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Rêve

9 novembre 1914.
L’autre jour j’ai passé la nuit près d’une batterie qui ne cessait de tirer et qui me rendait la vie bien désagréable. Je dois dire à ma louange que je n’avais pas peur, mais j’étais agacé avec parfois cette angoisse que cela ne finirait jamais, que la vie s’écoulerait désormais ainsi, qu’il en fallait prendre son parti. C’était la nuit, puisque j’étais couché dans mon lit, qui s’était souvent trouvé établi parmi le bruit des obus, et c’était le jour, puisqu’on y voyait parfaitement, qu’on distinguait même les flots de la mer au delà des dunes basses. Je devais évidemment ce mauvais rêve à une lecture trop attentive d’un épisode de la bataille et aussi à un certain mouvement de fièvre qui m’emportait au pays des vilaines chimères. Malgré l’activité, le bruit et le danger, c’était morne, parce que c’était sans espoir. On était là d’une façon définitive. On y vivrait désormais et surtout on y mourrait, mais la vie était si ennuyeuse que la mort était comptée pour peu de chose. J’en étais là de mes sensations de rêve péniblement rassemblées quand j’ai vu un jeune officier venu du front, qui me donna des impressions tout à fait réelles, mais pas absolument contradictoires à celles que j’avais rêvées. On a bien la sensation, là-bas, d’être établis dans la bataille, comme dans un état nouveau auquel on se fait, mais dont on ne prévoit pas la fin. Pourtant? Oui, la fin viendra tout de même. Ce sera une nouvelle phase du rêve.