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La clef de la cave

Un mien ami, natif de Cette,
Possédait sous le firmament
Une cave et la clef de cette
Cave, tout naturellement.

Comme c’est à coup sûr le sage
Le plus avéré d’aujourd’hui
Il avait dès son plus jeune âge
Toujours eu cette clef sur lui.

Ah ! la cave de ce digne homme !
Que dis-je, cave ? un vrai palais,
Tel qu’on n’en trouve pas à Rome,
Encore moins chez les Anglais.

Je ne vais pas vous la décrire.
À quoi bon ? Sachez seulement
Que les murs étaient de porphyre
Et les voûtes en diamant.

Qu’importe, au surplus. J’en appelle
À tous nos buveurs éclatants,
Une cave n’est vraiment belle
Que par ce qu’il y a dedans.

C’est donc là que cet homme antique
Passait la plupart de son temps
Entre ses Bordeaux authentiques
Et ses Bourgognes évidents.

Or, un jour de triste mémoire,
Se flattait notre bec-salé
De boire comme une écumoire,
Lorsqu’il ne trouva plus sa clé.

Il la chercha bien des journées,
Mais en vain. Il n’en dormit plus,
Pendant des mois et des années
Tous ses soins furent superflus.

Cette clef paradisiaque
Était perdue à tout jamais.
Il devint hypocondriaque
Et n’exista plus désormais.

Hélas ! depuis ce jour funèbre,
On voyait bien que sa raison
Avait sombré dans la ténèbre,
N’était plus au diapason.

Déralingué, méconnaissable,
On eût dit le dieu des douleurs.
Quand il se présentait à table
Il n’y buvait plus que ses pleurs.

Pourtant une telle détresse
Était excessive, oh combien !
Car, perdre une clef, mon Dieu, qu’est-ce ?
Fut-elle de cave... Rien, rien !

« Aussi bien, lui dis-je, timide,
Une clef, c’est bien hasardeux
Et je ne crois pas si stupide
Au lieu d’une d’en avoir deux. »

Il me répondit, sombre et grave :
« Jeune homme, écoutez bien ceci :
On n’a pas deux clefs de sa cave,
On n’en a qu’une, Dieu merci !

« Tu peux t’en faire faire une autre ;
Mais comme le dit saint Mathieu,
– Et son avis est bien le nôtre –
Deux clefs ! ce serait tenter Dieu.

« Quand l’estomac est en déroute
Pour avoir bu déréglément,
Tu perds ta clef, la fois pour toutes :
C’est du ciel l’avertissement,

« En même temps qu’un pur symbole.
Tu es au bout de ton rouleau :
Il te faut lâcher l’hyperbole,
Et ne plus boire que de l’eau ! »