Conte pour le jour des Turcs

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Ce poète ivrogne, porté sur le fruit de la vigne et les cabarets parisiens, se considérait lui-même comme un écrivain de troisième rang et n'a jamais souhaité être publié. Un seul recueil  [+]

Un seigneur turc ayant perdu
Tout l’or qu’il avait en partage
Par suite d’un malentendu
Dans un tripot de haut étage,

Se vit, du jour au lendemain,
À des Grecs plus chiroplastiques
Obligé de passer la main
Et réduit à bouffer des briques...

Un jour qu’il était à crier
Contre le Ciel et le Prophète,
Un ami l’envoya prier
À je ne sais plus quelle fête.

« Hélas ! dit-il à sa moitié,
Il ignore notre misère.
J’accepterais bien volontiers,
Mais je manque du nécessaire.

« Qu’est-ce que mon ami dirait
De me voir arriver sans page ?
Avec raison il trouverait
Que je manque vraiment d’usage. »

« Eh bien, moi je t’en servirai,
Lui dit sa femme, sois tranquille ;
En garçon je m’habillerai
Et prendrai l’allure virile. »

Les voilà partis, arrivés.
Et si bien reçus par leur hôte,
Les pauvres ! qu’ils croyaient rêver,
Aucun bon soin ne leur fit faute.

Depuis longtemps ils n’avaient vu
Une telle magnificence,
Comme ils n’avaient mangé ni bu
Vins et mets de cette éloquence !

Quand le dernier os fut rongé,
Il était des heures tardives ;
Ils voulurent prendre congé
Ainsi que les autres convives.

Mais le patron prit son ami
À part et lui dit : « Elle est forte !
Quoi ! sans avoir chez moi dormi
Tu voudrais repasser ma porte ?

« Pas du tout. Je veux, s’il te plaît,
Qu’en mon lit tu dormes ton somme,
Et que, de même, ton valet
Repose avec mon majordome. »

Ce qui fut fait. Le lendemain
Quand ses hôtes si pitoyables
Se furent remis en chemin,
Non sans des salams préalables :

« Ah ! dit-il, le pauvre garçon,
Que mon camarade de chambre !
Il n’a pas même un caleçon,
Et nous sommes en plein Décembre ! »

« Oh ! le mien est plus pauvre encor,
Dit le majordome – on veut croire –
Même qu’il détient un record...
Car il n’a même pas... d’histoires ! »
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