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poésie 58LECTURES

À Cynthie II

Mes soucis ne sauraient t'arrêter, insensée !
Properce vaut-il moins qu'une terre glacée !
Un étranger est-il d'un tel prix près de toi
Que tu braves les vents pour t'enfuir loin de moi ?
Soutiendras-tu les flots de la mer en furie ?
Au lit dur d'un vaisseau dormiras-tu, Cynthie ?
Ton petit pied mignon, sous de nouveaux climats,
Pourra-t-il supporter la neige et les frimas ?
Que les astres des mers, redoublant les orages,
Tiennent tes matelots oisifs sur les rivages ;
Que les vents ennemis, en dépit de mes vœux,
Ne te poussent jamais loin de ces bords heureux,
Ou du moins puissent-ils suspendre leur colère
Si jamais ton vaisseau vogue sur l'onde amère.
Au rivage désert, fixe, puis-je te voir
Partir et, délaissé, taire mon désespoir,
Cruelle !... Si tu veux consommer ton parjure,
Que la fille des flots t'offre une route sûre ;
Que la rame, fendant le pur cristal de l'eau,
Jusqu'au port d'Oricie amène ton vaisseau.

Pour moi, toujours fidèle à ma première flamme,
Au seuil de ta maison j'épancherai mon âme ;
A chaque matelot je dirai chaque jour :
« Dans quel port est caché l'objet de mon amour ?
Qu'il vive, leur dirai-je, aux bords d'Antarycie,
Ou chez les Héléens, c'est toujours ma Cynthie ;
C'est ma Cynthie, à moi, de droit, par son serment ».
O bonheur ! elle cède aux pleurs de son amant.
Que périsse l'espoir de la livide envie !
Ce voyage fatal déplaît à ma Cynthie.
Elle a tout mon amour ; je possède le sien ;
Rome et puissants Etats sans moi ne lui sont rien.
Avec moi partager un lit qui nous suffise ;
Dans quelques tristes lieux que le sort nous conduise,
Jouir de ma tendresse est un bien qui vaut plus
Pour elle que l'Elide ou l'or d'Œnomaüs.
Les présents d'un rival, augmentant à toute heure,
Ne peuvent l'enlever à ma pauvre demeure.
Aux beaux tissus, à l'or jamais je n'eus recours ;
Mes vers seuls ont conquis l'objet de mes amours.
Apollon, les neuf Sœurs soutiennent la tendresse.
Je dois à leurs faveurs ma divine maîtresse.
Le jour, ou quand la nuit me vient clore les yeux,
Oui, je puis élever mon front jusques aux cieux,
Car sans craindre un instant que tu me sois ravie,
Jusqu'au dernier soupir je t'aurai, ma Cynthie.