mourir sur-le-champ que de continuer à végéter ainsi !

— Des milliers de gens, dit le jeune homme, vivent et meurent comme vous, et n’en sont pas moins heureux.

— Ah ! dit Will, s’il y en a des milliers qui accepteraient d’être à ma place, pourquoi n’en est-il pas un qui la prenne ?

Il faisait tout à fait noir sous la tonnelle ; une lampe suspendue éclairait la table et les visages des causeurs ; et au long de la voûte de treillis, les pampres illuminés faisaient avec le ciel nocturne une découpure de vert translucide sur fond d’indigo sombre. Le jeune homme gras se leva, et, prenant Will par le bras, l’attira dehors, sous le firmament.

— Avez-vous jamais regardé les étoiles ? demanda-t-il, un doigt en l’air.

— Bien souvent.

— Et vous savez ce qu’elles sont ?

— J’ai imaginé beaucoup de choses.

— Ce sont des mondes comme le nôtre, dit le jeune homme. Certaines sont plus petites beaucoup sont un million de fois plus grosse que la terre ; et plusieurs de ces minuscules étincelles sont non seulement des mondes, mais des réunions de mondes qui tournent les uns autour des autres au milieu de l’espace. Nous ignorons ce qu’elles peuvent contenir, n’importe laquelle ; peut-être la réponse à tous nos problèmes ou la guérison de tous nos maux ; mais jamais nous ne pourrons y aller voir ; toute l’ingéniosité des hommes les plus habiles ne saurait équiper un vaisseau pour atteindre au plus proche de ces astres nos voisins, et l’existence la plus longue ne suffirait pas à semblable voyage. Qu’une grande bataille vienne d’être perdue, ou qu’un être chéri meure, que nous soyons transportés de joie ou d’enthousiasme, ils n’en brillent pas moins inlassablement sur nos têtes. Nous pouvons nous rassembler ici, à toute une armée, et crier à nous rompre les poumons, nul soupir ne leur parviendra. Nous pouvons escalader la plus haute montagne, nous n’en serons pas plus près d’eux. Il ne nous reste qu’à demeurer ici-bas dans le jardin et à leur tirer notre chapeau : le clair d’étoiles se pose sur nos crânes, et comme le mien est un peu chauve, vous le voyez sans doute reluire dans l’obscurité. La montagne et la souris. C’est à peu près tout ce que nous aurons jamais de commun avec Arcturus ou Aldébaran. Savez-vous appliquer une comparaison ? ajouta-t-il, posant la main sur l’épaule de Will. Une comparaison n’est pas une raison mais elle est d’ordinaire infiniment plus convaincante.

Will pencha un peu la tête, puis la releva vers le ciel. Les étoiles lui parurent se dilater et émettre un éclat plus vif ; et comme il levait les yeux de plus en plus haut, elles semblaient se multiplier sous son regard.

— Je vois, dit-il, en se tournant vers le jeune homme. Nous sommes dans une attrape à souris.

— Quelque chose comme ça. Avez-vous déjà vu un écureuil tourner dans sa cage ? et un autre écureuil philosophiquement assis à croquer ses noix ? Inutile de vous demander lequel des deux vous a paru le plus sot.


 

II. Marjory du presbytère

 

Quelques années plus tard, les vieux moururent tous deux au cours d’un même hiver, soignés avec dévouement par leur fils adoptif qui les pleura fort paisiblement après leur mort. Ceux qui avaient entendu parler de ses fantaisies vagabondes s’imaginèrent qu’il allait vendre tout aussitôt le bien et descendre la rivière, en quête d’aventures. Mais Will ne manifesta pas la moindre velléité de ce genre. Au contraire, il remit l’auberge sur un meilleur pied, et prit un couple de domestiques pour l’aider. Ainsi donc s’établit définitivement cet homme jeune, aimable, causeur, impénétrable, de six pieds trois pouces sans ses souliers, doué d’une constitution de fer et d’une voix sympathique. Il ne tarda pas à être classé parmi les singularités de la région. Il avait déjà quelque bizarrerie au premier abord, car il était toujours plein d’idées et ne cessait de révoquer en doute les banalités du sens commun ; mais ce qui accrédita surtout cette opinion à son sujet fut l’étrange manière dont il fit sa cour à Marjory, la fille du pasteur.

Marjory du presbytère était âgée d’environ dix-neuf ans, alors que Will atteignait la trentaine. Elle avait bon air et avait reçu bien meilleure éducation que n’importe quelle autre jeune fille du pays, comme il seyait à son rang. Elle tenait la tête haute, et avait déjà refusé plusieurs partis, ce qui lui valait d’être qualifiée sévèrement par le voisinage. Malgré cela, c’était une excellente fille dont n’importe quel homme se serait contenté.

Will la connaissait peu. Bien que l’église et la cure fussent à deux milles au plus de sa porte, on ne le voyait guère aller par là que le dimanche. Il arriva néanmoins que la cure devint inhabitable et qu’il fallut la reconstruire ; et pour un mois environ, le pasteur et sa fille vinrent loger, à un prix très modéré, dans l’auberge de Will. Or, tant par l’auberge et le moulin que grâce aux économies du vieux meunier, notre ami avait du foin dans ses bottes et, de plus, il était renommé pour son bon caractère et sa clairvoyance, qualités si précieuses dans un ménage ; aussi le bruit courut bientôt, répandu par les mal intentionnés, que le pasteur et sa fille n’avaient pas choisi les yeux fermés leur habitation provisoire.

Will était bien le dernier au monde à se laisser marier par cajolerie ou par intimidation. Il suffisait de voir ses yeux, limpides et calmes comme l’eau des étangs, mais doués d’une sorte de clarté intérieure, pour comprendre tout de suite que cet homme savait ce qu’il voulait et qu’il s’y tiendrait immuablement. Marjory non plus n’avait pas l’air débile, avec son regard droit et assuré, et sa démarche placide et résolue. C’était un problème de savoir si, après tout, elle n’était pas l’égale de Will en fermeté, ou lequel des deux porterait les culottes dans leur ménage. Mais Marjory ne s’en était jamais préoccupée et elle accompagna son père avec l’indifférence et l’ingénuité les plus parfaites.

On était encore si tôt en saison que les clients de Will étaient rares et espacés ; mais les lilas étaient déjà en fleurs et le temps était si doux que le couple dînait sous la tonnelle, au bruit de la rivière et des bois d’alentour qui résonnaient de chants d’oiseaux. Will prit bientôt à ces repas un plaisir singulier. Le pasteur était un convive assez terne, avec son habitude de somnoler à table ; mais jamais une parole rude ni méchante ne sortait de ses lèvres. Quant à sa fille, elle s’accommodait à son entourage avec la meilleure grâce du monde, et tout ce qu’elle disait paraissait à Will si joli et si plein d’à-propos, qu’il conçut une haute idée de ses perfections.

Il voyait son visage, lorsqu’elle l’inclinait un peu, se détacher sur le fond d’une sapinière en pente ; ses yeux brillaient paisiblement ; la lumière auréolait sa chevelure comme une écharpe ; un imperceptible sourire passait sur ses joues pâles, et Will ne pouvait se retenir de la contempler avec une gêne délicieuse. Elle avait l’air, même sans faire un mouvement, si accomplie par elle-même et si pleine de vitalité jusqu’au bout des ongles et aux franges de son vêtement, que le reste de la création en perdait tout attrait. Si Will détournait d’elle son regard pour le porter sur ce qui l’environnait, les arbres avaient l’air inertes et insensibles, les nuages pendaient mornement du ciel, et jusqu’aux cimes des montagnes lui étaient indifférentes. Le spectacle de la vallée entière ne pouvait soutenir la comparaison avec celui de cette unique jeune fille.

Will, en la compagnie de ses frères humains, demeurait toujours observateur ; mais sa faculté d’observation s’exerçait avec une acuité presque douloureuse lorsqu’il l’appliquait à Marjory. Il était attentif à ses moindres paroles et lisait dans ses yeux, en même temps, leur muet commentaire. Maints propos d’amabilité simple et sincère éveillaient un écho dans son cœur. Il lui découvrit une âme d’un bel équilibre, sûre de soi, sans crainte, sans désir, drapée de sérénité. Impossible de dissocier ses pensées de son apparence extérieure. Le galbe de son poignet, le ton paisible de sa voix, l’éclat de ses yeux, les lignes de son corps, s’harmonisaient avec ses paroles graves et douces, comme les accords qui accompagnent et soutiennent la voix du chanteur. Son influence ne pouvait se raisonner ni se discuter, mais on l’éprouvait avec bonheur et gratitude. Will, devant elle, retrouvait quelque chose de son enfance, et la pensée de Marjory prit place dans son âme parmi celles de l’aurore, de l’eau courante, des premières violettes et des lilas. C’est le propre de ce que l’on voit pour la première fois, ou que l’on retrouve après un long intervalle, comme les fleurs au printemps, de réveiller en nous l’acuité des sens et cette impression vitale de mystérieuse nouveauté qui autrement s’abolit avec la venue de l’âge ; — mais c’est la vue d’un visage aimé qui renouvelle de fond en comble notre personnalité.

Un jour après dîner, Will s’en alla faire un tour sous les sapins ; une béatitude grave le possédait de pied en cap, et tout en marchant il souriait au paysage et à lui-même. La rivière coulait avec un joyeux murmure entre les pierres du gué ; un oiseau chantait dans le bois ; les montagnes paraissaient démesurément hautes ; il leur jetait de temps en temps un coup d’œil et croyait les voir suivre ses mouvements avec une curiosité aussi bienveillante que vénérable. Ses pas le conduisirent à l’éminence d’où l’on apercevait la plaine. Il s’y assit sur une pierre et s’enfonça dans une méditation délicieuse.

La plaine s’étalait au loin avec ses cités et sa rivière d’argent ; tout dormait, à part un grand tourbillon d’oiseaux qui s’élevaient et s’abaissaient et giroyaient dans l’air bleu, indéfiniment. Il prononça tout haut le nom de Marjory, dont les syllabes ravirent son oreille. Il ferma les yeux, et l’image de Marjory surgit devant lui, lumineuse et douce et accompagnée de suaves pensées. Ah ! la rivière pouvait couler à jamais, les oiseaux voler toujours plus haut, jusqu’aux étoiles. Tout cela, il le voyait bien, n’était qu’agitation vaine ; car, sans faire un pas et en attendant avec patience dans le creux de sa vallée natale, lui aussi avait rencontré la lumière bienheureuse.

Le lendemain, à table, tandis que le pasteur bourrait sa pipe, Will fit une sorte de déclaration.

— Mademoiselle Marjory, dit-il, je n’ai jamais aimé personne autant que vous. Je suis un homme assez froid et peu communicatif, non par manque de cœur, mais par une anomalie dans ma façon de penser ; et tout le monde me paraît étranger. C’est comme s’il existait autour de moi un cercle qui me sépare de chacun, sauf de vous : j’entends bien les autres parler et rire, mais vous, vous êtes toute proche… Est-ce que cela vous déplaît ?

Marjory ne répondit rien.

— Parlez, ma fille, dit l’ecclésiastique.

— Non, pasteur, reprit Will, ne l’influençons pas. Je me sens moi-même la langue liée, contre mon habitude ; et Marjory n’est qu’une femme, et encore presque une enfant. Mais, pour ma part, autant que je puis comprendre ce que signifie le mot, il me semble que je suis amoureux d’elle. Je ne veux pas trop m’avancer, car je puis me tromper ; mais voilà, je pense, où j’en suis. Et si MlleMarjory a, de son côté, d’autres sentiments, je la prierai de vouloir bien nous le signifier.

Marjory resta silencieuse, comme si elle n’avait pas entendu.

— Qu’en dites-vous, pasteur ? demanda Will.

— Ma fille doit parler, répondit l’ecclésiastique, en posant sa pipe. Notre voisin ici présent dit qu’il vous aime, Madge. L’aimez-vous, oui ou non ?

— Je crois que oui, dit Marjory, d’une voix faible.

— Eh bien alors, tout est pour le mieux ! s’écria Will, chaleureusement. Et il prit la main de Marjory par-dessus la table, et la garda un moment dans les siennes avec un parfait bonheur.

— Il faudra vous marier, remarqua le pasteur, en remettant sa pipe à la bouche.

— Est-ce vraiment ce qu’il convient de faire, à votre avis ? demanda Will.

— C’est indispensable.

— Très bien, dit le soupirant.

Deux ou trois jours se passèrent en grande joie pour Will, bien qu’un observateur ne s’en fût guère douté. Il continuait à prendre ses repas en face de Marjory, à causer avec elle et la contempler en présence de son père ; mais il ne tenta point de la voir seule à seule, ni ne modifia en rien sa conduite avec elle et demeura tel qu’il était depuis le début.

La jeune fille fut peut-être un peu déçue, et peut-être avec raison ; mais s’il lui eût suffi de figurer dans toutes les pensées d’un autre, et par là d’envahir et altérer sa vie entière, elle avait de quoi être entièrement satisfaite. Car pas une minute elle n’était absente de l’esprit de Will. Il s’asseyait au bord de la rivière, à considérer le remous et les évolutions des poissons et les roseaux ondulants ; il errait seul sous le crépuscule violet, tandis que les merles sifflaient autour de lui dans les bois ; le matin, il se levait tôt pour voir le ciel passer du gris au vermeil et la lumière jaillir sur les cimes ; et tout le temps il ne cessait de se demander s’il n’avait jamais vu ces choses, ou comment il se faisait que leur aspect actuel fut si différent. Le tic-tac de son moulin, le bruit du vent parmi les arbres, l’ébahissaient et le charmaient. Les pensées les plus enchanteresses se présentaient spontanément à son esprit. Il était si heureux qu’il n’en dormait plus, et si inquiet qu’il ne pouvait tenir en place lorsqu’il n’était pas avec elle. Et néanmoins on eût dit qu’il l’évitait, au lieu de la rechercher.

Un jour, comme il rentrait d’une longue promenade, Will trouva Marjory en train de cueillir des fleurs dans le jardin. Arrivé à sa hauteur, il ralentit le pas et continua de marcher à son côté.

— Vous aimez les fleurs ? demanda-t-il.

— Oui, je les aime beaucoup, répondit Marjory. Et vous ?

— Ma foi non, pas tellement. Ce n’est pas grand-chose, après tout. J’admets volontiers qu’on ait du goût pour elles, mais pas en les traitant comme vous faites ici.

— Qu’est-ce que je fais ? interrogea-t-elle en s’arrêtant et levant les yeux vers lui.

— Vous les cueillez. Elles sont beaucoup mieux à leur place, et y font plus bel effet, si vous voulez savoir.

— Je veux les avoir à moi, répliqua-t-elle, les emporter sur mon cœur et les garder dans ma chambre. Cela me tente, de les voir pousser. Elles semblent me dire : Allons, faites quelque chose de nous… Mais dès que je les ai cueillies et que je les tiens, le charme est rompu et je les regarde sans désir.

— Vous voulez les posséder, reprit Will, afin de n’y plus penser. C’est un peu comme de tuer la poule aux œufs d’or. C’est un peu comme ce que je voulais faire quand j’étais petit. Car j’aimais beaucoup à regarder la plaine, d’ici, et je souhaitais descendre jusqu’à son niveau, — où je ne l’aurais plus vue. N’était-ce pas bien raisonné ? Mon amie, si les gens y réfléchissaient, tous feraient comme moi ; et vous laisseriez les fleurs tranquilles, tout comme je reste dans la montagne.

Mais soudain il s’interrompit : « Seigneur ! » s’écria-t-il. Et comme elle lui demandait ce qu’il avait, il éluda la question et rentra chez lui portant sur son visage une expression presque amusée.

Il fut silencieux à table ; et après la tombée de la nuit et l’apparition des étoiles, il se promena de long en large durant des heures et d’un pas inégal dans la cour et le jardin. Il y avait encore de la lumière dans la chambre de Marjory, dont la fenêtre découpait un petit carré long d’orangé dans un paysage de montagnes bleu foncé et de clair d’étoiles d’argent.

L’imagination de Will divagua beaucoup à propos de cette fenêtre ; mais ses pensées n’étaient pas d’un amoureux. « La voilà dans sa chambre, songeait-il, et voilà le ciel éclairé, là-haut : bénédiction sur l’un et l’autre ! » L’un et l’autre avaient sur sa vie une heureuse influence ; l’un et l’autre lui donnaient apaisement, réconfort, et entière satisfaction du monde. Que pouvait-il leur demander de plus ?

Le jeune homme gras et la conversation qu’il avait eue avec lui revinrent à sa mémoire, au point qu’il rejeta la tête en arrière et, se faisant un porte-voix de ses mains, poussa des appels vers les cieux innombrables. Soit à cause de la position de sa tête, ou bien par suite de l’effort qu’il fit, il lui sembla voir se trémousser les étoiles et une traînée de lumière givrée passer de l’une à l’autre tout autour du ciel. En même temps, un coin du rideau se souleva, pour retomber aussitôt.

Will eut un éclat de rire. « L’un et l’autre ! pensa-t-il. Les étoiles se trémoussent et le rideau se soulève. Allons, je suis devant Dieu un grand magicien ! En vérité, si j’étais un sot, ne serais-je pas en bonne voie ? » et il alla se coucher, ricanant tout bas : « Oui, si j’étais un sot ! »

Le lendemain matin, de très bonne heure, il la revit dans le jardin et s’en fut à sa rencontre.

— J’avais songé à me marier, commença-t-il à brûle-pourpoint ; mais, toute réflexion faite, j’ai conclu que ce n’était pas la peine.

Elle ne lui jeta qu’un bref regard ; mais son aspect de radieuse candeur eût, en l’occurrence, intimidé un ange, et elle abaissa aussitôt les yeux vers le sol sans rien dire. Il la vit frissonner.

— J’espère que cela ne vous déplaît pas, poursuivit-il, un peu troublé. Il ne faut pas. J’ai bien réfléchi et, sur mon âme, la chose est sans intérêt. Nous n’en serions pas du tout plus proches que nous ne sommes à cette heure, ni même, si j’y vois clair, aussi heureux.

— Inutile d’user de circonlocutions avec moi, dit-elle. Je me souviens fort bien que vous avez refusé de vous trop avancer ; et je vois à présent que vous vous trompiez et qu’en réalité vous ne vous êtes jamais soucié de moi ; je regrette seulement d’avoir été ainsi dupée.

— Je vous demande pardon, dit Will avec force, vous ne comprenez pas ce que je veux dire. Quant à savoir si je vous ai aimée ou non, je laisse la question à d’autres. Sauf en un point, mes sentiments n’ont pas changé ; et par ailleurs, vous pouvez vous vanter d’avoir modifié du tout au tout ma vie et ma personnalité. Je le dis littéralement. Je ne crois pas que ce soit la peine de nous marier. Je préférerais vous voir continuer à vivre avec votre père, de façon à ce que je puisse aller vous rendre visite une fois ou deux par semaine, comme on va à l’église, et entre temps nous serions très heureux l’un et l’autre. Telle est mon idée… D’ailleurs, je vous épouserai si vous y tenez.

— Savez-vous bien que vous m’outragez ? s’exclama-t-elle.

— Non pas, Marjory, non pas, si une conscience pure n’est pas un vain mot. Je vous offre de tout mon cœur une affection parfaite. Vous pouvez la prendre ou la laisser, quoique je soupçonne qu’il est au-delà de votre pouvoir ou du mien de changer ce qui existe et de me libérer l’esprit. Je vous épouserai, si vous voulez ; mais je le répète, ce n’est pas la peine, et il vaut mieux que nous restions bons amis. Bien que je sois un homme paisible, j’ai vu beaucoup de choses dans ma vie. Fiez-vous-en à moi et acceptez ce que je vous propose ; ou sinon, dites-le, et je vous épouse sur-le-champ.

Il y eut un silence prolongé, et Will, qui commençait à se sentir mal à l’aise, s’irrita en conséquence.

— On dirait que vous êtes trop fière pour dire ce que vous en pensez, reprit-il. Croyez-moi, c’est regrettable. S’expliquer franchement simplifie la vie. Un homme peut-il être plus loyal envers une femme que je ne l’ai été avec vous ? J’ai dit ma pensée, et vous laisse le choix. Voulez-vous que je vous épouse ? ou voulez-vous, comme je le crois préférable, accepter mon amitié ? ou en avez-vous assez de moi définitivement ? Dites-le, pour l’amour de Dieu ! Votre père, vous le savez, vous a dit qu’une jeune fille doit donner son avis sur ces matières.

À ces mots, elle sembla se ressaisir, s’éloigna sans un mot, traversa rapidement le jardin et disparut dans la maison laissant Will assez penaud de ce dénouement. Il se mit à arpenter le jardin, en sifflotant. Parfois il s’arrêtait et contemplait le ciel et les sommets ; parfois il descendait jusqu’à l’extrémité du barrage et s’y asseyait, à regarder stupidement couler l’eau. Tout ce tracas et cette perplexité étaient si étrangers à son caractère et à la vie qu’il s’était délibérément choisie, qu’il commença de regretter la venue de Marjory. « Après tout, songeait-il, j’étais aussi heureux qu’on peut l’être. Je pouvais venir ici regarder mes poissons tout le long du jour si je le désirais ; j’étais aussi stable et satisfait que mon vieux moulin. »

Marjory descendit pour dîner, l’air très calme et réservé ; et ils ne furent pas plus tôt attablés tous les trois que, les yeux fixés sur son assiette, mais sans laisser voir d’autre signe d’embarras ou de tristesse, elle tint ce discours à son père :

— Père, M. Will et moi avons examiné les choses. Nous reconnaissons que nous nous sommes tous deux mépris sur la nature de nos sentiments, et il consent, sur ma proposition, à abandonner toute idée de mariage et à n’être plus rien que mon excellent ami, comme par le passé. Vous le voyez, il n’y a pas entre nous l’ombre de querelle, et j’espère que nous le verrons souvent à l’avenir, car il sera toujours le bienvenu chez nous. C’est naturellement à vous de décider, père, mais peut-être ferions-nous mieux de quitter la maison de M. Will. Je crois, après ce qui s’est passé, que nous ne serions pas des hôtes bien agréables ces jours-ci.

Will qui s’était dès l’abord contenu avec difficulté, fit entendre, à ces derniers mots, un son inarticulé et leva le bras d’un air véritablement malheureux, comme s’il allait interrompre et contredire Marjory. Mais elle l’en empêcha par un simple coup d’œil, qu’elle lui lança d’un air irrité, en disant :

— Vous aurez, j’espère, l’obligeance de me laisser expliquer l’affaire moi-même.

Will fut absolument décontenancé par son expression et par le ton de sa voix. Il se tint tranquille et conclut qu’il y avait en cette jeune fille des choses dépassant sa compréhension, ce qui était tout à fait exact.

Le pauvre pasteur restait la tête basse. Il tenta de démontrer qu’il s’agissait d’une simple pique d’amoureux et qu’il n’en serait plus question avant le soir ; et quand il fut délogé de cette position, il s’efforça de soutenir que là où il n’y a pas de différend, il n’y a nulle nécessité de séparation ; car le bonhomme aimait à la fois son confort et son hôte.

C’était un spectacle curieux de voir la jeune fille les mener tous deux, sans presque rien dire, sinon très calmement, et malgré cela, en venir à ses fins et les conduire où elle voulait, grâce à son tact féminin et par des généralités. On eût dit qu’elle n’avait rien fait, — on eût dit que les choses s’étaient simplement rencontrées ainsi, — lorsque son père et elle partirent l’après-midi même, dans une carriole de paysan, et descendirent la vallée jusqu’à un autre hameau pour y attendre que leur maison fût en état de les recevoir.

Mais Will avait observé de près la jeune fille, dont l’adresse et la résolution ne lui échappaient point. En se retrouvant seul, il eut à ruminer divers sujets curieux. Il était fort triste et esseulé, pour commencer. Tout attrait avait disparu de sa vie, et il avait beau regarder les étoiles indéfiniment, il ne trouvait en elles ni appui ni réconfort. Ensuite c’était un tourbillon dans son esprit, au souvenir de Marjory. La conduite de celle-ci l’avait stupéfié et irrité, et néanmoins il ne pouvait s’empêcher de l’admirer. Certes, un bel ange pervers se révélait dans l’âme paisible qu’il n’avait pas soupçonnée jusqu’alors ; mais cette âme, dont l’influence cadrait si mal avec la sérénité voulue de sa vie, il ne pouvait s’empêcher de désirer sa possession avec ardeur. Tel celui qui a vécu parmi les ombres et qu’éblouit soudain le soleil, il souffrait et jouissait à la fois.

À mesure que les jours s’écoulaient, il passait d’un extrême à l’autre : se félicitant de sa vigoureuse détermination, puis bafouant sa timorée et sotte prévoyance. De ces deux points de vue, le premier était peut-être le plus vrai selon son cœur et répondait au cours normal de sa pensée ; mais le second se faisait jour de temps à autre avec une violence incoercible. Il perdait alors tout respect humain, et ne faisait plus que monter et descendre par la maison et le jardin, ou se promener dans la sapinière, comme un homme affolé de remords.

Will, avec son esprit égal et pondéré, trouvait cet état de choses insupportable ; il résolut d’y mettre fin à tout prix. Donc, par une chaude après-dînée d’été, il revêtit ses plus beaux habits, empoigna son bâton d’épine, et descendit la vallée, au long de la rivière. À peine eut-il pris cette détermination, qu’il recouvra toute sa sérénité habituelle et qu’il s’intéressa au temps radieux et aux paysages variés, sans aucun mélange d’inquiétude ou d’impatience désagréable. De quelque façon que l’affaire tournât, c’était à peu près la même chose pour lui. Si elle consentait, il lui faudrait l’épouser, cette fois, et tout serait pour le mieux, peut-être. Si elle refusait, il n’aurait rien à se reprocher, et pourrait à l’avenir suivre sa voix propre, en tout repos de conscience. Il espérait, en somme, qu’elle refuserait ; mais lorsqu’il revit entre les saules, à un tournant de la rivière, le toit roux qui l’abritait, il fut à demi tenté de faire le souhait opposé, et plus qu’à demi honteux de se voir aussi peu ferme dans ses résolutions.

Marjory eut l’air contente de le voir et lui tendit aussitôt la main sans affectation.

— J’ai réfléchi à ce mariage, commença-t-il.

— Moi aussi, répondit-elle. Et j’admire de plus en plus votre sagesse. Vous me comprenez mieux que je ne me comprends ; et me voilà tout à fait persuadée que les choses sont très bien comme elles sont.

— Toutefois… hasarda Will.

— Vous devez être fatigué, interrompit-elle. Prenez un siège et acceptez un verre de vin. L’après-midi est très chaud ; je tiens à ce que vous ne soyez pas mécontent de votre visite. Il vous faut venir souvent ; une fois par semaine, si cela vous arrange ; j’ai toujours grand plaisir à voir mes amis.

— Oh oh ! cela va bien, se dit Will à part. Je vois que j’avais raison, après tout.

Et il fit une très agréable visite, retourna chez lui en excellentes dispositions et ne se préoccupa plus de l’affaire.

Pendant près de trois ans, Will et Marjory demeurèrent sur ce pied, se voyant une ou deux fois la semaine sans qu’il y eût une parole d’amour prononcée ; et tout ce temps Will fut, je crois, aussi heureux que possible. Il restreignait un peu son plaisir de la voir ; et souvent il-allait se promener jusqu’à mi-chemin de la cure et s’en retournait, comme pour se mettre en appétit. Car il y avait sur la route un tournant d’où il pouvait voir le clocher de l’église encadré dans une ouverture de la vallée, entre des pentes de sapins, avec un bout de plaine en guise de fond. Il affectionnait beaucoup cet endroit et s’y asseyait pour moraliser avant de retourner chez lui. Les paysans s’habituèrent si bien à le rencontrer là vers le crépuscule, qu’ils appelèrent l’endroit : « le tournant de Will du moulin ».

Au bout des trois ans, Marjory lui joua le mauvais tour d’épouser, sans crier gare, quelqu’un d’autre. Will supporta le coup en brave, et remarqua simplement que, pour si peu « qu’il connût les femmes, il avait agi en toute prudence, de ne l’épouser point, trois ans plus tôt. Évidemment elle se connaissait fort peu i elle-même et, en dépit d’apparences trompeuses, elle était aussi légère et volage que les autres. Il pouvait se vanter de l’avoir échappé belle, disait-il ; et il prit en conséquence une plus haute opinion de sa sagesse. Mais au fond du cœur il fut passablement contrit, se rongea de mélancolie durant un mois ou deux, et perdit de son embonpoint, ce qui étonna ses serviteurs.

Ce fut environ un an après ce mariage que Will fut réveillé au milieu de la nuit par un galop de cheval sur la route, que suivirent des coups précipités à la porte de l’auberge. Il ouvrit sa fenêtre et vit un garçon de ferme, monté et tenant un second cheval par la bride. Cet homme le pria de venir avec lui en toute hâte, car Marjory se mourait et désirait instamment le voir à son chevet. Will était mauvais cavalier et fit le trajet si lentement que la pauvre jeune dame était bien proche de sa fin lorsqu’il arriva. Mais ils purent s’entretenir quelques minutes en particulier, et il fut présent et versa des larmes amères lorsqu’elle rendit le dernier soupir.


 

III. La mort

 

L’une après l’autre, les années tombèrent au néant. Dans les villes de la plaine, avec d’énormes tumultes, la rouge révolte éclata et fut noyée dans le sang, la bataille inclina de côté et d’autre, les patients astronomes, du haut de leurs observatoires, découvrirent et baptisèrent des étoiles nouvelles, on joua des pièces dans les théâtres illuminés, des gens furent portés à l’hôpital sur des civières, — bref, l’habituelle agitation des vies humaines emplit les grouillantes agglomérations. Là-haut, dans la vallée de Will, seuls les vents et les saisons faisaient époque ; les poissons voguaient dans le courant rapide, les oiseaux tournoyaient en l’air, les cimes des pins frémissaient sous les étoiles, les hautes montagnes dominaient tout ; et Will allait à ses affaires, et s’occupait de son auberge, tant que la neige commença de s’épaissir sur son front.

Son cœur restait jeune et vigoureux ; et si son pouls était devenu plus calme, il battait toujours fort et ferme à ses poignets. Ses joues étaient rouges à l’instar des pommes mûres ; il se voûtait un peu, mais son pas était toujours assuré ; et ses mains nerveuses avaient pour chacun une pression amicale. Son visage était couvert de ces craquelures que donne le grand air (et qui, tout bien considéré, ne sont rien moins qu’un coup de soleil permanent) ; ces craquelures font ressortir la stupidité des visages stupides ; mais chez Will, au contraire, ce témoignage d’une vie simple et naturelle donnait seulement un nouveau charme à ses yeux limpides et à sa bouche souriante. Ses propos étaient remplis de sagesse. Il aimait son prochain, et son prochain l’aimait.

Dans la saison où la vallée débordait de touristes, la tonnelle de Will connaissait des nuits joyeuses ; et les aperçus de l’aubergiste, qui semblaient paradoxaux à ses voisins, faisaient bien souvent l’admiration des gens instruits venus de la ville ou des universités. En fait, il jouissait d’une très noble vieillesse et sa réputation s’étendait chaque jour. À la fin, elle atteignit jusqu’aux cités de la plaine, et les jeunes gens, au retour de leurs voyages d’été, causaient ensemble, dans les cafés de Will du Moulin et de sa philosophie intuitive. On lui fit maintes avances, croyez-le, mais rien ne put l’amener à quitter le haut de sa vallée. Il hochait la tête en fumant sa pipe et souriait d’un air entendu.

— Vous arrivez trop tard, disait-il. Je suis mort, à présent : j’ai fini de vivre. Il y a cinquante ans, vous m’auriez mis l’eau à la bouche ; mais aujourd’hui, vous ne me tentez même pas. Celui qui a vécu longtemps ne se soucie plus de vivre davantage. — Une autre fois : « Il n’y a, entre une longue vie et un bon dîner, qu’une différence : c’est que, dans le dîner, le dessert vient à la fin. » — Et encore : « Lorsque j’étais petit, cela m’intriguait beaucoup de savoir si c’était moi ou le monde qui était curieux et digne d’intérêt. Maintenant, je sais que c’est moi, et je m’en tiens là. »

Il ne montra jamais aucun symptôme de faiblesse et resta vaillant et ferme jusqu’au bout. On dit seulement qu’il devint moins causeur dans les derniers temps, et qu’il écoutait les autres durant des heures, avec un intérêt sympathique mais silencieux. Toutefois, lorsqu’il parlait, c’était avec encore plus de justesse et d’expérience consommée. Il buvait volontiers une bouteille de vin, surtout au coucher du soleil, sur le tertre, ou tard dans la soirée, sous la tonnelle, aux étoiles. La vue de toute chose attrayante et inattingible excitait son plaisir, disait-il ; et il affirmait avoir assez vécu pour admirer une chandelle, surtout lorsqu’il la comparait à une planète.

Une nuit de sa soixante-douzième année, il se réveilla dans son lit en un tel malaise physique et moral qu’il se leva et s’habilla pour aller méditer sous la tonnelle. Il faisait absolument noir, sans une étoile ; la rivière était grosse, et les bois et les prairies humides chargeaient l’air de parfums. Il avait tonné pendant la journée, et le lendemain menaçait d’être encore plus orageux. Nuit funèbre et asphyxiante pour un homme de soixante-douze ans.

Soit à cause du temps, ou de l’insomnie, ou grâce à un air de fièvre dans sa vieille tête, Will était hanté de souvenirs tumultueux. Son enfance, la nuit avec le jeune homme gras, la mort de ses parents adoptifs, les journées d’été avec Marjory, et maints autres de ces petits détails qui n’ont Pair de rien pour autrui, et qui sont néanmoins pour chacun le vrai fin mot de l’existence, — des choses vues, des paroles entendues, des regards mal interprétés, — surgissaient de recoins oubliés et accaparaient son attention. Les morts mêmes revenaient, et non seulement ils participaient à cette idéale représentation de souvenirs qui avait lieu dans son cerveau, mais ils affectaient matériellement ses sens, comme il arrive dans les songes profonds et intenses. Le jeune homme gras s’accoudait sur la table en face de lui ; Marjory allait et venait avec son tablier plein de fleurs, entre le jardin et la tonnelle ; il entendait le vieux pasteur vider sa pipe à petits coups et se moucher bruyamment. Le flux de sa conscience montait et s’abaissait ; il était parfois à moitié endormi et enfoncé dans ses rappels du passé ; et parfois, tout éveillé, à se demandait où il était.

Mais vers le milieu de la nuit, il entendit la voix du meunier défunt qui l’appelait comme c’était sa coutume lors de l’arrivée d’un client. L’hallucination fut si complète que Will bondit de son fauteuil et attendit que l’appel se renouvelât. Or, en écoutant, il perçut un autre bruit que le murmure de la rivière et le tintement de la fièvre dans ses oreilles. On eût dit un ébrouement de chevaux et des craquements de harnais, comme si une voiture à l’attelage impatient venait de s’arrêter sur la route, devant la grand-porte de la cour. À pareille heure, sur cette voie âpre et dangereuse, pareille supposition était évidemment absurde. Will la rejeta, se rassit dans son fauteuil de la tonnelle, et le sommeil se referma sur lui comme une eau courante. Il fut encore une fois réveillé par l’appel du meunier, plus lointain et sépulcral que devant ; et encore une fois il ouït la rumeur d’un équipage sur la route. Et ainsi par trois ou quatre fois, le même songe ou la même délusion s’offrit à ses sens. À la fin, avec le sourire dont on tranquillise un enfant nerveux, il s’avança vers le portail, afin d’apaiser ses doutes.

Bien qu’il n’y eût pas loin de la tonnelle au portail, le trajet prit un certain temps à Will. Il lui semblait que les morts se pressaient autour de lui dans la cour et lui barraient le chemin à chaque pas. Et d’abord, il eut la surprise de sentir un parfum pénétrant d’héliotrope ; c’était comme si le jardin eût été, de bout en bout, garni de ces fleurs, et que la nuit chaude et humide eût ramassé tous leurs parfums en une bouffée unique. Or, l’héliotrope était la fleur favorite de Marjory, et depuis sa mort on n’en cultivait plus dans le jardin de Will.

— Il faut que je sois fou, pensa-t-il. Pauvre Marjory, avec ses héliotropes !

Et là-dessus il leva les yeux vers la fenêtre qui avait jadis été celle de la jeune fille. Sa surprise de tout à l’heure devint quasi de l’effroi, car il y avait de la lumière dans la chambre : la fenêtre était, comme jadis, un carré long orangé ; et le coin du rideau se souleva et retomba, comme cette nuit où il était resté à crier sa perplexité aux étoiles. L’illusion ne dura qu’un instant ; mais il fut un peu démoralisé, et il se frotta les yeux en considérant la silhouette de la maison découpée sur la nuit noire.

Tandis qu’il était là, — et depuis fort longtemps, croyait-il, — le bruit se renouvela, sur la route, et il se retourna juste à point pour accueillir un étranger qui s’avançait dans la cour. On discernait sur la route, derrière lui, comme le profil d’une grande berline, que surmontaient, comme autant de plumets, de noires cimes de pins.

— Monsieur Will ? interrogea le nouveau venu, d’un ton bref et militaire.

— En personne, monsieur, répondit Will. Qu’y a-t-il pour votre service ?

— J’ai entendu beaucoup parler de vous, M. Will, reprit l’autre ; beaucoup, et en bien. Et quoique j’aie du travail par-dessus la tête, je tiens à boire une bouteille de vin sous votre tonnelle. Avant de partir, je vous dirai mon nom.

Will le conduisit sous la treille, puis alluma une lampe et déboucha une bouteille. Il n’était pas neuf aux compliments de ce genre et n’espérait pas grand chose de celui-ci, ayant éprouvé déjà maintes déceptions. Une sorte de nuage enveloppait ses esprits et l’empêchait de trouver l’heure singulièrement choisie. Il se mouvait comme dans un rêve, et la lampe lui parut s’allumer et la bouteille se déboucher avec la facilité de la pensée. Néanmoins, l’aspect de son visiteur éveillait sa curiosité et il s’efforça en vain de diriger la lumière sur son visage. Soit qu’il maniât la lampe avec maladresse, soit qu’il eût les yeux obscurcis, il ne put guère discerner qu’une ombre attablée en face de lui. Il ne cessa de regarder cette ombre, en essuyant les verres, et un froid étrange lui envahit le cœur. Le silence lui pesait, car il n’entendait plus rien à présent, pas même la rivière, en dehors du bourdonnement de ses artères.

— À votre santé, dit l’étranger, d’une voix rude.

— Par obéissance, monsieur, répondit Will en avalant son vin, dont le goût lui parut bizarre.

— Vous êtes, paraît-il, un homme très entier, poursuivit l’étranger.

Will lui répondit par un sourire satisfait et un bref signe de tête.

— Moi aussi, continua l’autre ; et c’est ma plus grande joie que de marcher sur les pieds des gens. Je ne veux personne d’entier, en dehors de moi. Non, personne ! J’ai dérangé, en mon temps, les combinaisons de rois, de généraux, de grands artistes… Que diriez-vous, si j’étais venu ici afin de déranger les vôtres ?

Will eut sur le bout de la langue une verte repartie ; mais la politesse de vieil aubergiste fut la plus forte ; il se tut et se contenta de faire un geste évasif.

— Eh bien oui, dit l’étranger, c’est pour cela que je suis venu. Et si je ne vous tenais en une estime particulière, je n’y mettrais pas tant de façons. Vous vous vantez, paraît-il, de rester où vous êtes. Vous avez résolu de ne pas bouger de votre auberge. Or, je suis décidé à vous emmener faire un tour avec moi dans ma berline, et avant que cette bouteille soit vide, vous viendrez.

— Ce serait là une chose singulière, à coup sûr, répondit Will en riant. Mais, monsieur, j’ai poussé ici comme un vieux chêne ; le diable en personne aurait du mal à me déraciner ; et puisque vous êtes, à ce que je vois, un vieux monsieur qui aime à s’amuser, je parie une autre bouteille que vous perdrez vos peines avec moi.

Le trouble de sa vue allait augmentant, mais il sentait néanmoins peser sur lui un regard scrutateur, aigu et froid, qui l’irritait tout en le domptant.

— Il ne faut pas vous imaginer, exclama-t-il soudain, d’une façon brusque et fébrile qui l’étonna et l’inquiéta, — que je suis casanier, ou que je redoute quelque chose après Dieu. Dieu sait que je suis las de tout ceci ; et lorsque viendra le temps d’un voyage plus long que vous n’en rêvâtes jamais, je suis persuadé que je me trouverai prêt.

L’étranger vida son verre et le repoussa loin de lui. Il baissa les yeux une minute ; puis, s’appuyant sur la table, il tapota deux ou trois fois de l’index sur l’avant-bras de Will.

— Le temps est venu, dit-il, solennel.

Une horripilation sinistre irradiait du point qu’il avait touché. Le ton de sa voix, morne et lugubre, éveilla des échos singuliers dans le cœur de Will.

Je vous demande pardon, dit-il, un peu déconcerté, que voulez-vous dire ?

— Regardez-moi, et vous constaterez que votre vue est vague. Levez votre main : elle est pesante et morte. Cette bouteille de vin est votre dernière, Mr Will, et cette nuit votre dernière sur la terre.

— Vous êtes médecin ? demanda Will.

— Le meilleur qui fut jamais, répliqua l’autre ; car je guéris à la fois le corps et l’âme par la même ordonnance. J’abolis toute douleur et je remets tout péché ; et lorsque mes patients se sont trompés dans leur vie, je dénoue toutes complications, et les remets debout et libres.

— Je n’ai pas besoin de vous, dit Will.

— Un temps vient pour tous les hommes, répondit le docteur, où le gouvernail échappe à leurs mains. Pour vous, grâce à votre prudence et à votre modération, il a mis longtemps à venir, et vous avez eu longtemps pour vous préparer à sa venue. Vous avez vu ce qu’il y avait à voir autour de votre moulin ; vous avez passé toute votre vie sur place, comme un lièvre au gîte ; mais à présent, c’est fini de tout cela ; et (ajouta le docteur en se redressant) il vous faut vous lever et me suivre.

— Vous êtes un singulier médecin, dit Will, qui regardait son hôte avec attention.

— Je suis une loi naturelle, répondit celui-ci. On m’appelle la Mort.

— Que ne le disiez-vous plus tôt ! s’écria Will. Je vous attends depuis des années. Donnez-moi la main, et soyez le bienvenu.

— Appuyez-vous sur mon bras, dit l’étranger, car déjà les forces vous abandonnent. Appuyez-vous aussi fort que vous voudrez ; car j’ai beau être vieux, je suis robuste. Il n’y a que trois pas d’ici à mon carrosse, et il mettra fin à tous vos ennuis. Sachez-le, Will, je n’ai pas cessé de veiller sur vous comme sur mon propre fils ; et de tous ceux que je suis jamais venu chercher depuis si longtemps, c’est vers vous que je viens avec le plus de bienveillance. Je suis caustique, et mon premier abord blesse parfois les gens ; mais je suis au fond un excellent ami pour ceux qui vous ressemblent.

— Depuis que Marjory me fut enlevée, vous étiez, je l’affirme devant Dieu, le seul ami que j’attendais.

Bras dessus bras dessous, le couple se mit en marche.

À ce moment, l’un des serviteurs s’éveilla et, avant de se rendormir, il entendit un bruit de chevaux qui s’ébrouaient ; du haut en bas de la vallée il y eut, cette nuit-là, comme le murmure d’un vent doux et paisible s’écoulant vers la plaine, et lorsque le monde s’éveilla, le lendemain, Will du Moulin était parti en voyage, définitivement.

 

(traduction: Théo Varlet)