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poésie 54LECTURES

Le bon dieu et le cocu

Qui veut être longtemps cocu doit l’être de bonne heure.
(Sagesse des nations.)

Or, une fois mort, un compère
Digne du séjour des maudits,
S’en alla frapper au contraire
À la porte du Paradis.

Comme le bonhomme Saint Pierre
Ne voulait rien de lui savoir :
« Mon vieux, dit-il, c’est Dieu le Père
Et non pas toi que je veux voir.

– Espère-moi donc, dit l’apôtre,
Un instant ; je vais le chercher,
Assieds-toi. – C’est cela, dit l’autre,
Et tâche de te dépêcher. »

Il était là, de male sorte,
À faire les cent pas carrés
Quand il s’avisa d’une porte
Qui lui parut lui dire : Entrez.

Il pensa : « Qu’est-ce que je risque ?
Entrons toujours, nous verrons bien.
Ce qu’il y a, je le confisque...
S’il n’y a rien, n’y aura rien. »

Une grande salle d’or jaune
S’offrit à ses yeux éblouis,
Et c’était la salle du trône
Où Dieu fait son petit Saint Louis.

Alors lui vint l’idée extrême,
Et combien sacrilège aussi,
De s’asseoir sur le fauteuil même
Divin. Dès qu’il y fut assis

Son regard traversa l’espace.
Il en fut tout estomaqué :
Il voyait tout ce qui se passe
Sur notre globe terraqué.

Et, notamment, il vit sa femme
Bourlinguer avec un milord :
« Garce ! s’écria-t-il. L’infâme...
Comment, je suis à peine mort,

« Et voilà déjà qu’elle opère... »
Et, saisissant le tabouret
Qui sert aux pieds de Dieu le Père
Il le lança sur ces gorets.

À ce moment se fit entendre
Dieu lui-même. Notre païen
N’eut tôt que le temps de descendre
Et de prendre son air de rien.

Dieu lui dit : « Alors, misérable,
On entre ici comme au moulin ?
Et mon tabouret d’or ? que diable
En as-tu fait, dis, crapule, hein ?

– Seigneur, vraiment je le regrette.
Mais ce tabouret a vécu.
Je te l’ai flanqué à la tête
D’un sieur qui me faisait cocu. »

Le bon Dieu d’un rire homérique
Se rendit jusques au nombril ;
Et comme il est hyperbolique :
« Mâtin ! si tu devais, dit-il,

« Fracasser – que Je me pardonne ! –
Tous ceux-là qui t’ont fait cocu,
Il ne resterait plus personne
Sur terre, sois-en convaincu. »