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Fantôme

22 octobre 1914.
Il y a entre ma vie présente et le passé un rideau de brouillard que d’un geste je m’efforce parfois de dissiper un instant. Mais il est si épais que je parviens rarement à y creuser une étroite meurtrière par où je puisse, l’espace d’un éclair, apercevoir les choses d’autrefois. Je pourrais dire tout simplement, abandonnant une image trop difficile à bien préciser, que le passé, qu’hier encore je touchais, avec lequel je vivais sans effort, le rappelant vers moi d’un signe aussitôt obéi, que ce passé sans lequel le présent n’a plus d’assise et chancelle, n’existe plus, et, chose extraordinaire, n’a jamais existé. Alors, comment est-ce que je vis puisque le présent dépend du passé, comme un fils dépend de son père ? Mais c’est bien simple, je ne vis pas, je ne suis qu’un fantôme qui flotte dans l’air, sans consistance, sans formes précises, à l’état d’essai ou de résidu de vie. Ses efforts pour se relier aux choses et en prendre connaissance sont rarement heureux. Quand il croit s’être accroché à quelque souvenir, à quelque témoin d’hier, non encore pulvérisé, cette épave tout à coup échappe à ses doigts de fantôme et, fantôme elle-même, fond dans l’air épais, se répand en vapeur, en quelque chose de mou et de fluide, qui s’en va. Parfois ce pauvre être désemparé arrive à saisir un livre dans sa bibliothèque, un livre jadis aimé dont il se propose un grand plaisir, mais à mesure qu’il lit les pages de jadis, ce plaisir rancit, comme un parfum qui peu à peu tourne à l’aigre. Et les êtres qu’il rencontre lui disent, d’une voix d’au-delà « Nous sommes tous ainsi, tous nous avons pareille aventure, nous flottons et nous flotterons, fantômes, éternellement. » C’est un cauchemar, assurément, un cauchemar. Je me réveillerai, car il faut que je me réveille.