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poésie 45LECTURES

Au poète Lyncée

Qui, même à l'amitié, confierait son amie
Lorsque naguère on m'a presque enlevé Cynthie ?
Je suis certain qu'il n'est point d'amis en amour,
Et qu'en fait de beautés on songe à soi toujours.
De l'amitié, du sang, l'amour brise la chaîne ;
Il bannit la concorde et provoque la haine.
Un hôte méconnut l'accueil de Ménélas.
Médée à l'étranger ne céda-t-elle pas ?

Si la constance eût pu délaisser ma Cynthie,
Tu te serais souillé d'une telle infamie,
Lyncée, et tu n'as point senti tomber tes mains
Quand l'objet de mes soins entrait dans tes desseins !
Que le poison subtil, qu'une lame traîtresse
Me tue. Ah ! j'y consens. Respecte ma maîtresse !
Dispose de mes jours, de moi, je le veux bien ;
Regarde comme à toi tout ce que j'ai de bien ;
Mais grâce pour Cynthie et grâce pour sa couche.
Je brave Jupiter si jamais il y touche !
Mon ombre, ce n'est rien : pourtant j'en suis jaloux
Et je tremble devant d'imaginaires coups.

Une seule raison plaide pour ta défense :
Ta bouche avait puisé dans le vin la démence.
Je crains d'un front ridé la sévère rigueur.
Tout le monde enfin sait de l'amour la douceur !
Mon cher Lyncée est pris lui-même du délire ;
Seul auprès de mes dieux je le vois qui soupire.
Aux livres de Platon, de ce vaste univers
Pourquoi vas-tu chercher tous les secrets divers ?
Et des vers de Lucrèce à quoi bon la lecture ?
Un remède à l'amour est-il dans Epicure ?
Suis plutôt Philétas, l'ami des doctes Sœurs,
Ou Callimaque avec ses doux propos rêveurs.
Quand de l'Achéloüs tu peindrais la défaite,
Lui faisant regagner tristement sa retraite ;
Le Méandre, en Phrygie, égaré dans son cours,
Ne se connaissant plus dans ces nombreux détours ;
Arion triomphant au tombeau d'Archémore,
Et doué de la voix ; quand tu dirais encore
Jupiter foudroyant Capanée, et sa mort ;
Quand d'Amphiaraüs tu tracerais le sort,
Que t'importe ! Renonce au cothurne d'Eschyle ;
Sache plier ton corps à la danse facile ;
Prends dans un cercle étroit un ton moins sérieux,
Et, poète sévère, exhale-nous tes feux.
Laisse le genre aussi d'Antimaque et d'Homère.
Les dieux à nos beautés à peine sauraient plaire.

Avant de se plier sous le joug, le taureau
A des liens serrés supporté le fardeau.
Pour endurer aussi l'amoureux esclavage,
Apprends à triompher de ton humeur sauvage.
Jamais belle n'a su les lois de l'univers ;
Pourquoi la lune fuit les lumineux coursiers ;
S'il est une autre vie au delà de la tombe
Ou si le hasard seul fait que la foudre tombe.
Jette les yeux sur moi ; mes biens sont peu nombreux ;
Aucun char triomphal ne porta mes aïeux ;
Dans un chœur de beautés pourtant coule ma vie,
Et malgré tes dédains, je le dois au génie.
Sans relâche je puis reposer sur des fleurs,
Moi que le tendre Amour perça de traits vainqueurs.

Virgile d'Actium peut chanter le rivage,
Phébus de nos vaisseaux écartant l'abordage,
Réveiller les combats des héros d'Ilion
Et relever ses murs dans le Lavinium.

Ah ! silence, Romains, vous aussi, Grecs, silence !
Il naît une œuvre qui l'Iliade devance.
O poète divin, tu célèbres Thyrsis,
A l'ombre du Galèse, et les chants de Daphnis.
Dix pommes, dans tes vers, sont le prix d'une belle,
Avec le gai chevreau soustrait à la mamelle.
Son berger est heureux au prix de tels présents !
Et l'ingrate est encor célébrée en ses chants.
Corydon d'Alexis tente de faire un traître,
D'Alexis le bonheur de son rustique maître,
Et quand les chalumeaux dans sa main sont muets,
On l'entend l'applaudir les nymphes des forêts.
Tu redis les leçons du poète d'Ascrée,
Virgile. Dans tes chants la campagne est dorée !
Quand tu verdis le pampre ou jaunis la moisson,
On dirait sous tes doigts la lyre d'Apollon.
Nul ne voit tes bergers avec indifférence,
Qu'il ait du tendre amour le culte ou l'ignorance,
Ton génie est égal, et, dans tes tons moins hauts,
C'est le cygne imposant silence aux vils rivaux.

Varron ne borna pas à Jason son génie.
Sa passion dicta des vers pour Leucadie.
Lesbie autant qu'Hélène est connue en tous lieux,
Grâce aux doctes écrits de Catulle amoureux ;
Calvus pour Quintilie a montré sa tendresse,
Dans des chants où son cœur s'épanche avec tristesse ;
Et, mort pour Lycoris, Gallus, dans les enfers,
Lave en les eaux du Styx la trace de ses fers.
Cynthie aussi vivra par mes vers, si la gloire
Avec tous ces grands noms me garde pour l'histoire.