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Olalla

À présent, dit le docteur, mon rôle est fini et, je puis le dire avec quelque vanité, bien fini. Il ne vous reste plus qu’à vous en aller loin de cette froide et funeste cité, passer deux mois à l’air pur et sans aucun souci. Ce dernier point vous regarde. Quant au premier, je crois avoir votre affaire. La rencontre, d’ailleurs, est assez curieuse ; c’est d’hier seulement que le Padre est arrivé de la campagne ; et, comme nous sommes de vieux amis, malgré nos professions opposées, il est venu me consulter sur les misères de quelqu’un de mes paroissiens.

«  Cette famille était… mais vous ignorez l’Espagne et les noms mêmes de nos grands vous sont presque inconnus. Sachez donc seulement que cette famille, jadis considérable, est tombée aujourd’hui dans le dénuement le plus complet. Elle ne possède plus rien, en dehors de la residencia et de quelques lieues de collines pelées, où une chèvre même ne trouverait pas à se nourrir. Mais la maison est une belle demeure, ancienne, et très salubrement située dans la haute montagne.

«  Mon ami ne m’eut pas plus tôt débité son histoire, que je pensai à vous. Je lui dis que j’avais un officier blessé, blessé pour la bonne cause, qui avait actuellement besoin de changer d’air, et lui proposai de vous faire prendre en pension par ses amis. Aussitôt le visage du Padre s’assombrit, comme je l’avais prévu non sans malice. C’était de toute impossibilité, me dit-il. Alors, qu’ils meurent de faim ! dis-je, car je n’ai pas de sympathie pour une fierté de gueux.

«  Là-dessus, nous nous séparâmes, peu satisfaits l’un de l’autre ; mais hier, à mon étonnement, le Padre revint me faire sa soumission : la difficulté, me dit-il, se trouvait, renseignements pris, moindre qu’il ne l’avait craint ; ou, en d’autres termes, ces orgueilleux avaient mis leur orgueil dans leur poche. Je conclus l’affaire et, sous réserve de votre acceptation, je vous ai retenu un appartement à la residencia. L’air de ces montagnes vous renouvellera le sang ; et la vie tranquille que vous y mènerez vaut tous les médicaments de la terre.

— Docteur, dis-je, vous avez été mon bon ange en tout et votre conseil est un ordre. Mais dites-moi, s’il vous plaît, quelque chose de cette famille dans laquelle je vais demeurer.

— J’y arrive, répondit mon ami ; d’autant qu’il y a là une difficulté. Ces gueux sont, comme je vous l’ai dit, de très haute descendance et gonflés de la plus chimérique vanité : ils ont vécu depuis plusieurs générations dans un isolement croissant, évitant aussi bien les riches, devenus trop hauts pour eux, que les pauvres, qu’ils s’obstinaient à regarder comme trop bas ; et même aujourd’hui que la pauvreté les force d’ouvrir leur porte à un hôte, ils ne, peuvent s’empêcher d’y mettre une condition fort malgracieuse. Il vous faut, disent-ils, rester un étranger : ils seront à votre service, mais ils rejettent d’avance toute idée de la moindre intimité.

Je ne nierai pas que je fus piqué, et peut-être ce sentiment vint-il renforcer mon désir d’aller là-bas, car je me croyais capable de faire tomber cette barrière, si je le désirais.

— Une condition de ce genre, dis-je, n’a rien d’offensant ; et même, je sympathise avec le sentiment qui l’inspira.

— Il est vrai qu’ils ne vous ont jamais vu, répliqua poliment le docteur ; et s’ils savaient que vous êtes l’homme le plus digne et le plus aimable qui vint jamais d’Angleterre (où, dit-on, les hommes dignes abondent, à la différence des hommes aimables), ils vous accueilleraient sans doute de meilleure grâce. Mais puisque vous prenez la chose si bien, peu importe. À moi, en tout cas, cela me semble impoli. Mais c’est vous qui y gagnerez. La famille vous tentera peu. Une mère, un fils et une fille : une vieille femme que l’on dit à moitié folle, un rustaud, et une jeune fille de la campagne, très estimée de son confesseur et par conséquent (le médecin ricana) selon toute probabilité, simple. Il n’y a pas là grand chose pour monter l’imagination d’un brillant officier.

— Et pourtant, vous dites qu’ils sont de haute naissance, objectai-je.

— Quant à cela, il faut distinguer. La mère l’est, mais pas les enfants. La mère était le dernier représentant d’une race princière, dégénérée à la fois en esprit et en fortune. Son père était non seulement pauvre, mais fou ; et, jusqu’à sa mort, sa fille courut la débauche aux environs de la residencia. Alors, comme la plus grande partie de la fortune avait disparu avec lui et que la famille était entièrement éteinte, la fille se dérangea plus que jamais, jusqu’à ce qu’enfin elle épousa, Dieu sait qui, un muletier disent les uns, un contrebandier selon d’autres ; certains disent qu’il n’y eut pas de mariage du tout et que Felipe et Olalla sont bâtards. Cette union, quelle qu’elle soit, fut tragiquement rompue voici quelques années ; mais ils vivent dans un tel isolement, et il régnait à cette époque un tel désordre dans le pays, que la manière exacte dont mourut l’homme est connue du prêtre seul… et encore !

— Je commence à croire que je verrai des choses bizarres.

— À votre place, je ne me ferais pas de romans ; vous ne trouverez, j’en ai peur, qu’une réalité fort vulgaire et laide. Ce Felipe, par exemple, je l’ai vu. Et qu’en puis-je dire ? Il est très rustique, très rusé, très fruste, et je le qualifierais presque d’innocent. Les autres sont probablement assortis. Non non, senor commandante, c’est dans les grands spectacles de nos montagnes que vous devez chercher une société convenable ; et celle-là, du moins, si vous êtes quelque peu amoureux des œuvres de la nature, je vous promets que vous n’en serez pas déçu.

Le lendemain, Felipe vint me chercher dans une grossière charrette traînée par une mule ; et, un peu avant le coup de midi, après avoir dit adieu au docteur, à l’aubergiste et à quelques bonnes âmes qui m’avaient témoigné de l’amitié durant ma maladie, nous sortîmes de la ville par la porte de l’est et commençâmes à nous élever dans la Sierra. J’étais resté longtemps prisonnier, après qu’on m’eut laissé pour mort lors de la perte du convoi, et la seule odeur de la terre me fit sourire. Le pays que nous traversions était sauvage et rocheux, en partie couvert de bois incultes, ici de chênes-lièges, là de grands châtaigniers d’Espagne, et fréquemment coupé par les lits de torrents de montagne. Le soleil brillait, le vent bruissait joyeusement ; nous avions fait plusieurs milles, et la ville n’apparaissait plus derrière nous que comme un insignifiant monticule au milieu de la plaine, lorsque mon attention se fixa peu à peu sur mon compagnon de route.

Au premier coup d’œil, on ne voyait en lui qu’un garçon de la campagne, chétif, un peu lourdaud, tel que me l’avait dépeint le docteur, fort prompt et actif, mais dénué de toute culture ; et cette première impression était définitive chez la plupart des observateurs. Ce qui me frappa bientôt fut sa causerie familière, dont le babil contrastait singulièrement avec les conditions auxquelles on me recevait ; et sa prononciation défectueuse aussi bien que son incohérent sautillement d’un sujet à l’autre, le rendaient très difficile à suivre sans un effort d’esprit.

À la vérité, j’avais déjà causé avec des gens de la même constitution mentale, qui semblaient vivre, comme lui, par les sens, et que l’objet visuel du moment saisissait et accaparait, sans qu’ils fussent capables d’en libérer leur esprit. Sa conversation, à laquelle je prêtais une oreille distraite, m’apparut de l’espèce propre aux voituriers, qui passent le meilleur de leur existence dans un grand vide intellectuel, à voir défiler les aspects d’un pays familier. Mais ce n’était pas le cas de Felipe : il m’avoua spontanément qu’il était casanier :

— Je voudrais être arrivé, disait-il ; puis, apercevant un arbre au long de la route, il s’interrompit pour me conter qu’il avait une fois vu un corbeau dans ses branches.

— Un corbeau ? répétai-je, frappé par la niaiserie de la remarque, et croyant avoir mal entendu.

Mais il était déjà occupé d’une nouvelle idée ; écoutant avec une attention profonde, la tête penchée, les traits plissés, il me frappa rudement pour me faire tenir tranquille. Puis il sourit et hocha la tête.

— Qu’est-ce que vous écoutiez ? demandai-je.

— Oh, tout va bien, dit-il ; et il se mit à encourager sa mule par des cris que répercutèrent sauvagement les parois de la montagne.

Je l’examinai avec plus d’attention. Il était supérieurement bâti, léger, agile et vigoureux. Il avait de beaux traits ; ses yeux jaunes étaient très grands, quoique peut-être assez peu expressifs ; à tout prendre, c’était un garçon d’aspect agréable et je ne lui voyais d’autre défaut que d’être de teint sombre, et trop velu : deux traits caractéristiques qui me déplaisaient.

Ce qui m’intriguait, tout en m’attirant, c’était son esprit. L’expression du docteur — un innocent — me revint ; et je me demandais si c’était bien, après tout, le vrai qualificatif, lorsque le chemin se mit à dévaler le ravin encaissé et dénudé d’un torrent.

Les eaux grondaient tumultueusement au fond, et le bruit, le léger embrun, les bouffées de vent qui accompagnaient leur descente, emplissaient la gorge. Le spectacle était à coup sûr impressionnant ; mais la route était sur ce parcours protégée par un parapet ; la mule avançait d’un pas ferme ; et je m’étonnais de voir le visage de mon compagnon blême de terreur.

La voix de ces eaux sauvages était inconstante, s’abaissant parfois comme prise de lassitude, parfois redoublant de brutalités ; on eût dit que des crues passagères gonflaient leur volume et les emportaient au long des gorges, rugissant et tonnant contre les parois qui les encageaient ; et je vis que c’étaient spécialement à chacun de ces paroxysmes de la clameur que mon cocher frissonnait et pâlissait. Il me revint à l’esprit quelque chose des superstitions écossaises et des « esprits » de rivière ; je me demandai si par hasard cette contrée de l’Espagne en connaissait d’analogues ; et, me tournant vers Felipe, je cherchai à le sonder.

— Qu’y a-t-il, demandai-je.

— Oh ! j’ai peur.

— De quoi avez-vous peur ? Cet endroit paraît le plus sûr de cette route si périlleuse.

— Cela fait du bruit ! dit-il avec une ingénuité d’effroi qui dissipa mes doutes.

Le garçon n’était qu’un enfant, du côté de l’intelligence ; son esprit était comme son corps, actif et prompt, mais arrêté dans son développement. Je le considérai dès lors avec une sorte de pitié et j’écoutai, d’abord avec indulgence, puis avec presque du plaisir, son babil incohérent.

Vers quatre heures de l’après-midi, nous avions franchi la crête des montagnes et, disant adieu au soleil déjà bas, nous commençâmes à descendre l’autre versant, côtoyant des précipices et cheminant à l’ombre de bois ténébreux. De toutes parts s’élevait la voix des eaux ruisselantes, non plus rassemblées et farouches comme dans les gorges du torrent, mais dispersant de ravin en ravin leur joyeuse musique.

Les esprits de mon conducteur s’apaisèrent également et il se mit à chanter d’une haute voix de fausset, et avec un sens musical étrangement fruste, sans jamais s’attacher à une mélodie ni à un ton, mais s’en écartant à tout coup. L’effet produit, pourtant, était naturel et agréable, comme d’un chant d’oiseau. À mesure que l’obscurité s’accroissait, je tombais de plus en plus sous le charme de ce ramage naïf, qui décevait sans cesse mon attente d’un air articulé. Lorsqu’à la fin je lui demandai ce qu’il chantait.

— Oh, répondit-il, je chante, simplement.

J’étais surtout séduit par l’habitude qu’il avait de répéter invariablement la même note à de brefs intervalles ; ce n’était pas aussi monotone qu’on pourrait le croire ou, du moins, pas aussi désagréable ; et cela semblait respirer un merveilleux contentement de tout ce qui existe, tel qu’on aime à l’imaginer dans l’attitude des arbres, ou dans le recueillement d’un étang.

Il faisait nuit noire quand nous débouchâmes sur un plateau, pour nous arrêter peu après devant une masse de noirceur plus opaque où je devinai la residencia. Mon guide, sautant à bas de la carriole, héla et siffla longtemps en vain ; à la fin, un vieux paysan surgit des ténèbres environnantes et s’avança vers nous, une chandelle à la main. À cette lumière, je distinguai un grand porche voûté, de caractère moresque : il était fermé par des portes à clous de fer ; et, dans l’un de leurs battants, Felipe ouvrit un guichet.

Le paysan emmena la carriole vers des communs, tandis que mon guide et moi franchissions le guichet, qui fut refermé derrière nous ; à la lueur de la chandelle, nous traversâmes une cour, montâmes un escalier de pierre, puis, par un bout de galerie couverte, et de nouveaux escaliers, nous arrivâmes enfin à la porte d’une grande pièce presque vide. Cette chambre, destinée à être la mienne, était percée de trois fenêtres et tendue de peaux d’animaux sauvages. Un grand feu brûlait dans la cheminée et répandait au loin sa lueur vacillante ; tout près du foyer, on avait dressé une table pour le souper ; et un lit m’attendait à l’autre extrémité. Je fus satisfait de ces préparatifs et le dis à Felipe ; et lui, avec la même simplicité d’esprit que j’avais déjà constatée, fit chaudement écho à mes éloges.

— Une belle chambre, dit-il ; une très belle chambre. Et du feu, aussi ; le feu est bon ; il fait couler le plaisir dans vos os. Et le lit — poursuivit-il, en levant la chandelle dans sa direction — voyez quels beaux draps, comme ils sont fins, comme ils sont doux, doux !

Il passa à plusieurs reprises sa main sur leur tissu, puis laissa tomber la tête et se frotta les joues dessus avec une joie grossière qui m’irrita un peu. Je lui pris la chandelle des mains (car je craignais qu’il ne mît le feu au lit) et retournai à la table où, avisant une mesure de vin, j’en versai un verre et l’appelai pour le lui faire boire. Il se releva aussitôt, et accourut vers moi avec une vive expression d’espoir ; mais lorsqu’il vit le vin, il frissonna visiblement.

— Oh non, dit-il ; pas cela : c’est pour vous. Je l’ai en horreur.

— Très bien, Senor, dis-je. Je vais donc boire à votre santé et à la prospérité de votre maison et de votre famille… À ce propos, ajoutai-je après avoir bu, n’aurai-je pas le plaisir de déposer en personne mes salutations aux pieds de la Senora votre mère ?

Mais, à ces mots, toute puérilité disparut de son visage, et y fut remplacée par un air indescriptible de ruse et de discrétion. En même temps, il se recula de moi, comme si j’avais été une bête fauve prête à bondir, ou quelque dangereux individu armé, et, arrivé près de la porte, il me lança de ses pupilles contractées un long regard malveillant.

— Non, dit-il enfin ; et, l’instant d’après, il s’était éclipsé sans bruit hors de la chambre. J’entendis le bruit de ses pas, aussi léger que celui de la pluie, descendre l’escalier et s’évanouir, et le silence à nouveau régna dans la maison.

Lorsque j’eus soupé, je tirai la table plus près du lit et me disposai à me coucher. Mais, grâce à cette nouvelle distribution de la lumière, la vue d’un tableau, au mur, me frappa. Il représentait une femme encore jeune. À en juger par son costume et par la patine uniformément répandue sur la toile, elle devait être morte depuis longtemps ; il y avait une telle vie dans l’attitude, les yeux et les traits, que l’on pouvait s’imaginer voir dans un miroir l’image de la vie. Son visage était fin et volontaire et d’harmonieuses proportions ; une chevelure rousse mettait sur son front comme une couronne ; le regard de ses yeux, d’un brun très doré, captivait mon regard ; mais le dessin de son visage, tout parfait qu’il fût, était gâté par une expression de sensualité cruelle et malveillante.

Quelque chose à la fois dans la physionomie et dans l’attitude, quelque chose d’excessivement subtil, comme l’écho d’un écho, rappelait les traits et les allures de mon guide ; et je restai un moment surpris et péniblement attiré par l’étrangeté de cette ressemblance. Le fond charnel commun à cette race, originairement destiné à de belles dames comme celle qui me regardait à présent du haut de la toile, avait déchu à de plus vils emplois, jusqu’à porter des vêtements rustiques, s’asseoir sur un brancard et tenir les rênes d’une charrette à mule, pour amener un pensionnaire à la maison. Peut-être il subsistait un lien effectif, peut-être un grain de la chair délicate, vêtue jadis du satin et du brocart de la dame défunte, frissonnait à présent au rude contact de la bure de Felipe.

Les premiers rayons du jour tombèrent en plein sur le portrait, et, à mon éveil, mes yeux se reposèrent dessus avec une complaisance croissante. Sa beauté captivait mon cœur insidieusement, elle faisait taire mes scrupules les uns après les autres ; et j’avais beau me dire qu’aimer une telle femme équivaudrait à signer un aveu formel de déchéance, je savais trop bien que, si elle eût été en vie, je l’aurais aimée.

De jour en jour, la conscience de sa perversité et de ma faiblesse devint plus claire. Elle en arrivait à être l’héroïne de maints rêves éveillés, où ses yeux me conseillaient, et récompensaient suffisamment, des crimes. Elle jetait une ombre noire sur mon imagination ; et, lorsque j’étais dehors à l’air libre du ciel, prenant un vigoureux et salutaire exercice qui renouvelait le cours de mon sang, l’idée venait souvent me réjouir, que les sortilèges de sa beauté fussent brisés, ses lèvres à jamais muettes, son philtre détruit. Et pourtant, il me restait comme une vague terreur qu’elle ne fût pas morte en réalité, mais qu’elle revécût dans le corps de quelque descendant.

Felipe me servait mes repas dans ma chambre, et sa ressemblance avec le portrait m’obsédait. À certaines heures, elle n’existait pas ; à d’autres, lors d’un changement d’attitude ou d’un éclair d’expression, elle surgissait devant moi comme un fantôme. C’était surtout dans ses accès d’humeur que l’analogie triomphait.

Il m’aimait certainement ; il était fier de mon attention, qu’il cherchait à attirer par maint simple et puéril stratagème ; il aimait s’asseoir tout près de mon feu, à dévider son incohérent babil, ou à chanter ses étranges et interminables chansons sans paroles ; et quelquefois, il posait sa main sur mes vêtements d’une façon affectueuse et caressante, ce qui ne manquait pas de me causer un embarras dont je rougissais.

Malgré tout cela, il lui arrivait aussi d’avoir des éclats de colère sans cause et des accès de bouderie obstinée. Sur un mot de réprimande, je l’ai vu renverser le plat dont j’allais manger, et cela non pas subrepticement, mais par défi et comme pour m’éprouver. Je n’étais pas démesurément curieux, vu ma situation en un lieu étranger et parmi des gens étranges ; mais à la moindre question, il se ramassait sur lui-même, l’air menaçant. C’était alors que, pour une fraction de seconde, ce fruste gars aurait pu être le frère de la dame au tableau. Mais ces foucades étaient promptes à passer et la ressemblance s’évanouissait avec elles.

Durant ces premiers jours, je ne vis personne autre que Felipe, à moins que l’on ne compte le portrait ; et comme le garçon était évidemment faible d’esprit et avait des accès de colère, on s’étonnera peut-être que je supportasse avec équanimité son dangereux voisinage. Positivement, ce fut d’abord fastidieux ; mais je ne fus pas longtemps à gagner sur lui une maîtrise assez complète pour apaiser mes inquiétudes.

Voici comment cela se produisit. Il était d’un naturel paresseux, et très vagabond, et malgré cela il restait à la maison, et non seulement veillait à mes besoins, mais travaillait chaque jour dans le jardin — une sorte de petite ferme — au sud de la residencia.

Il s’y retrouvait avec le paysan que j’avais vu le soir de mon arrivée et qui habitait à l’autre bout de l’enclos, à près d’un demi-mille, une mauvaise cahute ; mais il est évident pour moi que, des deux, c’était Felipe qui en faisait le plus ; et bien que je le visse parfois jeter sa bêche et s’endormir au milieu des cultures qu’il venait de fouir, je trouvais sa constance et son énergie admirables par elles-mêmes, d’autant que j’avais pu me convaincre qu’elles étaient étrangères à son caractère et provenaient d’un effort ingrat. Mais, tout en l’admirant, je me demandais ce qui pouvait bien avoir éveillé chez un garçon d’esprit aussi obtus ce sens permanent du devoir.

Comment se soutenait-il ? Et dans quelle mesure prévalait-il sur ses instincts ? Le prêtre était possiblement son inspirateur ? Mais le prêtre vint un jour à la residencia. Du monticule sur lequel j’étais en train de dessiner, je le vis arriver et repartir au bout d’environ une heure, et tout ce temps, Felipe ne cessa de travailler au jardin, sans se déranger.

À la fin, dans une intention peu louable, je résolus de le détourner de ses bonnes résolutions et, l’arrêtant au passage devant la porte, lui persuadai sans peine de venir avec moi faire un tour. C’était une belle journée et les bois où je l’emmenai étaient verts et délicieux, pleins de parfums et de bourdonnements d’insectes. Il se révéla sous un nouvel aspect, se haussant à des culminations de gaieté qui m’ébahissaient et déployant dans ses gestes une énergie et une grâce qui charmaient le regard. Il bondissait, il courait autour de moi, pour le plaisir ; il restait à regarder et écouter, et semblait absorber le monde comme un cordial ; et puis, il sautait, d’un bond, dans un arbre, se suspendait aux branches et s’y balançait, à l’aise vraiment comme chez lui.

Bien qu’il me dît peu de choses, et sans grand intérêt, j’ai rarement joui d’une société plus stimulante ; le voir s’amuser m’était une fête continuelle ; l’alacrité et la précision de ses mouvements me pénétraient de joie ; et j’aurais peut-être été assez méchamment inconsidéré pour nous faire une habitude de ces promenades, si le hasard n’avait réservé à mon plaisir une fin très brutale.

Par son adresse et son agilité, le garçon avait attrapé un écureuil au haut d’un arbre. Il était alors un peu en avant de moi, mais je le vis glisser jusqu’à terre, où il se tapit en criant de plaisir comme un enfant. Son accent éveilla ma sympathie par sa fraîcheur et son innocence ; mais, comme je me hâtais de le rejoindre, le cri de l’écureuil m’alla au cœur.

J’ai vu et entendu raconter maintes cruautés commises par des garçons, surtout de la campagne ; mais ce que j’aperçus alors me mit dans une violente colère. Je repoussai le garçon, lui arrachai des mains la pauvre bête que je me hâtai de tuer, par pitié. Puis, me tournant vers le bourreau, j’épanchai longuement la chaleur de mon indignation et lui dis des injures qui semblèrent le toucher ; et, à la fin, lui montrant la direction de la residencia, lui ordonnai de partir et de me laisser, car je ne voulais me promener qu’avec des hommes, et non avec de la vermine. Il se jeta à genoux et, en un langage plus clair que de coutume, déversa un flot de touchantes supplications, me demandant par pitié de lui pardonner, d’oublier ce qu’il avait fait, en considération de l’avenir.

— Oh, je ferai tous mes efforts, dit-il ; oh, commandante, supportez cela de Felipe, pour cette seule fois ; il ne sera plus jamais brutal !

Beaucoup plus touché que je ne voulais le paraître, je consentis à me laisser persuader et finalement une poignée de main termina l’affaire. Mais, en guise de pénitence, je lui fis enterrer l’écureuil ; je parlai de la beauté de la pauvre bête, des souffrances qu’elle avait subies et de la vilenie que c’était d’abuser de sa force.

— Voyez, Felipe, dis-je vous êtes fort, c’est vrai, mais entre mes mains vous ne pouvez pas plus que cette pauvre créature des bois. Mettez votre main dans la mienne. Impossible de la retirer. Maintenant, supposez que je sois cruel comme vous et prenne plaisir à la souffrance. Je n’ai qu’à resserrer mon étreinte, et voyez combien vous souffrez.

Il poussa un grand cri, son visage devint couleur de cendre et se pointilla de sueur ; et, lorsque je le libérai, il se laissa tomber à terre et se mit à dorloter sa main et à geindre dessus comme un bébé. Mais il prit la leçon en bonne part et, soit à cause de cela, soit à cause de ce que je lui avais dit ou de la plus haute idée qu’il avait à présent de ma force physique, son affection première se changea en une fidélité canine et adoratrice.

Cependant, ma santé s’améliorait rapidement. La residencia se trouvait au sommet d’un plateau pierreux ; de tous côtés, les montagnes la cernaient ; du toit seulement, où se trouvait une échauguette, on apercevait entre deux pics un petit segment de plaine, bleui par l’extrême lointain.

L’air de ces hauteurs grandioses se mouvait librement ; de vastes nuages s’y rassemblaient, que le vent désagrégeait et dont les lambeaux restaient accrochés aux sommets ; un rauque et pourtant faible murmure de torrents s’élevait des alentours ; et l’on pouvait étudier là les rudes caractères de la nature d’autrefois, en un reste de leur force primordiale. Je fis mes délices, dès le premier jour, de ce puissant paysage et du temps capricieux, non moins que de la demeure antique et délabrée que j’habitais.

Elle consistait en un large parallélogramme flanqué aux deux coins opposés d’avancées en forme de bastions, dont l’une commandait la porte, toutes deux percées de meurtrières pour la mousqueterie. L’étage inférieur était en outre démuni de fenêtres, en sorte que le bâtiment, pourvu de sa garnison, n’eût pu être emporté sans artillerie. Il enfermait une cour plantée de grenadiers. De cette cour, un large escalier aux degrés de marbre, montait à une galerie ouverte courant tout autour et reposant sur de grêles piliers. Il en partait à nouveau plusieurs escaliers intérieurs menant aux autres étages de la maison, qui se trouvaient ainsi coupés en sections distinctes. Les fenêtres de l’intérieur comme celles de l’extérieur étaient munies de volets pleins ; quelques pierres dans le haut de la maçonnerie étaient tombées ; le toit, à un endroit, avait été saccagé par une des bourrasques de vent fréquentes dans ces montagnes ; et toute la maison, sous le grand soleil, s’élevant au-dessus d’un bois de chênes-lièges rabougris chargés et blanchis d’une épaisse poussière, apparaissait comme le château de la Belle-au-Bois-dormant.

La cour, en particulier, semblait la vraie résidence du sommeil. Un rauque roucoulement de colombes hantait le bord du toit ; elle était à l’abri du vent, mais lorsqu’il soufflait au dehors, la poussière de la montagne y tombait dru comme pluie et voilait les fleurs rouges des grenadiers ; des volets clos, les portes fermées de nombreux celliers et les arcades vides de la galerie, l’enfermaient ; et tout le long du jour, le soleil dessinait des profils rompus sur les quatre côtés, et projetait en procession les ombres des piliers sur le carreau de la galerie.

Au rez-de-chaussée, il y avait encore un retrait garni de piliers, où certains signes révélaient une habitation humaine. Bien qu’il fût ouvert par-devant sur la cour, il était pourvu d’une cheminée où un feu de bois flambait continuellement ; et le sol carrelé était recouvert de peaux de bêtes.

Ce fut en ce lieu que je vis mon hôtesse pour la première fois. Elle avait tiré dehors une des peaux et s’y était assise au soleil, adossée contre un des piliers. Ce fut son costume qui me frappa d’abord, car il était riche et de couleurs vives qui brillaient dans cette cour poussiéreuse avec un éclat analogue à celui des grenadiers en fleurs. Au second coup d’œil, ce fut sa beauté personnelle qui me saisit. Nonchalamment assise, — à me regarder, pensai-je, bien que je ne pusse voir ses yeux, — avec un air de satisfaction béate et presque imbécile, elle offrait une perfection de traits et une calme noblesse d’attitude qui surpassaient celle d’une statue. Je lui tirai mon chapeau en passant, et sa face se rida d’un soupçon, aussi prompt et léger qu’un étang se froisse sous la brise ; mais elle ne répondit point à ma politesse.

Je poursuivis sans goût ma promenade coutumière, car son impassibilité d’idole m’obsédait ; et lorsque je revins, quoiqu’elle fût toujours dans la même position, je fus assez surpris de voir qu’elle s’était reculée jusqu’au pilier voisin, pour suivre le soleil. Cette fois cependant elle m’adressa une salutation banale, assez civile, mais prononcée de la même voix grave et néanmoins indistincte et zézayante qui avait déjà gâté tout mon plaisir d’entendre parler son fils.

Je répondis un peu au hasard ; car non seulement je ne réussis pas à comprendre exactement ce qu’elle voulait dire, mais je fus troublé de la voir soudain ouvrir les yeux. Ils étaient extraordinairement grands, avec un iris doré comme celui de Felipe, mais leur pupille à ce moment était si dilatée qu’ils en paraissaient presque noirs ; et ce qui me frappa, ce fut moins leur grandeur que la singulière insignifiance de leur regard, — qui en était peut-être la conséquence. Jamais je n’ai rencontré un regard plus stupidement vide. Mes yeux s’abaissèrent devant lui tandis que je parlais, et je montai à ma chambre à la fois troublé et embarrassé. Lorsque j’y fus, et que je vis le portrait, il me rappela encore une fois le miracle de la descendance familiale. Mon hôtesse était, en vérité, plus âgée et plus pleine de corps ; ses yeux étaient d’une couleur différente ; son visage, en outre, n’était pas seulement dénué de la signification mauvaise qui me choquait et m’attirait à la fois dans la peinture ; il était dépourvu de toute signification, bonne ou mauvaise, — et son vide moral n’exprimait littéralement rien.

Et pourtant, il y avait une ressemblance, moins parlante que latente, moins située dans un trait déterminé que due à leur ensemble. On eût dit que, lorsque le maître apposa sa griffe sur cette toile funeste, il avait non seulement saisi l’image d’une femme souriante et à l’œil faux, mais exprimé la qualité essentielle d’une race.

À partir de ce jour, en passant ou repassant, je ne manquai plus de trouver la Senora assise au soleil contre un pilier ou étendue sur un tapis devant le feu ; parfois, seulement, elle changeait de place et allait sur le palier rond au haut de l’escalier de pierre, où elle s’étendait avec la même nonchalance au beau milieu de mon chemin.

Durant tous ces jours, je ne la vis pas une seule fois manifester la moindre bribe d’énergie, en dehors de celle qu’elle mettait à lisser et relisser sa copieuse chevelure cuivrée, ou à me zézayer, de sa voix riche et rauque, son paresseux salut coutumier. C’étaient là, je pense, ses deux grands plaisirs, en dehors de celui du simple repos.

Elle semblait toujours fière de ses remarques, comme de véritables traits d’esprit : et, de fait, bien qu’elles fussent passablement vides, à l’instar de la conversation de maintes respectables personnes, et bornées à un cercle de sujets fort étroit, elles n’étaient jamais dénuées de sens ni incohérentes ; même, elles avaient une certaine beauté à elles, qui provenait sans doute de son entière satisfaction. Elle parlait tantôt de la chaleur, qui lui faisait (comme à son fils) grand plaisir ; tantôt des fleurs des grenadiers, et tantôt des blanches colombes et des hirondelles aux longues ailes qui éventaient l’air de la cour.

Les oiseaux la passionnaient. Lorsqu’ils effleuraient le bord du toit de leur vol léger ou la frôlaient d’un souffle de vent, elle se remuait parfois, se relevait un peu et semblait s’éveiller de sa béate somnolence. Mais le reste de ses journées, elle le passait voluptueusement repliée sur elle-même, enfoncée dans les plaisirs de la paresse.

Son indicible contentement m’agaçait au début, mais j’en vins par degrés à trouver ce spectacle reposant et je pris enfin l’habitude de m’asseoir à côté d’elle quatre fois par jour, à l’aller et au retour, et de parler avec elle d’une façon endormie, sans presque savoir de quoi.

J’en étais venu à aimer son voisinage inerte et quasi animal ; sa beauté et sa stupidité m’apaisaient et m’étonnaient. Je découvrais dans ses remarques une espèce de bon sens supérieur, et son insondable bon naturel excitait mon admiration et mon envie.

Le goût était réciproque : semi-inconsciemment, elle aimait de m’avoir là, comme un homme plongé dans la méditation peut aimer le habillement d’un ruisseau. Je ne dirai pas qu’elle se réjouissait de mon arrivée, car une éternelle satisfaction était peinte sur son visage, comme sur la face niaise d’une statue ; mais je prenais conscience de son plaisir par une voie plus intime que la vue. Et un jour que j’étais assis à sa portée sur le degré de marbre, elle étendit subitement une de ses mains pour tapoter la mienne.

Elle n’eut pas plus tôt fait, qu’elle avait repris son attitude accoutumée, avant que je me fusse rendu compte de la caresse ; et lorsque je me tournai pour regarder son visage, il me fut impossible d’y lire un sentiment correspondant. Il était clair qu’elle n’avait attaché à ce geste aucune importance et je me blâmai pour le malaise que j’en ressentais.

La vue, et (si je puis dire) la connaissance de la mère, confirmèrent l’idée que j’avais déjà prise du fils. Le sang de la famille s’était appauvri, peut-être par une longue suite d’unions consanguines, erreur commune, je le savais, dans les familles fières et exclusives. Nul déclin toutefois n’était perceptible au physique, dont le forme et la vigueur s’étaient transmises intactes ; et les faces d’aujourd’hui étaient frappées d’un balancier aussi net que cette face d’il y avait deux siècles, qui me souriait dans le portrait.

Mais l’intelligence (ce patrimoine plus précieux) avait dégénéré ; le trésor du souvenir ancestral s’épuisait ; et il avait fallu l’énergique et plébéien croisement d’un muletier ou d’un contrebandier des montagnes pour éveiller à la bizarre activité du fils ce qui, chez la mère, approchait de l’hébétude.

Et pourtant, des deux, c’était encore la mère que je préférais. En Felipe, rancunier et facile à apaiser, plein d’élans et de foucades, inconstant comme un lièvre, je pouvais voir à la rigueur une créature possiblement nuisible. La mère ne m’inspirait que des pensées bienveillantes. Et même, comme les spectateurs sont portés, du fait de leur ignorance, à prendre parti, je me mettais en quelque sorte d’un côté dans l’inimitié que je sentais couver entre eux.

Au vrai, cette inimitié apparaissait surtout chez la mère. Il lui arrivait parfois de retenir son souffle lorsqu’il approchait d’elle et les pupilles de ses yeux vides se contractaient d’horreur ou de crainte. Ses émotions, quelles qu’elles fussent, étaient très superficielles et aisément partagées ; et cette répulsion latente m’occupait l’esprit, et je me demandais sur quoi elle était fondée et si vraiment le fils était en faute.

Il y avait dix jours que j’étais à la residencia, lorsqu’il s’éleva un grand vent âpre, entraînant des nuages de poussière. Il provenait du bas pays à malaria et avait passé sur les sierras neigeuses. Son souffle tendait les nerfs et les irritait ; on avait les yeux cuisants de poussière ; les jambes se dérobaient sous le fardeau du corps ; et le contact d’une main sur l’autre en arrivait à être odieux.

Le vent, de plus en plus, s’abattait par les couloirs de la montagne sur la maison et l’assiégeait d’un vaste ronflement sourd et d’un sifflement qui fatiguaient les oreilles et accablaient horriblement l’esprit. Il soufflait, non par bourrasques, mais avec l’élan ininterrompu d’une chute d’eau, en sorte qu’il n’y avait nulle rémission de cet état pénible, tant qu’il soufflait. Mais plus haut dans la montagne, sa force, sans doute plus variable, avec des accès de furie : car il nous arrivait parfois une plainte éloignée, infiniment triste ; et parfois, au plus haut des contreforts ou des terrasses, il jaillissait une colonne de poussière qui se dispersait ensuite comme la fumée d’une explosion.

Sitôt éveillé dans mon lit, j’eus conscience de la tension nerveuse et de la dépression atmosphérique dont l’effet s’accrut à mesure que la journée s’avançait. Ce fut en vain que je résistai ; en vain que je me mis en route ce matin-là pour ma promenade coutumière ; l’absurde et immuable furie de la tempête eut vite fait d’abattre mes forces et d’irriter mon humeur ; et je m’en revins à la residencia tout brûlant d’aride chaleur et affolé par la grinçante poussière.

La cour avait un aspect abandonné ; de temps à autre un rayon de soleil la parcourait ; de temps à autre le vent s’abattait sur les grenadiers, en dispersait les fleurs et faisait battre les volets des fenêtres contre le mur. Dans son réduit, la Senora se promenait de long en large, la mine excitée et les yeux brillants ; il me sembla aussi qu’elle se parlait à elle-même, comme si elle était en colère. Mais, lorsque je la saluai selon ma coutume, elle ne me répondit que par un signe bref, sans cesser de marcher. Le temps avait désemparé jusqu’à cette impassible créature ; et en remontant chez moi je fus moins honteux de mon agitation.

Le vent dura toute la journée ; et je restai dans ma chambre à faire semblant de lire ou à me promener de long en large en écoutant le tumulte au-dessus de ma tête. La nuit vint, et je n’avais pas même de chandelle. Je commençai à désirer de la compagnie et m’en allai rôder par la cour. Elle était à cette heure plongée dans le bleu de la première obscurité ; mais le réduit était éclairé en rouge par le feu. Dans la cheminée s’empilait un haut tas de bois couronné d’une gerbe de flammes que le tirage faisait vaciller.

Dans cette vive et mobile clarté, la Senora se promenait toujours d’un mur à l’autre avec des gestes incohérents, se tordant les mains, s’étirant les bras, rejetant la tête en arrière comme pour en appeler au ciel. Dans ces mouvements désordonnés, la grâce et la beauté de cette femme se révélaient plus nettement ; mais il y avait dans son regard une lueur déplaisante qui me frappa ; et, après l’avoir observée en silence durant quelques minutes, et d’apparence sans qu’elle m’eût remarqué, je m’en allai comme j’étais venu et regagnai ma chambre à tâtons.

Bientôt, Felipe m’apporta mon souper et de la lumière. J’avais les nerfs entièrement affolés ; et, si le garçon eût été comme j’avais l’habitude de le voir, je l’aurais fait rester (de force, au besoin) pour atténuer l’excès de ma déplaisante solitude. Mais sur Felipe aussi le vent avait exercé son influence. Il avait été fiévreux tout le jour ; depuis la venue de la nuit, il était tombé dans un affaissement inquiet qui réagit sur mes dispositions. La vue de son visage bouleversé, ses sursauts, ses pâleurs et ses soudaines tensions d’oreille, me démoralisèrent ; et quand il laissa tomber un plat qui se cassa, je faillis m’élancer de mon siège.

— Je pense que nous sommes tous fous aujourd’hui, dis-je, affectant de rire.

— C’est le vent noir, répondit-il plaintivement. On se sent comme si l’on devait faire quelque chose, et on ne sait pas quoi.

Je remarquai l’exactitude de sa description ; mais, en fait, Felipe avait parfois des termes singulièrement heureux pour exprimer les sensations physiques.

— Et votre mère aussi, dis-je, elle paraît fort éprouvée par ce temps. Ne craignez-vous pas qu’elle ne soit souffrante ?

Il me lança un regard fixe, puis répliqua :

— Non, presque avec défi ; et l’instant d’après, portant sa main à son front, il cria lamentablement que le vent et le bruit lui faisaient tourner la tête comme une roue de moulin. — Qui serait bien ? reprit-il ; et, en vérité, je ne pus que faire écho à sa question, car j’étais moi-même assez troublé.

Je me couchai tôt, fatigué par cette longue journée d’agitation ; mais le caractère funeste du vent et son rugissement diabolique et ininterrompu ne me permirent pas de dormir. Je restai à me retourner, tous les nerfs et les sens hérissés. Parfois je sommeillais, faisant des rêves affreux, puis m’éveillais de nouveau ; et ces moments d’oubli me faisaient perdre la notion du temps. Mais il devait être tard dans la nuit, lorsque je fus soudain mis en émoi par une explosion lugubre de cris de détresse.

Je sautai à bas de mon lit, croyant que j’avais rêvé ; mais les cris ne cessaient d’emplir la maison, cris de douleur, pensais-je, mais certainement de rage aussi, et sauvages et discordants à me révolter le cœur. Ce n’était pas une illusion ; un être vivant, un fou ou une bête sauvage, était cruellement torturé. Le souvenir de Felipe avec son écureuil me revint à l’esprit, et je courus à la porte, mais on l’avait fermée à clef de l’extérieur ; et j’eus beau la secouer, j’étais irrémédiablement prisonnier.

Les cris continuaient toujours. Parfois ils se réduisaient à un gémissement qui semblait articulé et alors j’étais assuré qu’ils provenaient d’un être humain ; puis ils éclataient à nouveau et emplissaient la maison de hurlements dignes de l’enfer. Je restai devant la porte à les écouter, jusqu’à leur cessation. Ils s’étaient tus depuis longtemps que je prêtais encore l’oreille et continuais de les entendre, mêlés en imagination à la tourmente du vent ; et ce fut avec un malaise mortel et le cœur plein d’une horreur noire que j’allai enfin me remettre au lit.

Rien d’étonnant à ce que je ne dormis plus. Pourquoi m’avait-on enfermé ? Que s’était-il passé ? Qui était l’auteur de ces cris indicibles et scandaleux ? Un être humain ? C’était inconcevable. Une bête ? Les cris n’étaient pas tout à fait bestiaux ; et quel animal, si ce n’est un lion ou un tigre, aurait pu ainsi ébranler les épaisses murailles de la residencia ?

Mais, tandis que je retournais ainsi les éléments du mystère, l’idée me vint que je n’avais pas encore jeté les yeux sur la fille de la maison.

Quoi de plus probable que la fille de la Senora, et la sœur de Felipe, dût, elle aussi, être aliénée ? Ou, quoi de plus probable que ces gens ignorants et à demi-imbéciles dussent traiter par la violence une parente malade ?

C’était là une solution ; et toutefois, lorsque je me rappelais les cris (ce que je ne pouvais faire sans un frisson glacé), elle me semblait tout à fait insuffisante : la cruauté même ne pouvait arracher de pareils cris à la folie. Mais j’étais sûr de ceci : je ne pouvais vivre dans une maison où de telles horreurs étaient seulement concevables, et où l’on ne pût sonder l’affaire et au besoin intervenir.

Le lendemain arriva ; le vent était complètement tombé et il ne restait rien pour me faire souvenir des événements de la nuit. Felipe s’en vint à mon chevet avec une gaîté visible ; quand je traversai la cour, la Senora se soleillait dans son immobilité coutumière ; et lorsque je franchis la grand-porte, je vis toute la face de la nature souriant avec austérité, les cieux d’un bleu froid, parsemés de grandes îles de nuages, et les flancs des montagnes géographiés en provinces de lumière et d’ombre.

Une courte promenade me rendit à moi-même et renouvela en moi la résolution de sonder le mystère ; et, lorsque, de mon poste habituel sur le monticule, j’eus vu Felipe se rendre à ses travaux dans le jardin, je retournai aussitôt à la residencia pour mettre mon dessein à exécution. La Senora semblait faire un somme ; je restai un moment à l’observer, mais elle ne broncha pas ; même si mon projet était indiscret, j’avais peu à craindre d’un tel surveillant ; je la laissai donc et, montant à la galerie, commençai mon exploration de la maison.

Toute la matinée, j’allai d’une porte à l’autre et pénétrai dans de vastes pièces désuètes, les unes aux volets hermétiquement clos, les autres recevant à plein la lumière du jour, toutes vides et inhabitables. C’était une riche demeure, sur laquelle le souffle flétrisseur du Temps avait répandu sa poussière et sa désillusion. L’araignée s’y balançait ; l’obèse tarentule s’enfuyait le long des corniches ; les fourmis avaient établi leurs grand-routes populeuses sur le parquet des salles d’audience ; la grosse et mauvaise mouche qui vit de charognes et qui est souvent une messagère de mort avait établi son nid dans les boiseries vermoulues, et son bourdonnement sourd emplissait les chambres. Çà et là, un ou deux tabourets, un canapé, un lit ou un grand fauteuil sculpté, restaient à l’abandon, comme des îlots sur les dalles nues, pour témoigner que l’homme avait jadis habité ces lieux ; et partout sur les murs s’étalaient les portraits des défunts.

Je pouvais juger, par ces images délabrées, quelle grande et noble race avait été celle dont je parcourais la demeure. La plupart des hommes portaient des ordres sur leurs poitrines et avaient des maintiens de grands dignitaires ; les femmes étaient toutes richement parées ; le plus grand nombre des toiles étaient signées d’artistes fameux. Mais ce n’étaient pas surtout ces témoignages de grandeur qui subjuguaient ma pensée, même par contraste avec l’abandon et la décadence actuels de cette grande maison. C’était plutôt le symbole de vie familiale que je lisais dans cette série de beaux visages et de corps harmonieux.

Jamais auparavant je n’avais aussi bien compris le miracle d’une race continue, la création et la recréation, les vacillations, le changement et la transmission des éléments charnels. Qu’un enfant puisse naître de sa mère, qu’il puisse grandir et revêtir (nous ignorons comment) l’humanité, et assumer l’hérédité des traits, tourner la tête à la manière d’un de ses aïeux et tendre la main avec le geste d’un autre, sont des merveilles que leur répétition a émoussées pour nous. Mais dans l’unité originale de physionomie, dans les traits communs et le port commun de toutes ces générations peintes sur les murs de la residencia, le miracle devenait évident et me regardait en face. Et, un miroir ancien se trouvant opportunément sur mon chemin, je demeurai longtemps à déchiffrer mes traits, suivant de chaque côté le fil de la descendance, et les linéaments qui m’unissaient à ma famille.

Enfin, au cours de mes investigations, j’ouvris la porte d’une chambre évidemment habitée. Elle était de proportions considérables et orientée vers le nord, là où les montagnes avaient l’aspect de plus sauvage. Les tisons d’un feu se consumaient et fumaient dans l’âtre auprès duquel on avait tiré une chaise. Mais l’aspect de la chambre était d’une sévérité ascétique : la chaise n’avait pas de coussin ; le carreau et les murs étaient nus ; et à part les livres jetés çà et là en désordre il n’y avait nul instrument de travail ni de plaisir.

Voir des livres dans la maison d’une telle famille m’étonna extrêmement ; et ce fut en grande hâte, et avec la crainte d’être interrompu à tout moment, que j’allai de l’un à l’autre et les inspectai rapidement. Il y en avait de toutes sortes, dévotion, histoire et science, mais surtout des vieux et en latin. J’en remarquai un certain nombre qui portaient les traces d’une étude assidue ; d’autres avaient été déchirés et rejetés comme dans un accès de pétulante désapprobation. Enfin, tout en rôdant à travers cette chambre vide, sur une table auprès de la fenêtre, j’aperçus quelques feuillets écrits au crayon. Une curiosité irréfléchie m’en fit prendre un. Il portait un brouillon de vers très grossièrement rythmés dans l’original espagnol et dont voici à peu près le sens :

Le plaisir s’approchait avec douleur et honte,
La douleur avec une gerbe de lis s’en vint,
Le plaisir brillait comme l’aimable soleil ;
Bien-aimé Jésus, quel doux éclat !
La douleur, elle, tendit sa main décharnée,
Bien-aimé Jésus, vers toi !

Aussitôt, la honte et la confusion m’envahirent ; et, reposant le papier, je battis en retraite hors de l’appartement. Ni Felipe ni sa mère n’auraient pu lire les livres ni écrire ces vers informes mais sentis. Nul doute : je m’étais introduit d’un pied sacrilège dans la chambre de la fille de la maison. Dieu sait si ma conscience me punit amèrement de mon indiscrétion. L’idée de m’être insinué subrepticement dans l’intimité d’une jeune fille aussi singulièrement placée, et la crainte qu’elle pût venir à l’apprendre, m’accablèrent comme si j’avais commis un crime.

Je me reprochai aussi mes soupçons de la nuit précédente ; je m’étonnai d’avoir jamais pu attribuer ces cris odieux à celle que je me figurais à présent comme une sainte à la mine spectrale, épuisée de macérations, attachée aux pratiques d’une dévotion machinale, et cohabitant dans un grand isolement d’âme avec ses incongrus parents ; et, comme j’étais penché sur la balustrade de la galerie à regarder dans la cour les éclatants grenadiers et la dormeuse aux habits clairs, qui s’étirait alors et se pourléchait délicatement les lèvres avec la vraie sensualité de la paresse, je comparai mentalement cette scène avec la chambre glaciale où habitait la fille et sa vue au nord sur les montagnes.

Ce même après-midi, j’étais installé sur le monticule lorsque je vis le Padre franchir le portail de la residencia. La révélation du caractère de la fille s’était emparée de mon imagination et en effaçait presque les abominations de la nuit précédente ; mais, à la vue de ce digne homme, leur souvenir se raviva. Je descendis alors du monticule et, faisant un détour parmi les bois, allai me poster au bord du chemin pour l’attendre au passage.

Dès qu’il fut en vue, je m’avançai vers lui et me présentai comme le pensionnaire de la residencia. Il avait l’air très sain et honnête, et il était aisé de suivre sur son visage les sentiments divers avec lesquels il me considérait, moi l’étranger, moi l’hérétique, mais aussi moi qui avais été blessé pour la bonne cause. Quant à la famille de la residencia, il en parla avec beaucoup de réserve, mais néanmoins avec respect. Je fis allusion à ce que je n’avais pas encore vu la jeune fille ; et il répondit que cela devait être ainsi, en me regardant un peu de travers. À la fin, je rassemblai mon courage pour l’entretenir des cris qui m’avaient réveillé dans la nuit. Il me laissa dire en silence, puis s’arrêta, se détournant à demi, comme pour marquer sans équivoque qu’il me congédiait.

— Prisez-vous ? demanda-t-il, m’offrant sa tabatière ; puis, lorsque j’eus refusé : — Je suis un vieillard, ajouta-t-il, et vous me permettrez de vous rappeler que vous êtes un hôte.

— J’ai donc votre autorisation, répliquai-je avec assez de fermeté, mais rougissant du reproche implicite, — pour laisser les choses suivre leur cours et ne pas intervenir ?

Il me répondit : « Oui », et avec un salut embarrassé, fit volte-face et me laissa là. Mais ses paroles avaient eu deux résultats : de mettre ma conscience en repos et d’éveiller ma délicatesse. Je fis un grand effort, rejetai une fois de plus les souvenirs de la nuit et repris ma méditation sur ma sainte poétesse. Néanmoins, je ne pouvais tout à fait oublier mon incarcération, et le soir, quand Felipe m’apporta mon souper, je l’entrepris discrètement sur ces deux points intéressants.

— On ne voit jamais votre sœur, dis-je, d’un air indifférent.

— Oh non, répondit-il, c’est une bonne, bonne fille.

Et sa pensée prit aussitôt une autre direction.

— Votre sœur est pieuse, j’imagine ? demandai-je durant la pause qui suivit.

— Oh ! s’écria-t-il, enjoignant les mains avec un élan de ferveur, une sainte ! c’est elle qui m’élève.

— Vous êtes bien heureux, dis-je, car la plupart de nous tous, j’en ai peur, et moi-même entre autres, s’abaissent plutôt.

— Senor, dit Felipe vivement, je ne voulais pas dire cela. Il ne faut pas tenter votre bon ange. Si l’on s’abaisse, où s’arrêtera-t-on ?

— Vraiment, Felipe, dis-je, je ne soupçonnais pas que vous étiez un prédicateur, et je puis dire un bon ; mais je suppose que c’est l’œuvre de votre sœur ?

Il me fit signe que oui, avec des yeux ronds.

— Eh bien alors, continuai-je, elle vous a sans doute repris pour votre péché de cruauté ?

— Douze fois ! s’écria-t-il ; car c’était au moyen de cette expression que la bizarre créature désignait la fréquence. — Et je lui ai dit que vous l’aviez fait aussi — je me rappelle, ajouta-t-il fièrement — et elle en fut contente.

— Alors, Felipe, dis-je quels étaient ces cris que j’ai entendus la nuit dernière ? car sûrement c’étaient les cris d’un être qui souffre.

— Le vent, répliqua Felipe en regardant le feu.

Je pris sa main dans la mienne et, croyant à une caresse, il sourit avec un plaisir si ingénu que ma résolution en fut presque désarmée.

— Le vent ? répétai-je ; je croirais plutôt que c’était cette main-ci — et je la levai — qui m’avait d’abord enfermé.

Je vis le garçon trembler, mais il ne répondit mot.

— Eh bien, repris-je, je suis un étranger et un hôte. Ce n’est pas à moi de me mêler de vos affaires ni d’en juger. Vous n’avez qu’à demander à votre sœur un conseil : il ne peut manquer d’être excellent. Mais en ce qui me regarde personnellement, je refuse d’être le prisonnier de quiconque : et je demande cette clef.

Une demi-heure plus tard, ma porte s’ouvrit tout à coup, et la clef rebondit sur le carreau.

Un jour ou deux après, je rentrais de promenade un peu avant midi. La Senora était allongée, tout engourdie, sur le seuil du réduit ; les pigeons reposaient sous les auvents du toit, comme des boules de neige ; la maison était sous le charme profond de la sieste méridienne ; et, seul, un vent de la montagne, doux et intermittent, errait par les galeries, bruissait dans les grenadiers et remuait plaisamment les ombres.

Quelque chose dans cette paix m’incitait à suivre son exemple. Je traversai allègrement la cour et montai l’escalier de marbre. Je posais le pied sur la dernière marche, lorsqu’une porte s’ouvrit et je me trouvai face à face avec Olalla.

La surprise me transfixa ; sa beauté m’alla au cœur ; elle rayonnait dans l’ombre épaisse de la galerie comme une gemme de couleur ; ses yeux prirent contact avec les miens et s’y attachèrent pour nous lier ensemble comme des mains qui s’unissent ; et les instants où nous fûmes ainsi face à face, à nous boire l’un l’autre, furent sacramentels comme les épousailles de deux âmes.

Je ne sais combien ce temps il se passa avant mon réveil de cette extase profonde. Alors, avec un salut hâtif, je passai dans l’escalier supérieur. Sans faire un mouvement, elle me suivit de ses grands yeux ardents ; et comme j’allais disparaître, je crus la voir pâlir et perdre connaissance.

Une fois dans ma chambre, j’ouvris la fenêtre et regardai au dehors, sans arriver à comprendre quelle métamorphose venait de se produire en cet austère panorama de montagnes, pour qu’il me semblât ainsi resplendir et s’élancer comme un chant au plus haut du ciel. Je l’avais vue, — Olalla ! Et les échos des précipices répétaient : Olalla ! et le muet et insondable azur répondait : Olalla !

La pâle sainte de mes rêves s’était évanouie pour toujours ; et à sa place je voyais cette jeune fille sur qui Dieu avait répandu les plus riches couleurs et les forces les plus exubérantes de la vie, qu’il avait fait agile comme une biche, svelte comme un roseau, et dans les grands yeux de laquelle il avait allumé les flambeaux de l’âme. La vibration de son être juvénile, véhémente comme celle d’un animal sauvage, avait pénétré en moi ; la force d’âme qui émanait de ses regards avait captivé les miens, s’attardait en mon cœur et montait à mes lèvres comme un chant. Elle circulait dans mes veines : elle ne faisait plus qu’un avec moi.

Je ne dirai pas que cet enthousiasme s’affaiblit, mais plutôt que mon âme s’enferma dans son extase comme dans un château-fort et y fut assiégée par des considérations froides et mélancoliques. Impossible de douter que je l’avais aimée à première vue et, sur l’instant, avec une ferveur exaltée que j’ignorais jusque-là. Mais qu’arriverait-il, ensuite ?

Elle était l’enfant d’une maison vouée au malheur, la fille de la Senora, la sœur de Felipe ; sa beauté même en témoignait. Vive comme une flèche, légère comme la rosée, elle avait l’agilité de l’une ; comme l’autre, elle resplendissait avec l’éclat des fleurs sur l’arrière-plan décoloré du monde. Je ne pouvais appeler mon frère ce garçon simple d’esprit, ni ma mère cette inerte et gracieuse créature de chair, dont les yeux stupides et le perpétuel sourire réapparaissaient désormais odieux. Je ne pouvais l’épouser ; — et alors ?

La malheureuse était dépourvue de toute protection ; ses yeux, dans cet unique et long regard qui avait été tout notre entretien, avaient avoué une faiblesse égale à la mienne ; mais, dans le secret de mon cœur, je la connaissais pour l’étudiante de la froide chambre du nord, pour l’auteur de ces vers mélancoliques ; et cela eût suffi à désarmer une bête brute. Fuir, je n’en aurais jamais le courage ; mais je fis vœu de me conduire avec la plus vigilante réserve.

Comme je me détournais de la fenêtre, mes yeux se posèrent sur le portrait. Telle une bougie après le lever du soleil, il avait perdu toute vie : il me suivait avec des yeux en peinture. Je le savais ressemblant, et la persistance du type, malgré le déclin ce cette race, m’émerveillait ; mais la similitude se résorbait dans la dissemblance. Je me rappelais combien il m’avait paru la vie même, et plutôt une création du génie pictural que de la modeste nature ; et je m’étonnai de cette pensée, en exultant au souvenir d’Olalla. La beauté, je l’avais rencontrée auparavant, mais sans en être séduit, et j’avais été souvent attiré vers des femmes qui n’étaient belles que pour moi ; mais dans Olalla, je trouvais réuni tout ce que je désirais et ce que je n’avais pas même osé rêver.

Je ne la vis pas le lendemain, et mon cœur se serra et mes yeux la désirèrent, comme on désire le matin. Mais le surlendemain, comme je rentrais vers mon heure habituelle, elle était de nouveau dans la galerie, de nouveau nos regards se rencontrèrent et s’étreignirent. J’aurais voulu parler, j’aurais voulu l’attirer contre moi ; mais si fort qu’elle entraînât mon cœur, à l’instar d’un aimant, quelque chose de plus impérieux me retint ; je me contentai de m’incliner en passant ; et elle, sans répondre à mon salut, ne fit que me suivre de ses nobles yeux.

Je possédais à présent son image par cœur et il me semblait, en repassant ses traits dans ma mémoire, que je lisais au plus intime de sa pensée. Elle était vêtue avec quelque chose de la coquetterie de sa mère, et usait de couleurs voyantes. Sa robe, qu’elle avait sans nul doute confectionnée de ses mains, flottait autour d’elle avec une souple grâce. Son corsage, à la mode du pays, était longuement fendu par le milieu, et dans cette échancrure, en dépit de la pauvreté de la maison, un pièce d’or suspendue à un ruban reposait sur son sein brun. C’étaient là des preuves, s’il en était besoin, de son amour inné de la vie et de sa coquetterie.

Aux profondeurs de ses yeux qui s’attachaient sur les miens, je discernais comme des couches successives de passion et de tristesse, les lueurs de la poésie et celles de l’espoir, les ombres du désespoir, et des pensées supra-terrestres. Son corps était charmant, mais l’hôte, son âme, était plus que digne de cette demeure. Laisserais-je cette fleur sans égale se flétrir, ignorée, dans ces farouches montagnes ? Irais-je mépriser le don sublime que m’offrait le silence éloquent de ces yeux ? Il y avait là une âme emmurée ; ne devais-je pas la tirer de sa prison ?

Toute considération accessoire était négligeable ; eût-elle été la fille d’Hérode, je jurai qu’elle serait à moi ; et, le soir même, je me mis, tout en me reprochant ma duplicité, à séduire le frère. Peut-être le voyais-je d’un œil plus prévenu, ou bien si la pensée de sa sœur me faisait discerner surtout les qualités de cette âme rudimentaire ; mais jamais il ne m’avait paru aussi aimable, et sa ressemblance même avec Olalla, tout en m’étant pénible, me le rendait cher.

Un troisième jour — un désert d’heures vides — se passa en vain. Je ne voulais perdre aucune occasion. Je rôdai tout l’après-midi dans la cour et (pour me donner une contenance) causait plus qu’à l’ordinaire avec la Senora. Dieu sait l’intérêt très tendre et sincère que je mettais désormais à l’étudier, et l’indulgence croissante que j’éprouvais aussi bien pour elle que pour Felipe. Mais elle m’étonnait toujours. Alors même que je lui parlais, elle se laissait aller à faire un petit somme dont elle se réveillait sans embarras ; et ce sans-gêne m’ébahissait. Ou bien, de la voir modifier sa pose de façon infinitésimale et se délecter et s’enfoncer dans le plaisir physique de ce mouvement, forçait mon admiration pour une telle profondeur de sensualité passive.

Elle vivait dans son corps ; et sa conscience, enlisée et dissoute en l’intimité de ses organes, jouissait de cette fusion délicieuse. Enfin, je ne pouvais m’habituer à ses yeux. Chaque fois qu’elle dirigeait sur moi leurs orbes magnifiques et inanes, grands ouverts au jour, mais fermés à tout intérêt humain, — chaque fois que j’avais occasion d’observer les modifications de ses prunelles qui se dilataient et se rétractaient en un clin d’œil, — j’ignore ce qui se passait en moi, je ne sais quel nom donner au sentiment confus de regret, de tristesse et de dégoût qui me parcourait les nerfs.

J’essayai avec elle une foule de sujets, tous en vain ; et, pour finir, je mis la conversation sur sa fille. Mais cela non plus ne la touchait point. Sa fille, dit-elle, était jolie (et ce mot exprimait, pour elle, comme pour les enfants, le summum de l’éloge) ; mais elle fut absolument incapable d’exprimer un jugement plus précis. Lorsque je lui eus dit qu’Olalla me semblait taciturne, elle me bâilla au nez et répondit simplement qu’il n’était guère utile de parler quand on n’avait rien à dire. — « Les gens parlent beaucoup, beaucoup trop », ajouta-t-elle, en me regardant de ses pupilles dilatées ; puis elle bâilla derechef, en me découvrant une bouche aussi nette qu’un joujou.

Cette fois, je compris et, la laissant à sa sieste, montai à ma chambre m’asseoir devant la fenêtre ouverte, regardant les montagnes sans les voir, perdu en des songes aux radieuses profondeurs où j’écoutais en imagination résonner une voix que je n’avais pas encore entendue.

Je m’éveillai le cinquième jour avec une acuité d’attente qui semblait provoquer le destin. J’étais sûr de moi, le cœur et le pied légers et résolu à mettre mon amour à l’épreuve immédiate de la réalité. Il n’avait que trop longtemps été le prisonnier du silence, muet, n’existant que par l’œil, comme l’amour des bêtes ; il allait à présent devenir spirituel et se hausser aux joies totales de l’intimité humaine. J’y songeais avec des espoirs fous, comme un explorateur d’El Dorado ; en ce pays inconnu et merveilleux de son âme, je ne tremblais plus de m’aventurer.

Néanmoins, lorsque je la rencontrai en effet, la même véhémence de passion s’abattit sur moi et submergea aussitôt mon âme ; la parole m’abandonna comme une habitude puérile ; et je m’avançai vers elle comme l’homme pris de vertige s’avance vers le bord d’un précipice. Elle recula un peu à mon approche ; mais ses yeux ne quittaient pas les miens et m’attiraient en avant. Lorsque je fus proche d’elle à la toucher, je m’arrêtai.

La parole m’était refusée ; un pas de plus, et je ne pouvais plus que la serrer muettement sur mon cœur ; et ce qu’il y avait encore en moi de raison intacte se révoltait à la pensée d’un tel accueil. Nous restâmes ainsi une seconde, toute notre vie dans nos regards échangeant des salves d’attirance auxquelles nous résistions cependant l’un et l’autre ; puis, par un suprême effort de volonté, et conscient néanmoins d’une soudaine amertume désespérée, je me détournai d’elle et m’éloignai dans le même silence.

Quelle force me dominait, qui m’empêcha de parler ? Et elle, pourquoi resta-t-elle également silencieuse ? Pourquoi se retira-t-elle muette-ment devant moi, malgré ses yeux fascinés ? Était-ce de l’amour ? Était-ce une attraction purement physique, sans âme et inéluctable, comme celle qu’exerce l’aimant sur l’acier ? Jamais nous ne nous étions parlé, nous étions de parfaits étrangers ; mais une influence, puissante comme la poigne d’un géant, nous balayait silencieusement l’un vers l’autre.

L’action sur moi de cette fatalité me fut insupportable ; et cependant, je le savais, elle était digne de mon amour : j’avais vu ses livres, lu ses vers, et donc, en un sens, pénétré l’âme de ma maîtresse. Mais cette même action, sur elle, me glaça presque d’effroi. De moi, elle ne connaissait rien que les attraits physiques ; elle était attirée vers moi comme les pierres tombent vers la terre ; les lois qui régissent la terre l’entraînaient, malgré elle, dans mes bras ; et la pensée de telles fiançailles m’effraya et je devins jaloux de moi-même. Ce n’était pas ainsi que je voulais être aimé.

Je fus pris ensuite d’une grande pitié pour la jeune fille elle-même. Je songeais à l’âpreté de la mortification qu’elle devait ressentir, elle, la studieuse, la recluse, la sainte monitrice de Felipe, d’avoir pu avouer ainsi une présomptueuse faiblesse envers un homme avec qui elle n’avait pas échangé une parole. Et cette onde de pitié balaya toutes autres considérations ; je n’eus plus qu’un désir : aller la consoler et la rassurer ; lui dire que je répondais pleinement à son amour et que son choix, tout aveugle qu’il fut, n’était pas déshonorant.

Le lendemain, il fit un temps radieux : des profondeurs superposées d’azur dominaient les montagnes ; le soleil resplendissait ; et le vent dans les arbres avec les multiples torrents des ravins emplissaient l’air d’une musique exquise et obsédante. Mais j’étais abattu de tristesse. Mon cœur sanglotait après la venue d’Olalla, comme un enfant pleure loin de sa mère. Je m’assis sur un rocher au bord des falaises basses qui limitent le plateau vers le nord. Ma vue plongeait de là dans la gorge boisée d’un torrent que nul pas ne foulait jamais. Dans mes dispositions, je trouvais une mélancolie nouvelle à posséder ces lieux sans partage ; il y manquait Olalla ; et je songeai au délice enchanteur d’une existence vécue tout entière avec elle dans cet air vif, parmi ces paysages farouches et bien-aimés, — d’abord avec tristesse, ensuite avec un telle véhémence de joie que je me parus croître en force et en stature, comme Samson.

Et alors, tout d’un coup, j’aperçus Olalla. Elle sortait d’un bois de chênes-lièges et s’en venait droit vers moi. Je l’attendis. Sa marche décelait une vivacité, un feu, une légèreté admirables ; et néanmoins elle s’avançait avec une paisible lenteur. Elle s’appliquait à cette lenteur de toute son énergie : sinon, je le sentais, elle aurait couru, elle aurait volé vers moi. Mais elle ne cessait de tenir ses yeux abaissés vers le sol ; et quand elle fut arrivée tout près de moi, ce fut sans un regard qu’elle m’adressa la parole.

Au premier son de sa voix, je tressaillis. C’était là que je l’attendais ; c’était la dernière épreuve de mon amour. Ô joie ! son élocution était nette et claire, et non pas bégayante et frustre comme celle de sa famille ; et sa voix même, quoique plus grave qu’il n’est habituel aux femmes, était à la fois juvénile et féminine. Elle parlait sur un ton vibrant ; les cordes d’or de son contralto se mêlaient de raucité légère, comme les cheveux roux s’entremêlaient aux bruns sur sa tête. Et non seulement cette voix m’allait droit au cœur ; c’était d’elle qu’elle parlait. Mais ce qu’elle dit me replongea immédiatement dans le désespoir.

— Vous allez partir, me dit-elle, aujourd’hui.

Son exemple rompit les liens de ma parole ; je me sentis comme soulagé d’un poids, ou comme si un maléfice avait été conjuré. Je ne sais en quels termes je lui répondis ; mais, debout devant elle au bord des falaises, je déversai toute l’ardeur de mon amour ; je lui dis que je vivais de sa pensée, que je dormais uniquement pour rêver de sa beauté, que j’aurais volontiers renié mon pays, ma langue et mes amis, pour vivre toujours à ses côtés. Puis, d’un effort soudain me ressaisissant, je changeai de ton ; je la rassurai, je la réconfortai ; je lui dis que j’avais deviné en elle une âme pieuse et héroïque, avec qui j’étais digne de sympathiser et que j’aspirais à pénétrer et à éclairer.

— La nature, lui dis-je, est la voix de Dieu. On ne lui désobéit qu’à ses dépens. Si nous étions ainsi attirés muettement l’un vers l’autre, oui certes, ce prodige d’amour impliquait en nos âmes une conformité providentielle. Nous étions nécessairement faits l’un pour l’autre… Nous serions follement rebelles, follement rebelles contre Dieu, de ne pas obéir à cet instinct.

Elle secoua la tête.

— Vous allez partir aujourd’hui, répéta-t-elle. Puis, avec un geste, et d’un ton bref et déchirant : non, pas aujourd’hui, demain.

Mais à ce signe de faiblesse, la force me revint d’un coup. Je lui tendis les bras et l’appelai par son nom ; et elle s’élança vers moi et m’enlaça. Les montagnes vacillèrent autour de nous, la terre trembla ; une commotion soudain me traversa et je restai aveuglé et étourdi. L’instant d’après, elle m’avait brusquement repoussé de ses bras et s’enfuyait avec la rapidité d’un cerf parmi les chênes-lièges.

Je restai là, poussant des appels vers les montagnes ; puis je regagnai la residencia. J’étais aux nues. Elles m’avait renvoyé et pourtant je n’avais eu qu’à l’appeler par son nom pour qu’elle vînt à moi. Ce n’était là que faiblesse féminine dont même elle, la plus singulière de son sexe, n’était pas exempte. M’en aller ? Oh non ! Olalla ! — Ô pas moi, Olalla, mon Olalla !

Un oiseau chantait tout proche ; et, dans cette saison, les oiseaux étaient rares. J’y vis un heureux présage. Et une fois de plus, toute la face du monde, depuis les massives et stables montagnes jusqu’à la plus légère feuille et aux plus minuscules êtres ailés traversant l’ombre des bois, se mit à vibrer devant moi, vivante, et à revêtir un aspect de joie formidable. Le soleil dardait sur les pentes, avec l’énergie du marteau sur l’enclume, et les pentes en tremblaient ; la terre, sous cette véhémence solaire, émettait des senteurs entêtantes ; les bois fumaient dans la flambaison. Je sentais le frémissement d’un travail voluptueux parcourir la terre. Quelque chose d’élémentaire, quelque chose de rude, de violent, de sauvage, dans l’amour qui chantait en mon cœur, me livrait la clef des secrets de la nature ; et les pierres mêmes qui roulaient sous mes pieds me semblaient vivantes et familières.

Olalla ! Son contact m’avait avivé et renouvelé, rendu au degré primitif de l’accord avec la rude terre, à un épanouissement d’âme que les hommes apprennent à oublier dans leurs sociétés policées. L’amour brûlait en moi, comme une fureur ; la tendresse s’élargissait farouchement ; je la haïssais, je l’adorais, j’avais pitié d’elle, je la révérais avec extase. Je voyais en elle comme le chaînon qui me reliait d’une part aux choses inanimées et, de l’autre, à notre Dieu pur et pitoyable : — un être animal et divin, possédant à la fois l’innocence et les forces déchaînées de la nature.

Ainsi délirant, j’arrivai dans la cour de la residencia et la vue de la mère me frappa comme une révélation. Elle était étendue, livrée à toute son indolence satisfaite, clignant des yeux sous l’ardeur du soleil, consumée de jouissance passive, comme une créature à part, devant qui ma ferveur tomba, frappée de honte. Je m’arrêtai une minute et, affermissant autant que possible ma voix tremblante, je lui adressai quelques mots. Elle me regarda du fond de son insondable bienveillance ; elle me répliqua d’une voix vague, sortant du royaume de paix où elle sommeillait. Je conçus pour la première fois un certain respect envers une créature si uniment innocente et heureuse, et je m’éloignai, tout étonné de sentir qu’elle pût me troubler tellement.

Il y avait sur ma table une feuille du même papier jaune que j’avais vu dans la chambre du nord. Elle était écrite au crayon, de la même main, celle d’Olalla. Je la pris avec le soudain pressentiment d’un malheur, et lus : « Si vous avez quelque amitié pour Olalla, si vous avez quelque sentiment chevaleresque envers un être au cœur torturé, allez-vous-en d’ici aujourd’hui même. Par pitié, pour votre honneur, pour l’amour de Celui qui est mort en croix, je vous supplie de partir ».

Je considérai un moment ces lignes, comme frappé de stupeur, puis je m’éveillai peu à peu à la lassitude et à l’horreur de la vie ; le soleil s’obscurcit au dehors sur les montagnes nues et je me pris à trembler comme un homme en proie à la terreur. Cette lacune ainsi soudainement béante dans ma vie me démoralisa comme un vide physique. Ce n’était pas mon cœur, ce n’était pas mon bonheur, c’était ma vie même dont il s’agissait. Je ne pouvais pas la perdre.

Je me le dis, et me le répétai. Et alors, comme en songe, je m’approchai de la fenêtre pour ouvrir la croisée, avançai la main et la passai au travers du carreau. Le sang jaillit de mon poignet ; et, recouvrant aussitôt la tranquille possession de moi-même, j’appuyai mon pouce sur la minuscule fontaine jaillissante et réfléchis à ce que je devais faire. Dans cette chambre vide il n’y avait rien qui pût me servir ; et néanmoins, je sentais que j’avais besoin d’assistance. Il me vint l’espoir qu’Olalla elle-même pourrait me secourir, et je descendis l’escalier tenant toujours mon pouce sur la blessure.

Il n’y avait pas trace d’Olalla ni de Felipe, et je me dirigeai vers le réduit où la Senora s’était maintenant étendue tout à fait et sommeillait tout contre le feu, car nul degré de chaleur ne lui semblait trop violent.

— Pardonnez-moi, dis-je, de vous déranger, mais j’ai besoin de votre aide.

Elle leva sur moi des yeux endormis et me demanda de quoi il s’agissait. Tandis qu’elle parlait, je crus la voir tirer son souffle en élargissant les narines ; et elle me parut revenir soudain à la vie.

— Je me suis coupé, dis-je, et assez fort. Voyez.

Et je lui tendis mes deux mains d’où le sang coulait et dégouttait.

Ses grands yeux s’ouvrirent au large, ses pupilles se contractèrent jusqu’à n’être plus que des points ; un voile parut tomber de son visage qui se découvrit plein d’une expression vive mais impénétrable. Et comme je m’étonnais un peu de son trouble, elle se leva, prit ma main sur laquelle elle se pencha, et l’instant d’après elle avait porté ma main à sa bouche et m’avait mordu jusqu’à l’os.

La douleur, le soudain jaillissement du sang et la prodigieuse horreur de cette action, me frappèrent à la fois, et je la repoussai. Alors, elle se jeta sur moi à plusieurs reprises avec des cris bestiaux, des cris que je reconnus, ces cris qui m’avaient réveillé, la nuit du grand vent. Sa force était décuplée par la folie ; la mienne déclinait rapidement avec la perte du sang ; j’étais en outre étourdi par la répugnante horreur de l’agression et j’étais déjà presque acculé au mur, lorsque Olalla se précipita entre nous, suivie de Felipe qui, d’un bond, cloua sa mère sur le sol.

Une faiblesse léthargique s’empara de moi ; je voyais, j’entendais, je sentais, mais j’étais incapable de faire un mouvement. J’entendais les deux lutteurs se rouler çà et là sur le sol, les rugissements de ce cougouar femelle retentir jusqu’au ciel alors qu’elle s’efforçait de m’atteindre. Je sentis Olalla m’enlacer de ses bras, ses cheveux se répandre sur mon visage. Avec la force d’un homme, elle me souleva et, moitié me traînant, moitié me portant par l’escalier jusqu’à ma chambre, elle me déposa sur mon lit.

Alors je la vis courir à la porte, la fermer à clé, et rester une minute à écouter les cris sauvages qui faisaient retentir la residencia. Puis, vive et légère comme la pensée, elle fut de nouveau à mon côté, bandant ma main, la tenant sur son sein, gémissant et pleurant dessus avec des plaintes de colombe.

Ce n’étaient pas des mots qui lui venaient, c’étaient des sons plus beaux que la parole, infiniment touchants, infiniment tendres ; mais, cependant, une pensée me frappa au cœur, une pensée me blessa comme un glaive, comme un ver dans la fleur, et profana la sainteté de mon amour. Oui, ces sons étaient beaux et inspirés par l’humaine tendresse ; mais leur beauté était-elle humaine ?

Je restai couché tout le jour. Longtemps les cris de cette innommable femelle, tandis qu’elle luttait avec son louveteau idiot, résonnèrent par la maison et me transpercèrent de chagrin désespéré et de dégoût. C’étaient les cris de mort de mon amour ; mon amour était assassiné ; non seulement il était mort, mais il se tournait en offense contre moi ; et toutefois j’avais beau penser et souffrir, il se gonflait encore en moi comme une tempête de délices, et mon cœur se fondait à ses regards et à son contact. Cette horreur qui avait surgi, ce doute qui planait sur Olalla, ce courant de sauvagerie, de bestialité, qui non seulement traversait toute sa famille, mais pénétrait jusqu’aux fondements l’histoire même de notre amour, — bien que tout cela m’épouvantât, me choquât, me dégoûtât, — rien de tout cela n’avait cependant le pouvoir de briser les nœuds de ma passion.

Lorsque les cris eurent cessé, un grattement à la porte m’apprit que Felipe était là dehors ; et Olalla s’en fut lui parler, — je ne sais de quoi. À part cet instant, elle ne quitta pas mon chevet, tantôt genouillée et priant avec ferveur, tantôt assise et ses yeux sur les miens. Ainsi donc, pendant ces six heures, j’absorbai sa beauté et lus muettement son histoire sur son visage. Je vis la pièce d’or onduler sur sa poitrine ; je vis s’assombrir et s’éclairer ses yeux qui, cependant, ne me parlaient d’autre langage que celui d’une tendresse infinie ; je vis son visage parfait et, à travers la robe, les lignes impeccables de son corps.

La nuit vint enfin, et dans l’obscurité croissante de la chambre ses formes s’évanouirent lentement ; mais le doux contact de sa main ne cessa de s’attacher à la mienne et de me parler. Rester ainsi dans une faiblesse mortelle, à boire les traits de la bien-aimée, suffirait à réveiller l’amour après n’importe quel heurt de désillusion. Je me raisonnai ; je fermai les yeux sur les abominations et je retrouvai toute ma hardiesse pour accepter le pire. Qu’importait, si cet impérieux sentiment survivait ? si ses yeux rayonnaient toujours, attachés sur moi ; si maintenant comme naguère chaque fibre de mon triste corps aspirait vers elle ? Tard dans la nuit un peu de force me revint et je parlai :

— Olalla, rien n’importe ; je ne demande rien ; je suis heureux ; je vous aime.

Elle s’agenouilla de nouveau pour prier et je respectai pieusement ses dévotions. La lune éclairait un côté de chacune ces trois fenêtres et mettait dans la chambre une lueur confuse qui me laissait apercevoir indistinctement la jeune fille. En se relevant, elle fit le signe de la croix.

— C’est à moi de parler, dit-elle, et à vous d’écouter. Je sais, moi, et vous ne pouvez faire que des suppositions. J’ai prié, oh ! comme j’ai prié pour que vous quittiez ces lieux ! Je vous l’ai demandé, et je sais que vous m’auriez accordé même cela… Ou du moins, oh laissez-moi le croire ainsi.

— Je vous aime, dis-je.

— Et pourtant vous avez vécu dans le monde, dit-elle après une pause ; vous êtes un homme sérieux et je ne suis qu’une enfant. Pardonnez-moi si j’ai l’air de vous prêcher, moi qui suis aussi ignorante que les arbres des montagnes ; mais ceux qui apprennent beaucoup ne font qu’effleurer la surface de la connaissance ; ils saisissent les lois, ils conçoivent la grandeur du plan… l’horreur de la réalité s’efface de leur mémoire. C’est, je pense, à nous qui restons au foyer avec le malheur, de nous en souvenir, de prévoir et de compatir. Allez, je vous en prie, allez-vous-en, et ne m’oubliez pas. Ainsi je vivrai au plus cher de votre mémoire, d’une vie aussi mienne que celle du corps qui m’appartient.

— Je vous aime, dis-je encore une fois ; et, avançant ma main débile, je pris la sienne, que je portai à mes lèvres pour la baiser. Elle ne me résista point, mais tressaillit un peu et me regarda avec un froncement de sourcils moins rigoureux que triste et déçu. Puis, elle sembla faire appel à sa volonté ; elle attira ma main à elle, en se penchant un peu, et la posa sur son cœur.

— Tenez, dit-elle, sentez la palpitation de ma vie. Elle n’existe que pour vous ; elle est à vous. Est-elle encore à moi ? Elle n’est plus à moi que pour vous l’offrir, comme je pourrais prendre cette pièce à mon cou, comme je pourrais casser un rameau d’un arbre, et vous le donner. Mais non ! elle n’est même pas à moi ! Je réside, ou je crois résider (si j’existe du tout) quelque part ailleurs, prisonnière impuissante, emportée et assourdie par un tourbillon que je désavoue. Ce viscère, tel celui qui bat sous les flancs des bêtes, reconnaît en vous son maître : — il vous aime ! Mais mon âme, mon âme ! est-ce qu’elle vous aime ? Je ne crois pas ; je ne sais pas ; je redoute de l’interroger. Pourtant, lorsque vous me parliez, vos discours venaient de l’âme ; c’est mon âme que vous désirez, — c’est par mon âme seulement que vous voulez me prendre.

— Olalla, dis-je, l’âme et le corps ne font qu’un, et surtout en amour. Ce que veut le corps, l’âme aussi le désire ; où le corps s’attache, s’attache l’âme ; corps pour corps, âme pour âme, tous deux vont ensemble où Dieu les appelle, et la portion la plus basse (si l’on peut qualifier quelque chose de bas) forme simplement le piédestal et comme les fondations de la plus haute.

— Avez-vous, dit-elle, vu les portraits dans la maison de mes pères ? Avez-vous regardé ma mère et Felipe ? Avez-vous jeté les yeux sur ce tableau suspendu auprès de votre lit ? Celle qu’il représente est morte depuis des générations, et elle fit le mal, de son vivant. Mais regardez-y encore : c’est ma main jusqu’au dernier trait, ce sont mes yeux et mes cheveux. Qu’est-ce qui est mien, alors, et que suis-je ? S’il n’est pas une ligne de mon pauvre corps (que vous aimez et pour l’amour duquel vous rêvez éperdument que vous m’aimez), s’il n’est pas un des gestes que je puis ébaucher, pas une intonation de ma voix ni le moindre regard de mes yeux, non, pas même à présent que je parle à celui que j’aime — qui n’aient appartenu à d’autres ?

«  D’autres, morts depuis des âges, ont regardé d’autres hommes avec mes yeux ; d’autres hommes ont ouï les aveux de cette voix qui résonne ici à vos oreilles. Les mains des morts sont dans mon sein : elles me meuvent, elles m’entraînent, elles me guident ; je suis un fantoche à leur commandement ; et je ne fais que ressusciter des traits et des appas qui ont depuis longtemps cessé de nuire, dans le calme du tombeau.

«  Est-ce moi que vous aimez, ô mon ami ? ou la race qui m’a faite ? Est-ce la femme qui n’est consciente ni responsable de la moindre partie d’elle-même ? ou bien cet influx dont elle est une onde transitoire, cet arbre dont elle est le fruit passager ? La race existe ; elle est vieille, et toujours jeune ; elle emporte dans son sein sa destinée éternelle ; sur elle, comme sur les flots de la mer, l’individu, que leurre une apparence de liberté, succède à l’individu ; mais l’individu n’est rien. Nous parlons de l’âme. Mais l’âme est dans la race.

— Vous allez à l’encontre de la loi commune, dis-je. Vous vous rebellez contre la voix de Dieu, qu’il a faite si dominatrice pour convaincre, si impérieuse pour commander. Écoutez-la, écoutez comme elle parle en nous ! Votre main s’attache à la mienne, votre cœur bondit à mon approche, les éléments inconnus dont nous sommes constitués s’éveillent et se précipitent l’un vers l’autre, sur un simple regard ; l’argile de la terre se rappelle sa vie autonome et elle aspire à nous joindre ; nous sommes entraînés par la même force qui fait graviter l’une vers l’autre les étoiles de l’espace, par la force qui fait monter et descendre la marée, par des puissances plus antiques et plus vastes que nous-mêmes.

— Hélas ! reprit-elle, que vous dirai-je ? Mes pères, il y a huit cents ans, possédaient toute la province ; ils étaient sages, grands, astucieux, et cruels ; mes pères étaient en Espagne une race d’élite ; leurs pennons marchaient les premiers, à la guerre : le roi les appelait ses cousins ; les gens du peuple, devant la potence apprêtée pour eux ou bien en retrouvant leurs logis en cendres, blasphémaient leur nom. Puis vint une transformation. L’homme s’est élevé ; s’il descend des bêtes, il peut retourner à leur niveau. Un souffle de lassitude passa sur ma lignée, relâchant ses fibres : la décadence commença pour elle ; les esprits s’obnubilèrent, les passions s’éveillèrent par accès, têtues et insensées comme le vent dans les gorges des montagnes ; la beauté fut encore transmise, mais non plus la volonté directrice ni le sentiment humain ; le germe se revêtait de chair, la chair couvrait les os, mais c’étaient des os et de la chair d’animaux, et leur âme était pareille à celle des insectes. Je vous parle à ma façon ; mais vous-même avez vu comment la roue de la fortune a régressé pour ma race condamnée. Je me trouve, pour ainsi dire, sur un petit relèvement de terrain de ce déval sans espoir, et je vois en avant et en arrière, à la fois ce que nous avons perdu et jusqu’où il nous faut encore descendre.

«  Or, dois-je, — moi qui habite à part dans cette maison des morts, mon corps, dont je sais les voies, — dois-je réitérer le maléfice ?

Évoquerai-je un autre esprit, comme le mien reluctant, dans cette habitation maudite et battue de la tempête, où je souffre à présent ? Transmettrai-je ce néfaste réceptacle d’humanité, pour le charger d’une vie nouvelle comme d’un nouveau poison, et le lancer, tel un flambeau, à la face de la postérité ? Mais j’en ai formé le vœu : ma race disparaîtra de la terre. À cette heure, mon frère s’apprête ; bientôt son pas montera l’escalier ; et vous vous en irez avec lui, hors de ma vue à jamais. Pensez à moi quelquefois comme à celle qui apprit dans l’amertume la leçon de la vie, mais qui l’écouta bravement ; comme à celle qui vous aima en effet, mais qui se haïssait si profondément que son amour lui était haïssable ; comme à celle qui vous renvoya et aurait cependant aspiré à vous garder toujours ; qui n’eut jamais de plus cher espoir que de vous oublier ni de plus grande crainte que d’être oubliée. »

Tout en parlant, elle s’était dirigée vers la porte ; sa voix harmonieuse résonnait de plus en plus lointaine ; et sur ses derniers mots, elle disparut et je restai seul dans la chambre éclairée par la lune. Qu’aurais-je fait, si je n’avais été retenu par mon extrême faiblesse, je ne sais ; mais je demeurai accablé sous un énorme et vide désespoir. Peu après, la clarté rougeâtre d’une lanterne apparut à ma porte et Felipe entra. Sans un mot, il me chargea sur ses épaules, puis il me descendit jusqu’au portail où attendait la carriole. Au clair de lune, les montagnes se reliévaient en vigueur, comme si elles eussent été de carton-pâte ; sur le plateau faiblement éclairé, entre les arbres bas qui s’entrechoquaient et bruissaient dans le vent, le vaste cube noir de la residencia se dressait massivement, percé par la vague lueur de trois seules fenêtres, sur la face nord, au-dessus de la porte. C’étaient les fenêtres d’Olalla, et lorsque la carriole démarra, je gardai mes yeux fixés sur elles jusqu’à ce que la route s’enfonça dans une vallée et qu’elles furent perdues à mes yeux, pour toujours.

Felipe marchait en silence à côté du brancard, mais de temps en temps il excitait la mule et se retournait pour me regarder. Enfin il s’approcha de moi tout à fait et posa sa main sur ma tête. Il y avait une telle douceur dans ce geste, et une telle ingénuité animale, que des larmes jaillirent de moi comme l’éclatement d’une artère.

— Felipe, dis-je, emmenez-moi où on ne me posera pas de questions.

Sans un mot, il fit faire volte-face à sa mule, remonta une partie du chemin par où nous étions venus et, s’engageant dans un autre sentier, me transporta au village qui était, comme on dit en Écosse, la paroisse de ce district montagnard à la population clairsemée. Il ne me reste que des souvenirs confus du jour tombant sur la plaine, de la charrette s’arrêtant, des bras qui m’aidèrent à descendre, de la chambre nu où je fus porté, et de l’évanouissement qui s’abattit sur moi comme le sommeil.

Le lendemain et les autres jours, le vieux prêtre fut souvent à mon côté avec sa tabatière et son livre de prières et, après quelque temps, lorsque je commençai à recouvrer mes forces, il me dit que j’étais en bonne voie de guérison et que je devais, aussitôt que possible, songer à mon départ ; et puis, sans invoquer de raison, il prit une prise en me regardant de côté. Je n’affectai pas l’ignorance ; il devait avoir vu Olalla.

— Monsieur, dis-je, vous savez que je ne vous questionne pas au hasard. Qu’en est-il de la famille ?

Il me répondit qu’elle était très malheureuse, que la race semblait sur le déclin, et qu’ils étaient très pauvres et avaient été très négligés.

— Mais pas elle, dis-je. Grâce, sans doute, à vous, elle est instruite et sage plus qu’il n’est habituel aux femmes.

— Oui, dit-il ; la Senorita est instruite. Mais la famille a été négligée.

— La mère, demandai-je.

— Oui, la mère aussi, dit le Padre, en prenant une prise. Mais Felipe est un garçon bien intentionné.

— La mère est bizarre, fis-je.

— Très bizarre.

— Je pense, monsieur, que nous battons le buisson. Vous devez savoir de mes affaires plus que vous ne le montrez. Vous devez connaître mon désir d’être mis au courant sur plusieurs points. Ne voulez-vous pas être franc avec moi ?

— Mon fils, dit le vieillard, je serai très franc avec vous sur les matières de ma compétence ; sur celles dont je ne sais rien il ne me faut pas grande discrétion pour me taire. Je ne feindrai pas avec vous, je comprends parfaitement ce que vous voulez dire ; et ce que je puis affirmer est que vous êtes entre les mains de Dieu et que ses voies ne sont pas les nôtres. J’en ai même conféré avec mes supérieurs ecclésiastiques, mais eux aussi sont restés muets. C’est un vrai mystère.

— Est-elle folle ? demandai-je.

— Je vous répondrai selon ma pensée. Elle ne l’est pas, — ou du moins, elle ne l’était pas. Durant sa jeunesse — Dieu me pardonne, je crains d’avoir négligé cette brebis sauvage — elle était sûrement saine d’esprit ; et toutefois bien qu’elle n’en fût pas encore au point actuel, ses mêmes tendances étaient déjà visibles ; il en avait été de même avant elle, chez son père… oui, et avant lui, ce qui me porta sans doute à en juger trop légèrement. Mais ces prédispositions se développent non seulement chez l’individu, mais dans la race.

— Lorsqu’elle était jeune, demandai-je (et la voix me manqua un instant et il me fallut faire un grand effort pour ajouter :) était-elle comme Olalla ?

— Dieu me pardonne ! s’écria le Padre. À Dieu ne plaise que personne pense aussi inconsidérément de ma pénitente préférée. Non, non : la Senorita (sinon par sa beauté, que je souhaite très sincèrement voir moindre) n’a pas un seul trait de ressemblance avec ce que sa mère était au même âge. Il me serait pénible que vous le croyiez, et cependant Dieu sait s’il ne vaudrait pas mieux que vous le croyiez.

Là-dessus, je me redressai dans mon lit et ouvris mon cœur au vieillard, lui disant mon amour et la décision d’Olalla, avouant mes répugnances, mes imaginations passagères, mais lui disant que celles-ci avaient pris fin ; et j’en appelai à son jugement avec mieux qu’une soumission de pure forme.

Il m’écouta très patiemment et sans surprise.

Lorsque j’eus achevé, il resta un moment silencieux. Puis il commença :

— L’Église… et aussitôt s’interrompit pour s’excuser : — J’oubliais, mon enfant, que vous n’êtes pas chrétien… Et d’ailleurs, sur un point tellement insolite, on ne peut dire que l’Église même ait décidé. Mais voulez-vous mon opinion ? La Senorita est, en la matière, le meilleur juge ; à votre place, je m’en remettrais à son avis.

Là-dessus, il se retira et fut dorénavant moins assidu auprès de moi. En effet, lorsque je commençai à me lever, il évita ostensiblement ma société et parut me fuir, non par antipathie, mais comme il eût fui l’énigme du Sphinx. Les villageois aussi m’évitaient : ils mettaient de la mauvaise volonté à me servir de guides dans la montagne. Je croyais voir qu’ils me regardaient de travers et j’étais certain que les plus superstitieux se signaient à mon approche.

D’abord, j’attribuai le fait à mes croyances hérétiques ; mais il m’apparut enfin que si j’étais ainsi redouté, c’était pour avoir habité à la residencia. Nous méprisons les lubies d’une pareille rusticité ; et néanmoins, je sentais comme une ombre glacée s’abattre sur mon amour et l’opprimer. Elle ne le diminuait pas, mais je ne puis nier qu’elle restreignait ma ferveur.

Quelques milles à l’est du village, il y avait dans la Sierra une brèche d’où l’œil plongeait directement sur la residencia. Je pris l’habitude quotidienne de m’y rendre. Un bois couronnai le sommet ; et juste à l’endroit où le sentier e débouchait, il était surplombé par une avancé de rocher qui portait à son tour un crucifix de grandeur nature et d’une exécution plus réaliste que de coutume. Ce fut là mon poste d’observation. De là, un jour après l’autre, je promenais mes regards sur le plateau, sur la grande vieille maison, et je voyais Felipe, moins gros qu’une mouche, aller de çà de là dans le jardin. Parfois, des brumes interceptaient la vue, qui se dissipaient ensuite chassées par les vents de la montagne ; parfois la plaine s’endormait au-dessous de moi sous un soleil radieux ; ou bien elle était cachée par un rideau de pluie.

Cette perspective lointaine, ces visions fugitives des lieux où mon existence avait subi une métamorphose aussi profonde, convenaient à mon humeur inquiète. Je passais là des jours entiers à débattre en moi-même les éléments divers de notre situation : tantôt cédant aux suggestions de l’amour, tantôt écoutant la voix de la sagesse et, à la fin, demeurant irrésolu entre les deux.

Un jour, comme j’étais assis sur mon rocher, arriva par le chemin un paysan maigre, drapé dans une cape. C’était un étranger, qui évidemment ne me connaissait pas, même de réputation ; car, au lieu de passer au large, il s’approcha, vint s’asseoir auprès de moi, et nous entrâmes en conversation. Entre autres choses, il me dit qu’il avait été muletier, et qu’il avait, dans son jeune temps, beaucoup fréquenté ces montagnes ; plus tard, ayant suivi l’armée avec ses mules, il avait réalisé quelque bien et il vivait maintenant retiré dans sa famille.

— Connaissez-vous cette maison ? demandai-je à la fin, en désignant la residencia, — car j’étais vite las de toute conversation qui m’empêchait de songer à Olalla.

Il me regarda d’un œil sombre et se signa.

— Trop bien, dit-il. C’est là qu’un de mes camarades se vendit à Satan. Que la Vierge nous préserve de la tentation ! Il a payé pour son crime, et brûle à présent au plus rouge tréfond de l’enfer.

La crainte s’empara de moi et je ne trouvai rien à répondre. L’homme reprit, comme se parlant à lui-même :

— Oui, oh oui, je la connais. J’ai passé son seuil. La neige couvrait le sentier et le vent la chassait. Je le pris par le bras, Senor, et l’entraînai vers la grand-porte. Je le conjurai, au nom de tout ce qu’il aimait et vénérait, de partir avec moi. Je m’agenouillai devant lui dans la neige, et je vis que mes supplications l’émouvaient. Mais juste à ce moment, elle sortit de la galerie en l’appelant par son nom. Il se détourna, et elle restait là, une lampe à la main, l’attirant vers elle par son sourire. À haute voix j’appelai Dieu à mon aide et enlaçai étroitement mon ami. Mais il me repoussa et me laissa seul. Son choix était fait. — Que Dieu nous soit en aide ! — J’aurais voulu prier pour lui ; mais à quoi bon ? Il y a des péchés que le Pape même ne peut remettre.

— Et votre ami, demandai-je, qu’en advint-il ?

— Eh bien, Dieu le sait, dit le muletier. Si tout ce que l’on dit est vrai, sa fin fut, comme son péché, à faire dresser les cheveux.

— Voulez-vous dire qu’il fut tué ?

— Oui certes, il fut tué. Mais comment, oui, comment ! Ce sont là des choses dont c’est péché de parler.

— Les gens de cette maison… commençai-je.

Mais il m’interrompit avec un éclat sauvage.

— Les gens ? s’écria-t-il. Quelles gens ? Il n’y a ni hommes ni femmes dans cette maison de Satan. Comment ? vous avez vécu si longtemps ici sans jamais avoir su ?…

Et alors il approcha sa bouche de mon oreille et chuchota comme si ses paroles risquaient d’être entendues des oiseaux de la montagne et de les frapper d’horreur.

Ce qu’il me conta était faux, et pas même original. Ce n’était, en effet, qu’une version nouvelle (accommodée par l’ignorance villageoise et la superstition), d’histoires presque aussi vieilles que le monde. Ce fut plutôt son application qui me fit pâlir. Jadis, dit-il, l’Église aurait brûlé ce nid de basilics, mais le bras de l’Église était à présent trop court ; Miguel, son ami, avait été impuni chez les hommes et laissé au jugement redoutable d’un Dieu offensé. Mais cette injustice ne durerait pas toujours. Le Père se faisait vieux, le Père lui-même était ensorcelé. Mais les yeux de ses ouailles étaient maintenant dessillés au danger ; et quelque jour, oui, avant peu, la fumée de cette maison s’élèverait vers le ciel.

Il me laissa béant d’horreur et de crainte. Je ne savais de quel côté me tourner ; devais-je d’abord avertir le Père, ou porter mes mauvaises nouvelles tout droit aux habitants menacés de la residencia ? Le sort allait décider pour moi, car, pendant que j’hésitais toujours, j’aperçus dans le sentier une silhouette voilée de femme qui s’approchait de moi. Nul voile ne pouvait tromper ma perspicacité : chaque ligne et chaque mouvement me firent reconnaître Olalla ; et, restant dissimulé derrière un angle du rocher, je la laissai atteindre le sommet. Puis je m’avançai. Elle me vit, s’arrêta sans rien dire ; moi aussi je restai silencieux, et nous continuâmes à nous contempler l’un l’autre avec une tristesse passionnée.

— Je vous croyais parti, dit-elle enfin. C’est la seule chose que vous puissiez faire pour moi : — partir. C’est tout ce que je vous ai jamais demandé. Et vous êtes encore là. Mais savez-vous que chaque jour accumule un péril de mort, non seulement sur votre tête, mais sur les nôtres ? Un bruit court dans la montagne, on soupçonne que vous m’aimez, et les gens ne peuvent le supporter.

Je vis qu’elle était déjà informée du danger qu’elle courait, et je m’en réjouis.

— Olalla, lui dis-je, je suis prêt à partir aujourd’hui, à cette heure même, mais pas seul.

Elle fit un pas de côté, s’agenouilla pour prier, devant le crucifix, et je demeurai tout à tour à la regarder et à contempler l’objet de son adoration ; mes yeux allaient du visage vivant de la pénitente, à la figure sinistre et barbouillée, aux plaies peintes, et aux côtes saillantes de l’idole. Le silence n’était interrompu que par les cris plaintifs de quelques grands oiseaux qui volaient en cercle, comme surpris ou alarmés, au sommet des collines. À ce moment, Olalla se releva, se tourna vers moi, écarta son voile et, toujours appuyée d’une main au bois du crucifix, me regarda, pâle et navrée.

— J’ai ma main sur le crucifix, dit-elle. Le Père dit que vous n’êtes pas chrétien ; mais suivez un instant mon regard et contemplez le visage de l’Homme des douleurs. Nous sommes tous pareils à lui, — les héritiers du Péché ; nous avons tous à supporter et à expier un passé qui ne fut pas le nôtre ; en nous tous — oui, même en moi — il y a une étincelle du divin. Aimez-Le, nous devons souffrir pendant un temps, jusqu’à ce que demain revienne apporter la paix. Laissez-moi passer seule mon chemin : c’est ainsi que je serai le moins solitaire, comptant pour mon ami Celui qui est l’ami de tous ceux qui souffrent ; c’est ainsi que je serai la plus heureuse, ayant dit adieu au bonheur terrestre et acceptant volontiers la souffrance pour mon lot.

Je considérai la face du crucifix et, bien que je n’aime pas les idoles et que je méprise cet art de grimaçante imitation dont j’avais là un exemple grossier, je perçus la signification du simulacre. La face me regardait d’en haut avec une contracture de mortelle angoisse ; mais les rais de gloire qui l’environnaient me rappelaient que le sacrifice était volontaire. Il était là, dominant le roc, tel qu’il est encore planté au bord de tant de routes, offrant en vain aux passants l’emblème de tristes et nobles vérités : que le plaisir n’est pas une fin, mais un accident ; que la douleur est le choix des magnanimes ; qu’il vaut mieux souffrir toutes choses, et bien faire. Je m’éloignai sans rien dire et descendis la montagne ; et lorsque je regardai en arrière pour la dernière fois avant de pénétrer dans la forêt, je vis Olalla toujours appuyée sur le crucifix.

 

(traduction: Théo Varlet)