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poésie 45LECTURES

Alliance Franco-Russe

À Paul Verola

Étant à la table d’hôte
D’un hôtel très fréquenté
Sur je ne sais quelle côte
Où l’on se baigne l’été,

Ma surprise fut extrême
Quand, tout de suite, je vis
Que beaucoup mieux que moi même
Mes voisins étaient servis.

Un sinistre majordome
Leur passait les fins morceaux,
Tandis que ce diable d’homme
Me refilait tous les os.

Si j’attrapais quelque miette,
Ce n’est qu’en catimini.
Mais il prenait mon assiette,
Avant que j’eusse fini.

Je pensais : c’est un usage
Qui ne m’était pas connu,
De faire mauvais visage
Au dernier client venu.

On veut peut-être, ô mystère !
Devant que de l’accueillir,
Lui tâter le caractère,
Le laisser un peu vieillir.

Je n’y prêtai, je dois dire,
Davantage attention,
Étant plus enclin à rire,
En pareille occasion.

Plus tard, quand je dus inscrire,
Au livre des voyageurs,
Mon nom de très pauvre sire,
Je demeurai tout songeur :

Avec une véritable
Stupéfaction j’appris
Que tous mes voisins de table
Étaient des clients – de prix,

Des seigneurs considérables,
Des dames du plus haut rang,
Pour lesquels sont misérables
Deux cent mille francs par an.

Fallait, pour que je le crusse,
Que je le lusse, vraiment,
Et tout ce monde était Russe,
Comme on ne l’est seulement

Qu’en France. Et tous étaient princes,
Pour le moins, nés Troubetzkoï,
Et possédant des provinces.
Tous ! jusques au moindre « boy ».

Ma foi ! qu’à cela ne tienne.
Que s’il faut pour vivre ici
Être un Troubetzkoï, pardienne !
Troubetzkoïsons-nous y.

Et sur le susdit registre,
Sans hésiter, sans émoi,
À mon nom si terne et bistre
J’ajoutai : né Troubetzkoi.

De ce jour, à table d’hôte,
On fut plein d’égards pour moi,
Puisque j’étais de la côte
De l’illustre Troubetzkoi.