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poésie 112LECTURES

Sur Cynthie

Telle, sur le rivage où la laissait Thésée,
Ariadne dormait de chagrin épuisée ;
Telle aussi se livrait à son premier repos
Andromède arrachée à de cruels assauts ;
Ou telle, aux bords fleuris des eaux de Thessalie,
Tombe encor la prêtresse à Bacchus asservie ;
Telle goûtait Cynthie un paisible sommeil,
Sur sa tremblante main penchant son front vermeil,
Lorsque, revenant tard, alourdi par l'ivresse,
De torches précédé j'entrais chez ma maîtresse.

L'excès du vin n'a pas égaré mon esprit ;
J'approche, à peine osant l'effleurer sur son lit,
Quoiqu'en proie à l'ardeur que Cupidon m'inspire,
Autant qu'aux feux brûlants de Bacchus en délire.
Bien que ces puissants dieux veuillent que dans mes bras,
Nouveau triomphateur, je baise tant d'appas,
Je tremble de troubler la beauté qui sommeille
Et d'encourir encor ses fureurs de la veille ;
Aussi je suis debout, la dévorant des yeux,
Comme Argus surveillait Io contre les dieux.
Détachant de mon front des fleurs pour sa parure,
Je ramène tantôt sa large chevelure,
Tantôt, dans mon bonheur, d'une furtive main,
Je mesure, en tremblant, le contour de son sein ;
Inutile présent, roulant sous ma caresse,
Quand dans l'ingrat sommeil sa poitrine s'affaisse !
Et quand sa bouche rend le plus léger soupir,
Un noir pressentiment vient alors m'assaillir,
Pensant que dans un rêve, en de soudaines craintes,
Peut-être elle est d'un autre à subir les étreintes.

Mais la lune glissant vient, à l'intérieur,
Doucement sur ses yeux promener sa lueur.
Cynthie, à ses rayons, soulève sa paupière,
Et, sur son lit penchée, exhale sa colère :

« Enfin, c'est aux refus d'une autre que je dois
De posséder encor l'ingrat que je reçois !
Oses-tu m'apporter, quand l'aurore est venue,
Les restes d'une nuit qui m'était toute due ?
En retour puisses-tu, trop infidèle amant,
Eprouver tous les maux que mon âme ressent !
Pour vaincre le sommeil ou charmer ma tristesse,
De la lyre aux tissus ma main passait sans cesse,
Et loin de toi, plaintive et seule en ma maison,
Je maudissais l'auteur de mon triste abandon,
Lorsque, étendant sur moi son aile bienfaisante,
Morphée a seul tari les pleurs de ton amante ».