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nouvelle 62LECTURES

Ariane, héroïde moderne

A Camille Mauclair.

Ah ! mon ami, vers quelle aventure ! Quel rôle m'avez-vous distribué, à moi, entre les femmes ? Maîtresse abandonnée ! Les Ariane ! Ariane, ma sœur, me faudra-t-il mourir comme toi, blessée, laissée ? Contre le tueur de lions, tu n'eus pas d'autres rébellions : Ariane est morte. Fatalité poétique et miséricordieuse, ma fatalité, la mienne, est supérieure, fatalité de l'argent, supérieure, moderne ? Je suis moderne, je puis souffrir, mais je comprends.

« Vous me le dîtes, que de fois ! On se fatigue de tout, hormis de comprendre. Je comprends, j'espère même que cela me délassera d'aimer !

« Pas de mélodrame ! fut encore une de vos paroles favorites, et, comme vous saviez faire tenir, en cette éponge, sans nulle effusion maladroite, votre expérience de la vie pratique ! Au contraire, un peu de raison, que diable ! La qualité de l'amour se révèle à la finesse des épidermes, et les hommes ni les femmes ne mûrissent en l'état de fruits uniques à l'arbre de la vie. C'est comme dans un panier de pommes : plus d'une pomme vaut la bonne. On peut trouver à se rapparier, sans même sortir de son quartier : remarque parfaitement juste, mais enfin, cela n'empêche pas qu'il n'y ait un petit moment difficile à passer.

« Car, tout arrive, supposez que je ne trouve pas. Alors, que faire ? Vous me livrez, inerme, aux cruautés de l'inquiétude. Oh ! mon ami, ce n'est pas un reproche. Les reproches sont vains, je le sais, et gaspillent les minutes, cette monnaie du temps, bien inutilement. Donc, pas de reproches, et respectons les choses sacrées. On ne s'en va pas opposer à un intérêt de premier ordre, l'argent, telle minuité, le sentiment. Non, ce que j'en dis, c'est pour me distraire seulement, je ne suis qu'une femme : il m'est permis, n'est-ce pas ? d'être un peu légère ! Passez-moi cela et souffrez, sans hausser les épaules, que je m'amuse à des bulles. Voyons, je vous en prie, pas de fâcherie, il faut laisser jouer les enfants.

« Hé ! dix ans ! dix ans, mon cher, que je m'adonne à vous aimer. J'aurais pu glorifier des écrans de soie ou faire des enfants, je vous aimai[s], et je croyais que cela durerait toujours : c'était ma vocation.

« Je vous aimais, c'est dire que je m'étais logée en vous, comme une seconde âme, tout à fait persuadée que la mort, seule, l'expulserait de l'habitacle choisi. Je n'avais pas d'existence séparée, j'étais la greffe qui vit à même la sève de l'arbre, maintenue, chair contre chair, par le jonc du jardinier. Amour, que tu fus un mauvais jardinier ! Croyez-vous que je n'aie pas saigné à la rupture ? Me voilà tombée comme une branche morte.

« En deux mots, je vous dirai ce que j'ai sur le cœur : j'aurais voulu vieillir avec toi.

« C'est fini, n'en parlons plus, mais soyez sûr, mon ami, que je ne vieillirai pas seule : d'abord, n'ai-je pas votre souvenir, et toujours autour de ma vie, en mon crépuscule définitif, l'ubiquité de ton corps familier ? Et aux heures nocturnes, le souffle révélateur de ton haleine, et durant les jours, les longs jours, le murmure obscur et doux de tes mots d'autrefois ?

« Nous y sommes.

« Vous croyez m'avoir abandonnée ? Mais non, mon ami, ceci n'est pas en votre pouvoir; par la raison assez plausible que je ne le veux pas. Je me serais résignée à n'être pour toi qu'une vaine passance ? Mais non. Tu vivais en moi et tu régnais sur moi, simulacre créé par moi et couronné par moi ; roi, je ne t'ai pas déposé, tu règnes ; amant, je ne t'ai pas tué, tu vis. Tu règnes et tu vis, parce que je t'aime : ah ! comment faire pour n'être pas aimé ?

« Comprends-tu ce miracle de mon plaisir ? Tu ne m'as pas quittée un seul instant, ô mon cher amant, mon roi cher, pas un seul instant, entre tous les instants où s'équilibre notre vie, et pas un seul, tu ne me quitteras jamais.

« Je vois, je sens, je touche mon amour. Je t'aime, écoute : je t'aime. C'est moi qui te possède, moi, la reniée, et non pas l'autre, la chérie. Pauvre chérie ! Va, je ne suis pas jalouse de son illusion, mais elle, dis-moi, si elle savait ?

« Ah ! tu croyais qu'on peut se reprendre ? Quelle sottise pour un homme si intelligent, si pratique ! Tu t'es donné, n'est-ce pas ? Eh bien, je te garde et je t'emporterai avec moi.

« Oui, mon ami, ta précieuse vie est à ma discrétion; et quand je serai sommée à l'éternité, en mes bras je te prendrai, créature de mon cœur, et c'est avec toi que je jouirai de la profonde et inhumaine joie d'aimer infiniment en un amour infini !

Nous irons au ciel ensemble, ma chère ombre, et ensemble transfigurés, mon cher souvenir, nous vivrons éternellement. »