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nouvelle 82LECTURES

La cloison

A Louis Denise.

Un mois à la campagne.

Ce n'est pas dans la montagne, –
Ni au bord de la mer, –
Où l'air est amer.
Un mois à la campagne dans un château tout neuf (des vieilles verdures, très bien rapiécées, y font tapisserie).

Par la fenêtre, la petite dame Doucin vagabonde : là-bas les bœufs dormants attroupés sous la lune. Pas un ne beugle à la lune, mais quelques uns ruminent.

« Vraiment très satisfaite d'une telle villégiature : son Primary en est, son cher amour de Primary que depuis trois mois elle adore, oh ! un vrai Amour, – sans compter qu'on écrit à ses amies de l'ex-Rue-aux-Ours sous cet en-tête : Château de la Corbeille, par la Clôture-sur- Prime (petite rivière aux sables dorés, qui sait, peut-être AURIFÈRES ?)...

«... Primary, quel amant ! Ce qu'elle aime au-dessus de tout, c'est des mots passionnés, spirituels et indécents, susurrés dans l'oreille : cela caresse en même temps l'âme, le cœur et l'autre. Eh bien, pour déverser une pareille jouissance en son petit corps nerveux comme un jet d'épine et ployable comme une branche de saule, Primary est unique : Primary trouve. Ainsi, tenez, hier soir, pendant que minuit sonnait au beffroi blanc et propret de l'église voisine (genre XIIe siècle, au moins), Primary disait : « Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller ? Sur ses cheveux ? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux ? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur sa toison ? Oui, petite amie, sur ta toison, car ta toison dort. »

« Ça, ce n'est pas des choses qui s'oublient. Cette nuit, la toison d'or, la toison dormira seulette, et tout le monde dort, même la petite madame Crocœur , une autre blondinette qui s'ennuie et donne des coups de tête dans la cloison pour se distraire.

« Aucun bruit : adieu les bœufs qui ruminent sous la lune. Je ferme la fenêtre, me couche, souffle... Hé ! on parle chez la petite Madame Crocœur... Ah ! cette voix... non... lui !.. lui ! Primary, mon amour ? Il me trahit et j'entends, et il faut que j'entende. . . Ah ! Don Juan, je sais bien que tu me trompes, mais fais-le plus loin.. . C'est bien lui, c'est sa voix... Il dit. . . que dit-il ?. . Il dit :

« Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller ? Sur ses cheveux ? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux ? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur sa toison ? Oui, petite amie, sur ta toison, car ta toison dort. »

La petite Madame Doucin crut qu'elle allait pleurer, elle n'en fit que la grimace : les nerfs de sa face révolutionnée se contractaient, elle voulait pleurer, elle n'en faisait que la grimace.


Premier déjeuner. On descend en toute petite toilette, un à un : des bonjours ensommeillés. Primary est là, qui guette :

« Pourvu qu'elle ait entendu ! Petite pâlotte, petite langoureuse, petite fondante, tu avais besoin d'un coup de fouet...Hé ! elle aura été cinglée... Quelques zébrures, oh ! qu'un seul baiser effacera ! Je ne suis pas si méchant qu'on le dit, oh ! non, puisque je me contente de les faire saigner par métaphore, pauvres anges ! »

Tout le monde est descendu : on attend la petite Madame Doucin.

« Elle est si paresseuse, la chère mignonne ! » dit la petite Madame Crocœur.

Elle vient, la petite Madame Doucin, elle vient, en songeant : « Je voudrais pleurer et je n'en fais que la grimace... Et toute la nuit, cette grimace ! En dormant, je la sentais qui revenait toujours, toujours... Pourvu que cela se passe ! Il va me trouver si laide ! Oh ! monstre, c'est toi ! Et je t'adore... »

Elle vient, elle entre. Primary avance et la salue.

Elle va pleurer ? Non, elle n'en fait que la grimace...(« Mais, elle a un tic ! »)...une si vilaine grimace que tout le monde éclate de rire.