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nouvelle 116LECTURES

Le magnolia

Elles sortirent de leur maison d'orphelines, Arabelle, la belle, et Bibiane, la vieille, les deux sœurs : Arabelle, belle de jeunesse, et Bibiane, vieille de laideur, Arabelle, l'enfant, et Bibiane, la mère.

Elles sortirent de leur triste maison et s'arrêtèrent sous le magnolia, l'arbre magique que nul n'avait planté et qui fleurissait si somptueusement dans la cour de la maison triste. Il fleurissait deux fois par an, comme tous les magnolias : d'abord, au printemps, avant la poussée des lances vertes ; puis, vers l'automne, avant la proche décoloration des lourdes feuilles : – et, au printemps, de même qu'à l'automne, c'étaient, en la noble girandole que formait l'arbre magique, des floraisons larges un peu comme des épanouissements sacrés de lotus, et la vie était signifiée dans la neige des corolles charnues par une goutte de sang.

Appuyée au bras maternel de la bonne Bibiane, clémente à tous ses caprices, Arabelle se tenait sous le magnolia et songeait :

— Il va mourir avec les secondes fleurs du magnolia, celui qui devait aviver d'une goutte de sang la fleur que je suis. Oh ! comme je vais rester pâle éternellement !

— Il y en a encore une, dit Bibiane.

C'était une fleur inaccomplie, un bouton qui dressait, parmi les feuilles complaisantes à sa grâce, l'ove intégral de la virginité.

— La dernière ! dit Arabelle. Elle sera ma parure de noces. La dernière ? Non. Regarde, Bibiane, il y en a une autre, toute fanée et presque morte ! Nous deux ! Nous deux ! Oh ! j'ai peur et je tremble en nous voyant là, nous deux. Si clairement symbolisées par ces fleurs ! Je me cueille. Bibiane, me voilà cueillie, regarde ! Si j'allais mourir aussi ?

Muette, Bibiane enveloppa d'amour sa tremblante sœur, et, peureuse aussi, l'entraîna hors de la cour triste, loin du magnolia dépouillé de sa gloire dernière.

Elles entrèrent dans la maison des joies vaines et des deuils prématurés.

— Comment va-t-il ? demanda Bibiane en enlevant aux épaules d'Arabelle le manteau qui voilait la blanche Fiancée.

Et pendant qu'Arabelle, assise, enfant timide, contemplait la fleur inaccomplie qu'elle s'étonnait de voir entre ses doigts, la mère du moribond répondit :

— Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se réalise. Viens, mon Arabelle, ma fille et la fiancée des derniers soupirs, beauté qui va fleurir d'amour le chapelet des dernières prières. La mort t'attend, mon Arabelle, hélas ! hélas ! hélas ! et c'est un baiser d'outre-tombe qui sacrera ton front de mariée nouvelle, et le sourire funéraire des invincibles ténèbres répondra, comme un écho dans la nuit, aux exquises radiances qui sont l'Orient de tes beaux yeux, mon Arabelle ! Le fils qui me restait va mourir ; il est mort, et c'est mort que je te le donne, hélas ! hélas ! hélas ! à toi si joliment la vie, et la putréfaction de la tombe, à toi, née pour un lit d'odorantes floraisons, hélas ! hélas ! hélas !

Elles pleurèrent toutes durant qu'arrivaient des hommes venus pour témoigner des droits absolus de la mort à épouser la vie, et arrivait aussi le Prêtre, on ne savait si pour bénir d'indestructibles anneaux ou crucifier de chrême le front, le cœur, les pieds et les mains du fils moribond.

Tous montèrent en silence, comme quand on monte et que des pas lourds martèlent les pavés de la cour et qu'un fardeau de mort dort au bout des bras de six coopérateurs : on pouvait aussi bien, disaient les hommes, le rencontrer dans son coffre que dans son lit – paré pour le sépulcre que paré pour la noce.

Ils montaient timorés, mais la mère les encouragea, répétant :

— Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se réalise.

Dans la chambre, quand le monde fut à genoux, Arabelle, debout près du lit nuptial, sembla vêtue d'un suaire et, quand elle s'agenouilla à son tour, le front posé au bord de l'oreiller, il y eut en tous les cœurs présents une agitation d'angoisse, – comme si la charmante tête allait rester là et mourir aussi : la main droite de la fiancée s'abandonnait à une main étroite et osseuse qui sortait des couvertures et la gauche pressait à ses lèvres la fleur inaccomplie du magnolia, ove intégral de virginité.

Le sacrement s'élabora par la vertu des paroles : tous regardaient le fils que sa mère soutenait. Il avait la face sinistre et tourmentée des mourants désespérés et sataniques, – une face stigmatisée jusqu'à l'âme par l'envie de la vie qui s'en va, par la jalousie de l'amour qui reste ; la fraîche beauté d'Arabelle exaspérait jusqu'à la haine, le phosphore impuissant de ses yeux creux, – et tout le monde songeait : Comme il souffre !

Il se dressa encore plus et de sa bouche violette, pâlie par les neiges de l'au-delà, il dit, – pendant que les hommes souriaient de la divagation finale et que les femmes apeurées sanglotaient comme des pleureuses :

— Adieu, Arabelle, toi qui m'appartiens ! Je m'en vais, mais tu viendras. Je serai là. Je t'attendrai tous les soirs sous le magnolia, car tu ne dois connaître nul autre amour que mon amour, Arabelle, nul autre ! Ah ! comme je te le prouverai, mon amour ! Quelle preuve ! Quelle preuve ! Tu es bien l'âme qu'il me faut.

Et avec un sourire qui déplaça diaboliquement les ombres de sa face maigre, il répéta – sa voix luttant déjà contre le râle, – ces paroles, peut-être dénuées de sens, peut-être mystérieusement calculées ainsi qu'une savante perfidie d'outre-tombe :

— Sous le magnolia, Arabelle, sous le magnolia !

Toutes ses journées, toutes ses nuits presque, Arabelle les veillait, l'esprit troublé, le cœur douloureux, et, le soir, quand le vent faisait bruire les feuilles de l'arbre défleuri et quand, la lune montée, il se dressait magique dans le clair d'un rayon échappé aux rets des nuages d'octobre, – Arabelle tremblait et se blotissait vers Bibiane, criant :

— Il est là !

Il était là, sous le magnolia, dans les basses feuilles, ombre obéissante au roulis du vent.

Un soir, elle dit à Bibiane :

— Nous nous aimions, pourquoi me ferait-il du mal ! Il est là. – J'y vais.

— Il faut obéir aux morts, répondit Bibiane. Va, et n'aie pas peur. Je laisserai la porte ouverte et je viendrai si tu m'appelles. Va, il est là.

Il était là, vraiment, sous les basses feuilles, obéissant au roulis du vent, et quand Arabelle fut arrivée sous le magnolia, l'ombre étendit les bras, des bras fluides et serpentins, puis les laissa tomber, telles deux vipères d'enfer, sur les épaules, où elles se tordirent en sifflant.

Bibiane entendit un cri étouffé. Elle courut. Arabelle gisait, et, ramenée à la maison, elle avait au cou deux marques, comme d'étroites et osseuses mains.

Ses beaux yeux inanimés resplendissaient d'horreur et, entre ses doigts crispés et joints, Bibiane vit la fleur fanée du matin des noces, la fleur triste et inutile laissée à l'arbre par leur pitié, – la fleur qui était l'Autre, la vraie fleur d'outre-tombe.