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poésie 84LECTURES

Sur un songe

Sur le mont Hélicon et sous sa fraîche haleine,
Je dormais mollement près des eaux d'Hippocrène.
Il me semblait pouvoir célébrer les exploits
Qui marquèrent dans Albe autant de puissants rois ;
Déjà même ma lèvre effleurait l'eau sacrée
Que buvait d'Ennius la bouche vénérée
Quand il disait Horace et les trois Curius ;
Emile dépouillant tant de rois ; Fabius
Vainquant par sa lenteur ; les heures déplorables
De Cannes ; nos grands dieux devenus favorables ;
Annibal repoussé ; les oiseaux de Junon
Sauvant de Jupiter la divine maison.
Mais tout à coup j'entends, appuyé sur sa lyre,
Phébus près d'un laurier, non loin d'un antre, dire :
« Insensé ! que viens-tu demander à ces eaux ?
Tu ne peux par tes chants égaler les héros,
Ni prétendre par eux consacrer ta mémoire.
Sur un char plus léger guide-toi vers la gloire ;
Ecris des vers qui, lus et relus chaque instant,
Charment dans ses désirs l'amour impatient ;
A ton chemin tracé reste toujours fidèle ;
Garde-toi de charger ta légère nacelle ;
Laisse la pleine mer ; va côtoyant le bord.
Les naufrages fameux arrivent loin du port ».

Il dit, et son archet me désigne ma place
Où conduit sur la mousse une récente trace.
C'était dans une grotte aux flancs verts, rocailleux ;
De la voûte pendaient des tambourins joyeux ;
Des Muses entouraient le buste de Silène ;
Là la flûte de Pan ; dans les eaux d'Hippocrène
Plongeaient leurs rouges becs ces oiseaux consacrés
A la belle Vénus et par moi vénérés.

Les neuf Sœurs dans les champs diversement s'égarent
Pour cueillir des présents qu'elles-mêmes préparent.
Une compose un thyrse, une autre essaye un chant ;
La rose dans leurs mains se tresse élégamment.
Mais l'une se détache et près de moi s'avance ;
A voir ses traits, c'était Calliope, je pense :
« Ne vole pas aux camps sur des coursiers fougueux ;
Contente-toi du cygne au plumage neigeux,
Dit-elle ; que jamais la trompette guerrière
N'attire dans nos bois ta valeur militaire ;
Ne dis point des Romains les nombreux bataillons,
Ni Marius domptant les féroces Teutons,
Ni le Rhin entraînant dans ses ondes plaintives
Des guerriers que le fer a frappés sur ses rives ;
Mais chante les amants qui, couronnés de fleurs,
La nuit, d'une maîtresse éprouvent les rigueurs.
Apprends-leur à tromper un despote sauvage,
Et d'une jeune femme à charmer l'esclavage ».

Ainsi dit Calliope, et, puisant sur ses pas,
Elle m'offrit les eaux que buvait Philétas.