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poésie 93LECTURES

Tarpéia

Je dirai Tarpéia brûlant de feux impurs,
Son tombeau, Jupiter prisonnier dans ses murs.

Entouré d'arbres frais, près d'une source claire,
Un antre apparaissait, aux flancs couverts de lierre,
Demeure d'un silvain. La flûte du berger
Y menait les troupeaux pour se désaltérer.
A l'entour Tatius place sa troupe fière
Et ses camps qu'il enceint d'un simple mur de terre.
Quelle était ta faiblesse, ô Rome, dans ce temps
Où le soldat sabin troublait par ses accents
Le Capitole, et lorsqu'il pénétrait l'enceinte
Du Forum, aujourd'hui de l'univers la crainte !
Nos murs étaient un mont, et le sénat des lieux
Où venait s'abreuver le coursier belliqueux.
Dans une urne d'argile, à ce lieu, la prêtresse
Venait demander l'onde utile à sa déesse.
De la mort que n'as-tu souffert les maux affreux,
Tarpéia, qui trahis de Vesta les saints feux !

Elle vit Tatius dans la plaine poudreuse
Agiter arme et casque à l'aigrette onduleuse,
Et la beauté du roi, ses grâces, ses appas
Lui font oublier l'urne échappée à ses bras.
Souvent, blâmant des nuits l'innocente courrière,
Elle volait baigner son chef à la rivière,
Et pour son bel amant craignant les ennemis,
Aux nymphes de ces lieux elle offrait de blancs lis.

Le Capitole fuit sous la vapeur épaisse ;
Aux ronces, au retour, la vestale se blesse,
Et du mont elle exhale un amour odieux
Que, voisin, n'eût point dû souffrir le roi des cieux.

« Feux, tente du héros qui là-bas vous commande,
Sabins, en vous voyant, ah ! que ma joie est grande !
Que je sois près de vous captive si, vainqueur,
Mon Tatius me doit retenir sur son cœur.
Je vous maudis, ô monts où Rome a pris naissance :
Toi, Vesta, qui rougis déjà de mon offense,
Je te maudis... Coursier, qu'il flatte de sa main,
Sur ton dos mes amours s'élanceront demain !
Je comprends de Scylla le fatal artifice,
Qu'une meute à ses flancs poursuive son supplice,
Qu'Ariadne délaisse un frère, et qu'en ses feux
Elle ouvre à son amant les détours tortueux.
Quel opprobre je fais pleuvoir sur la jeunesse,
En souillant les foyers de la chaste déesse !
Si des feux de Vesta s'éteignent les ardeurs,
Qu'on m'absolve : l'autel fut baigné de mes pleurs.

On se battra demain dans Rome, à ce qu'on pense,
De ce mont buissonneux occupe l'éminence,
Cher Tatius. La route est glissante et les eaux
Remplissent sous les pas de perfides canaux.
Si des enchantements je tenais l'art suprême,
Ma langue secourrait le beau guerrier que j'aime.
Que la pourpre te sied autrement qu'à celui
Qu'a fait vivre une louve et que sa mère a fui !
Rome que je trahis n'est pas une dot vaine.
Que je sois dans ta couche amante ou souveraine !
Ou, vengeant les parents déshonorés un jour
Dans les Sabines, viens m'enlever à mon tour...
Je puis calmer la rage au fort de la mêlée.
Que des deux nations l'alliance scellée
Fasse chanter l'amour, taire le dur airain.
Femmes, que de vos maux mon hymen soit la fin !

Quatre fois a sonné la trompette guerrière,
Les astres dans la mer vont plonger leur lumière.
Ah ! puisse le sommeil en me fermant les yeux
M'offrir mon Tatius dans des rêves heureux ! »

Elle dit ; et, brûlant d'une nouvelle flamme,
Au dieu qui la tourmente elle livre son âme,
Car Vesta, d'Ilion gardant le feu sauveur,
Souffle, avive en son flanc sa criminelle ardeur.
Pareille à l'Amazone, au sein nu, qui devance
Le Thermodon, ainsi la vestale s'élance.

On célébrait alors le jour que nos parents
Vouèrent à Palès pour leurs remparts naissants.
Jeux et rustiques mets, dans cet anniversaire,
Aux bergers enlevaient les plis d'un front austère ;
Ils allumaient la paille, et, sur de rares feux,
Sautaient en s'élançant d'un pied lourd et poudreux.
Romulus, suspendant sa valeur militaire,
Avait fait taire aux camps la trompette guerrière.
Nul garde. Tarpéia saisit l'heureux moment,
Se lie et Tatius répond à son serment.

Le mont était ardu, mais ouvert par la fête.
Des chiens trop vigilants elle tranche la tête,
Et quand pour le succès tout le camp sommeillait,
Tout prêt à la punir, Jupiter seul veillait.
Elle livre la porte à ses soins confiée,
Et pour prix Tatius doit fixer l'hyménée.
Cependant le guerrier que touche encor l'honneur :
« Viens, dit-il, partager et mon trône et mon cœur ».
Et les boucliers sabins étouffent l'ennemie ;
Seule dot que valût une telle infamie !

Malheureux Tarpeius ! ainsi la trahison
Au mont que tu défends a fait donner ton nom.