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nouvelle 137LECTURES

Le faune

Elle s'était retirée de bonne heure après dîner, se croyant souffrante et n'étant que triste, lassée du rire trop innocent des petits enfants, de la benoîte jovialité des parents pauvres émus d'un peu de fête, du pitoyable gala voulu par les calendriers.

Surtout elle s'affligeait et presque s'indignait de l'hypocrite tendresse qui luisait dans l'œil terne de son mari, quand il y avait du monde : elle eût préféré, comme d'autres femmes, être battue en public, être aimée en secret.

Remerciant sa femme de chambre, elle tira le verrou et, alors, se sentant bien seule, se sentit libre et moins malheureuse.

Se dévêtir lentement, avec des poses, des regards à la psyché, de feintes langueurs, comme pour tomber adroitement en de chers bras, se dire des douceurs, offrir un compliment subtil à son épaule et même à son genou et s'avouer qu'on a une belle âme et une belle peau, elle s'amusa à tout cela, sans penser à rien de mal, avec la sécurité d'une femme qui ne craint pas les surprises de l'imagination.

Son impudeur ingénue était limitée par la délicatesse. Elle savait l'étiage où doit s'arrêter la robe retroussée, l'étiage des temps secs et l'étiage des temps de pluie, et volontiers, ainsi qu'Ariette, quand Robert le Diable la favorisa de son intimité, elle eût déchiré sa chemise au lieu de la relever. Il arriva donc qu'elle eut un peu honte, et, enfouie dans une fourrure, elle s'agenouilla fort chastement devant le feu.

Elle tisonna, elle ordonna des architectures incandescentes, elle se brûla la figure, elle s'ennuya.

N'aurait-elle pas mieux fait de répondre aux hypocrites tendresses de son mari ? Avec quelques agaceries, elle était maîtresse de lui et la soirée s'achevait en des exercices plutôt calmants, tandis que, troublée, énervée, fichée, elle était capable de se mélancoliser jusqu'aux larmes, jusqu'aux solitaires sanglots que nul n'apaise et qui tordent le cœur et qui le secouent comme une épave !

Ah ! vraiment, la triste et stupide nuit de Noël ! Y aurait-il donc des dates, des jours magiques où c'est un crime d'être seul, où des contacts humains sont nécessaires sous peine de souffrance et presque de remords ? Une telle idée s'esquissa un instant dans sa faible et mobile cervelle, mais bientôt, de tout ce dessin trop compliqué un seul mot resta visible à ses yeux et sensible à son imagination, Noël !

La voilà redevenue toute petite fille qui s'en va à la messe blanche – dans son lit, qui s'endort en rêvant aux gâteries de l'Enfant Jésus...

... Non, c'est banal ! Tout le monde a de ces visions d'antan, de ces attendrissements annuels ! Âmes peu distinguées, qui ne savez pas évoquer d'autres songes que ceux qui rôdent partout, à la merci des plus vulgaires désirs, – songes dociles et lamentables !

Révoltée contre la pureté des blancs souvenirs, elle sombra dans l'idéisme sensuel. La chaleur du foyer aux bûches encore flambantes la chatouillait vilainement : elle s'y complut, elle crut que des baisers singuliers allaient des cendre par la cheminée sous la forme de petits anges sans ailes, mais plus brûlants et plus agiles que les feux follets qui jouaient, agréables démons, parmi les charbons.

Elle rêva d'une fornication somptueuse, d'un stupre inattendu dont elle serait la complaisante victime, au coin du feu, sur cette bonne fourrure ; oui, avec la complicité de cette bonne bête, de cette chèvre aimable et dévouée...

L'incube épars dans la chambre tiède rassemblait ses atomes et se matérialisait... Une ombre, comme d'un faune éphèbe, obscurcit la glace de la cheminée et un souffle lui troubla les cheveux et lui chauffa la nuque.

Elle avait peur, mais elle désirait avoir encore plus peur ; pourtant, elle n'osa ni se retourner, ni lever les yeux vers la glace. Ce qu'elle avait senti était douloureusement doux ; ce qu'elle avait vu était inquiétant, étrange, curieusement absurde : une tête blonde et dure, aux yeux dévorants, à la bouche large et presque obscène, à la barbe pointue... Elle frissonna : il devait être beau et grand, très fort, cet être qui allait l'aimer ! Comme elle tremblerait dans ses bras ! Mais elle tremblait déjà, déjà possédée, déjà la proie du monstre amoureux qui la guettait et la convoitait.

La fourrure lui glissa des épaules et aussitôt un violent baiser stigmatisa sa chair nue, – oui, un baiser si violent et si ardent que la marque lui en resterait, sans aucun doute, comme d'un fer rouge. Elle voulut, geste de femme qu'on déshabille, relever son manteau et s'envelopper d'une dernière pudeur, mais l'Être s'y opposa et de ses deux mains lui agrippa les deux bras. Cette violence ne déplut pas à la vaincue : elle s'y attendait comme à un hommage; son dos et ses épaules étaient faits pour être vus, et, recevoir obligeamment des baisers, n'était-ce pas leur devoir en même temps que leur volupté ?

Cependant l'attaque se précipitait et l'incube haletant soufflait à peu près comme un soufflet de forge, ce qui la fit légèrement rire. « Que de mal il se donne ! songeait-elle. Il est bien malhabile... Je vais le regarder, du coin de l'œil... »

Comme elle tournait la tête, le masque de la bête s'avança et sa bouche large et presque obscène s'écrasa sur ses lèvres.

Elle avait fermé les yeux, mais trop tard ; elle avait vu le monstre face à face, et non plus selon les complaisants reflets d'une glace identique à son rêve ; elle l'avait vu, non plus façonné par le désir, mais déformé selon la réalité la plus étroite : il était si laid, avec sa face de bouc cruel, si laid et si bestial et ivre d'une volonté si précise et si basse, quelle s'indigna et se redressa.

Elle se vit nue dans la grande psyché, au fond de la chambre, toute nue et toute seule dans la chambre morne.