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poésie 152LECTURES

Le Pape doit manger seul

À Georges Auriol.
Le Protocole du Vatican veut que le Pape prenne ses repas tout seul.

Manger seul ! Quelle horreur ! Prendre sa nourriture
Sans avoir devant soi la moindre créature,
Sous prétexte que c’est l’usage au Vatican !
L’usage... mais l’usage à la mode de quand ?
Ce n’est pas, sapristi ! la peine d’être pape,
Si l’on ne peut donner à l’usage une tape.
L’usage n’était pas d’ailleurs pour Borgia,
Car ce n’est pas tout seul que ce birbe orgia.
Voire, sans remonter aussi haut dans l’Histoire,
Pio Nono meublait-il seul son réfectoire ?
Allons donc ! Si cet us a sévi dans les temps,
Il fut assurément des plus intermittents.

J’admets qu’on aille seul aux cabinets d’aisance,
Que l’on fasse tout seul des heures de potence,
Que l’on commette un crime... une bonne action...
Tout seul. Mais manger seul, quelle aberration !
Voilà qui me renverse et qui me déconcerte.
Encor s’il était seul dans une île déserte !...
Mais non. Il a parents, amis et familiers.
Les gens du Vatican se comptent par milliers.
Qu’il n’éprouve pour eux que des ardeurs peu vives,
Ce n’en est pas moins là de tout trouvés convives.

Manger seul – voyez-vous – me semble aussi pervers
Que d’aller voir tout seul les feuilles à l’envers.
Puis, quand on mange seul, sait-on ce que l’on mange ?
Si c’est de l’ambroisie ou quelque affreux mélange !
Que dis-je ? Mange-t-on ? On bouffe, on se nourrit...
Le corps peut y trouver son compte, non l’esprit.
On me dit que ce pape a l’estomac en loque,
Et qu’il fait son repas de deux œufs à la coque.
C’est possible, après tout. Je n’en veux discuter.
Mais il pourrait toujours des amis inviter.
Leur dire : « Mes enfants, sans appétit moi-même.
Je ne vous contrains pas à faire le carême...
Mangez, buvez, voilà des poulets, des gigots...
Tapez éperdument dessus ces haricots.
Et puis, voici du vin qu’il faut mettre à l’étude ;
Il fut trente-cinq ans captif comme Latude . »
Rien ne vous donne faim comme de voir manger.
Enfin... n’est-ce donc rien, le plaisir d’héberger ?
De même, ce Léon, guetté par le conclave,
Boit également seul les bons vins de sa cave.

Il a là, devant lui, deux verres, qui sait, trois ?
Sans doute il fait sur eux le signe de la croix,
Ainsi qu’il ferait sur quelque rouge éminence,
Et dit, selon leur plus ou moins de contenance :
« L’un est pour mon Falerne, et l’autre, mon Chianti,
Et le troisième pour mon Lacryma-Christi. »
Comme il est évident qu’il en boit peu de chaque,
Pourquoi n’en faire pas profiter Pierre ou Jacque ?
J’y pense tout à coup : Ce pontife absolu
Ne connaît pas son texte ou bien il l’a mal lu.
Le Seigneur n’a-t-il pas prescrit à ses apôtres :
Messieurs, vous mangerez les uns avec les autres.
Væ soli ! Malheur à celui qui mange seul ;
Il vaudrait mieux pour lui qu’il fût dans un linceul.
Voilà ce qu’il a dit, le Seigneur. C’est notoire.
Ce qui prouve, de sorte aiguë et péremptoire,
Et dussiez-vous trouver mon propos hasardeux,
Que pour manger tout seul, il faut être au moins deux.