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poésie 106LECTURES

La porte qui parle

Moi qui m'ouvrais jadis aux triomphes des grands
Et qui d'une vestale avais les sentiments,
Aux chars des conquérants je n'étais qu'exposée,
Des larmes des captifs seulement arrosée ;
Je n'ai plus maintenant, dans la nuit, qu'à gémir
Des coups des libertins qui viennent m'assaillir ;
Et d'amants éconduits la preuve trop certaine
M'indique, chaque jour, à la risée humaine.
Puis-je, ainsi méprisée, en l'état où je suis,
D'une maîtresse, hélas ! sauvegarder les nuits ?
Il est vrai, son honneur ne l'occupe plus guère.
Les désordres du siècle ont seuls droit de lui plaire.

Pourtant, sans prendre part à son chagrin cuisant,
Je ne puis écouter les plaintes d'un amant
Qui de vers langoureux m'importune sans cesse,
Et dont l'accent plaintif nul repos ne me laisse :
O porte, me dit-il, plus cruelle cent fois
Que l'ingrate ! pourquoi résister à ma voix ?
Ne t'ouvriras-tu donc jamais à ma tendresse ?
Ne livreras-tu point passage à ma tristesse ?
Ne trouverai-je ici nul terme à mon chagrin ;
Et sur ton seuil faut-il que je dorme sans fin ?
L'astre, pendant la nuit, qui fournit sa carrière,
L'aurore me voit là, près de toi, sur la pierre,
O porte sans pitié, lorsqu'en larmes je fonds,
Rien ne peut triompher du calme de tes gonds.

Si, glissant à travers une fente légère,
Ma faible voix venait à celle qui m'est chère !
La Sicile a des rocs moins durs que n'est son cœur ;
Sans doute que l'acier offre moins de rigueur,
Pourtant si mes soupirs arrivaient à ses charmes,
La pitié lui ferait répandre quelques larmes.
Un autre maintenant dans ses bras est heureux,
Et le zéphyr des nuits emporte tous mes vœux.
De mes chagrins toi seule es la cause première,
Porte insensible aux dons ainsi qu'à la prière.
Quoiqu'en courroux elle ait peu de ménagement,
Tu n'as jamais souffert de ma langue pourtant,
Et, faut-il qu'inquiet, dans ma dure insomnie,
Sur un froid carrefour, je coule ainsi ma vie !
Souvent, en ton honneur j'ai composé des chants ;
Sur tes marches gravé des baisers tout brûlants ;
Que de fois, à genoux, j'ai d'une main furtive,
A ton seuil, déposé mon offrande votive !

Tous, vous les connaissez, infortunés amants,
Les plaintes de l'oiseau prévenant les doux chants.
Les larmes de vos yeux, les mœurs de ma maîtresse
Me font subir ainsi des reproches sans cesse.