Ariane ou le chemin de la paix éternelle

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Érotomane, érudit, poète, Pierre Louÿs professa tout le long de sa vie un goût pour le désir sous toutes ses formes. Se plaçant en héritier de la littérature libertine, son œuvre repose  [+]

A Henri de Régnier


OR, les Corinthiennes étant venues jusqu'à l'antre le plus profond, le plus sombre de toute la forêt, si déserté des bêtes et des hommes que le silence semblait lui-même s'y éteindre et laisser place à quelque chose de plus indicible encore, elles reculèrent d'un pas, levèrent leurs mains le long des tempes, et, sans voir, ouvrirent les paupières, et ouvrirent les lèvres, sans parler.

Tremblantes, car elles se sentaient attirées par la nuit, elles se serrèrent l'une à l'autre, comme les pauvres petites âmes des morts se pressent devant la porte de l'Hadès, et font effort pour n'entrer pas.

La voix de Thrasès les tira de leur terreur engourdie :

«Assurément, disait-il, ceci est une des entrées du Tartare ; mais il n'y a pas lieu d'être effrayées ; nulle de vous ne regardera les torches noires de Perséphone avant le jour fixé par les Kérès. D'ailleurs, c'est un jour bienheureux qu'il faut accueillir dans la joie...

- Je ne veux pas mourir, dit Rhéa.

- O Thrasès, que veux-tu dire, demanda la sage Amaryllis. Car la mort me trouble moi aussi, et je ne songe pas au tombeau avec une âme indifférente».

Mais Thrasès ne discuta pas, afin de s'éviter l'ennui des réflexions trop prévues, et, pour son propre plaisir, il enveloppa sa pensée dans un conte obscur et subtil.

Les Corinthiennes s'étaient assises sur un long bloc de roche polie. Lui, cependant, restait debout près de Clinias et de Mélandryon, le premier trop distrait pour entendre, le second trop sage pour écouter.

Il commença lentement, comme s'il n'osait pas parler, et ses phrases étaient courtes, sa voix hésitante et faible.

I

UNE forêt de cèdres.

Le soir.

Sept jeunes hommes et sept jeunes filles marchaient, se tenant par la main.

Ils étaient venus de l'Attique, sur un navire aux voiles noires.

Et l'un d'eux était Thésée, fils d'Aegée, fils de Pandiôn, fils de Kekrôps, fils d'Erekhthée.

Palmes vertes ! couronnes de chêne ! cris ! triomphes ! lauriers ! mains tendues ! accompagnez le Héros...

Accompagnez le Héros...

Ils étaient venus de l'Attique sur un navire aux voiles noires.

Et tous, durant la traversée funèbre, ils s'étaient fiancés deux à deux pour se retrouver au delà de la mort dans les molles prairies d'asphodèles.

Au delà de l'horrible mort que leur destinait le Taureau humain, fruit de la honte de Pasiphaë.

Ils s'étaient fiancés. Cependant deux d'entre eux restaient solitaires : le héros Thésée, confiant en ses mains, et la vierge Myris qui marchait auprès de lui.

Et le soir montait de la terre.

Sous le feuillage horizontal des cèdres, à travers la forêt clair-plantée, les rayons allongés du couchant s'étendaient comme des lames d'épées impalpables et transparentes.

Les condamnés, deux à deux, traversaient lentement ces grandes armes du soleil. Ils savaient exactement combien ils en rencontreraient jusqu'à l'entrée du Labyrinthe. Et après la dernière ce serait la nuit terrible.

Du moins, ils le croyaient ainsi, mais Thésée, et Myris en lui, avaient d'autres certitudes.

Ils marchaient.

Ils marchaient.

Ils arrivèrent enfin.

Mais ils n'avaient pas encore dépassé le dernier rayon du soleil quand ils entendirent, en arrière, un pas rapide sur les feuilles mortes.

Ils se retournèrent : une femme était là, arrêtée.

Elle était de belle stature, bien chaussée de courroies étroites et vêtue de la tunique courte des suivantes d'Artémis. L'étoffe blanche, attachée aux épaules par deux agrafes d'or repoussé, était serrée à la ceinture et laissait découverts ses genoux délicats. Un diadème d'argent brillait sous le riche ornement de ses cheveux, dont les uns étaient tressés et coordonnés, les autres retroussés et noués à la Laconienne, avec plus de grâce que d'artifice. Et dans ses yeux, si bruns et si clairs tout ensemble, une telle fierté se laissait voir, qu'elle parut à tous être la princesse de Krête, Ariane, fille de Minos, et petite-fille du Soleil.

Elle fit un signe : Thésée s'approcha. Elle fit un autre signe : les autres s'écartèrent et revinrent un peu sur leurs pas, jusqu'à une trouée de flamme qui venait du plus rouge occident.

Elle, haletante encore et les joues chaudes, sourit en fermant les paupières à demi. Elle étendit les bras, écarta sur les tempes du Héros ses boucles noires trop amassées...

«Tu es beau», dit-elle avec joie. Il se tut.

Elle n'y prit pas garde et poursuivit : «Ah ! je sais bien que tu vas tuer le Minotaure et que tous les Dieux pèseront sur ta main quand tu fracasseras sur la pierre le mufle farouche et hargneux. Mais comment sortirais-tu de cette inextricable crypte ? Vainqueur et portant à poing haut la tête dégouttante du Solitaire, tu mourrais dans les avenues closes, entre deux murs toujours les mêmes, et ce que la Force aurait accompli, l'Oubli sourd le laisserait périr. Tu ne sais pas que ce palais est un tourbillon de pierre et que celui qui s'y engage ne peut plus s'en dégager. Mais j'ai pensé à toi, fils d'Aegée Pandionide, et dans l'intervalle de mes seins je t'apporte le salut».

Elle glissa la main dans sa tunique, et en tira un peloton vert.

«Voici, dit-elle. C'est mon fil de Milet. Il est fin comme un de mes cheveux, et long comme le tour de l'île. Avec lui j'aurais tissé des chemises vertes pour toutes les nymphes de cette forêt, ou un voile flottant pour la mer. Prends-le. Tu le dévideras tout entier jusqu'au séjour reculé du Monstre. Et tu le suivras pour revenir vers le jour».

Elle se tourna du côté des victimes.

«Allez, cria-t-elle. Vous êtes sauves».

Elles s'enfuirent. Myris ne partit point.

Thésée reçut le peloton de fil et demanda :

«Qui es-tu ?

- Je suis à toi.

- Ne puis-je te nommer ?

- Ariane, sept fois fille de Dzeus par les aïeules de mon père qui est Minos, roi de la Krête. Mais si un autre nom te plaît, dis-le, ce sera le mien».

Comme s'il se penchait sur l'orient, il regarda les yeux d'Ariane. Et sans parler davantage, il pénétra dans le labyrinthe.

«Thésée ! Thésée !» Elle appelait.

«Thésée, arrête-toi ! je ne puis attendre ; je veux aller ! Je veux te voir ! Oh ! je suis curieuse d'assister à ta victoire sanglante. Entre ! C'est moi qui porterai le fil, et quand tu auras terrassée la Bête, je baiserai tes belles mains meurtries par les cornes et tu seras mon époux sur le lieu de ton triomphe».

Quand elle entra sur ses pas dans la nuit dédalienne, elle fixa sur une roche le bout pendant du fil vert ; mais quand elle sortit au bras du Héros, laissant fuir le fil dans sa main fermée, la borne qui les rattachait à la vie était le pauvre corps de Myris étranglée.

 

II

ENTRE les forêts et la mer.

Le matin.

Une petite plage ronde, pure et jaune.

Ariane endormie dans l'île de Naxos s'éveilla sans ouvrir les yeux, car elle voulait repasser dans son esprit tout ce qui était arrivé depuis le premier jour où la vue de Thésée avait fait naître en elle-même une seconde Ariane inconnue.

Les cèdres, les épées solaires, l'ouverture du gouffre bâti, les victimes vêtues de blanc, le Héros sans armes ni casque, le fil, la borne, l'avenue, les circuits brusquement coudés, l'interminable descente, l'interminable montée, la Bête, les nasaux baveux, les cornes, les mains monstrueusement larges, la lutte courte, le sang sur la terre, le retour à travers les ténèbres, la revue adorée du jour, la rosée sur le bout des herbes, le soir sur le sommet des cèdres, la marche molle, le départ, le premier mouvement du vaisseau, l'odeur de la mer, la couleur de la nuit, la fraîcheur de l'aube, et le second jour, et le second crépuscule et le débarquement.

Elle savait qu'elle avait dormi près du Tueur, côte à côte avec sa gloire, et elle s'éveillait dans une félicité parfaite, devant l'horizon d'une vie également heureuse et certaine.

Sa main s'étendit. Sa main retomba sur la terre. Sa main chercha, tourna, recula, étonnée. Toujours l'herbe ou le sable ou les fleurs froides ou la boue.

Elle appela :

«Thésée !»

Elle ouvrit les yeux, et la bouche, et elle se dressa et elle leva les deux bras et une sueur affreuse glissa de ses cheveux. Ni auprès d'elle, ni devant elle, ni à ses pieds, ni dans ses bras...

Elle courut vers la mer, le vaisseau était démarré.

Loin, moitié sur le ciel et moitié sur les flots, un petit oiseau noir s'enfuyait, nef rapide qui portait la fortune de Thésée, si loin que la vue même le distinguait à peine et que le cri désespéré mourut avant de l'atteindre.

Folie ! elle entra dans la mer, jetant sa tunique aux galets. Les vagues heurtaient ses cuisses frissonnantes. L'eau monta jusqu'à son ventre.

Elle cria :

«O Proseïdôn, Roi des champs glauques, Pasteur des flots ! soulève-moi, emporte-moi jusqu'à celui qui est moi-même !...»

Poseïdôn l'entendit mais ne l'exauça pas. Une eau miraculeuse ravit Ariane plaintive, et la jeta doucement sur la mousse épaisse.

Et le vaisseau avait pour toujours disparu derrière le mur de la mer.

Au même instant, un grand bruit, la foule, les cris affolés, le craquement du sol des forêts.

«Io ! Evoé ! Qui est dans le chemin, qui est dans le chemin ?»

Les Bakkhantes dévalaient de la montagne, et les Satyres et les Pans, et le cortège bousculé sous les thyrses.

«Qui est dans le chemin ! Qui est dans la demeure ! Iakkhos ! Iakkhos ! Evoé !»

Elles portaient des peaux de renard attachées sur l'épaule gauche.

Leurs mains agitaient des branches d'arbre et secouaient des guirlandes de lierre. Leurs chevelures étaient si pesantes de fleurs que leurs nuques se pliaient en arrière ; les plis de leurs seins étaient des ruisseaux de sueur, les reflets de leurs cuisses étaient des soleils couchants, et leurs hurlements se mouchetaient de bave envolée.

«Iakkhos ! Dieu beau ! Dieu fort ! Dieu vivant ! Iakkhos ! mène l'orgie ! Iakkhos ! fouette et guide ! Exaspère la multitude ! Refoule la cohue et les pieds rapides ! Nous sommes à toi ! Nous sommes ton souffle ! Nous sommes tes désirs turbulents !»

Et voici : soudain elles aperçurent Ariane.

Alors elles se précipitèrent, elles lui prirent les bras et les jambes, elles tordirent ses cheveux désolés ; la première saisit la tête, et pesant du pied sur l'épaule, l'arracha comme une fleur lourde ; et les autres écartelaient les membrres, et la sixième déchirant le ventre, en tira la matrice petite, et la septième, fonçant la poitrine, déracina le coeur vomissant.

Le Dieu, le Dieu parut !

Elles se ruèrent sur lui, brandirent leurs trophées...

Il était nu, couronné de pampre. Une peau de faon pendait sur ses reins. Il tenait une coupe de buis.

Il dit :

«Laissez ces pauvres membres».

Les Bakkhantes les jetèrent sur le sol, et, chassées par un geste, s'enfuirent brusquement dans la montagne, comme un troupeau piqué des taons.

Alors, il pencha sa coupe creuse qui ruissela merveilleusement ; et les membres se réunirent, et le coeur revécut tout à coup, et Ariane égarée se souleva sur la main.

«O Dionysos !», dit-elle.

La nuit claire et sombre était dans la mer.

Le Dieu tendit les doigts en avant et parla, d'une voix grave et tendre.

«Lève-toi ! je suis le réveil.
»Lève-toi ! je suis la vie.
»Donne-moi la main...
»Viens avec moi...
»Voici le Chemin de la Paix Eternelle...»

 

III

UN ravin haut et nu.

La nuit.

Le calme.

«Qu'est-il devenu ? demandait Ariane. Je ne sais plus son nom, et pourtant je me rappelle qu'il m'a laissée.

- Il fallait, répondait le dieu, il fallait qu'il te laissât, car telle est la loi de l'amour en qui tu t'étais confiée. Ceux qui demanderont ne seront pas aimés ; ceux qui seront aimés s'en iront.

Et c'est pourquoi tu te trompais. Mais aujourd'hui tu es dans la vraie route, sur le Chemin de la Paix Eternelle.

- O Roi Dionysos, quelle est donc cette paix ?

- Ne la sens-tu pas ?

- Il est vrai. Je ne suis plus Ariane. Je ne sens plus les pierres ni les feuilles sous mes pieds autrefois meurtris. Je ne sens même plus la fraîcheur de l'air. Je sens ta main.

- Cependant, je ne te touche pas...

- Où me mènes-tu, dieu adoré ?

- Tu ne verras plus jamais le soleil trop éclatant ni la nuit trop ténébreuse. Tu ne sentiras plus la faim ni la soif, ni l'amour, ni la fatigue. Et le pire des maux, la crainte de la mort, Ariane, tu en est délivrée, car en vérité tu es déjà morte. Et vois, quelle félicité !

- Oh ! eussé-je pensé qu'on pût être heureuse sans le pernicieux Amour.

- Regarde-moi...

- Je te vois sans cela. Je te vois. O Sauveur ! où me conduis-tu ?

- Le pays que tu vas hanter est indécis, crépusculaire, uniforme, incolore, léger. L'herbe y est pareille aux fleurs, aussi pâle que le ciel et l'eau. L'air est pour toujours immobile ; et la clarté, mystérieuse comme un jour d'hiver ou une nuit d'été. On ne sait si le jour monte de la terre ou descend du firmament bas. Les bourgeons n'éclosent jamais, les corolles ne tombent plus, il n'y a pas d'oiseaux dans les branches, et le bruit de six milliards d'âmes est un silence inexprimable. Tu n'auras plus d'yeux : pourquoi verrais-tu ? Tu n'auras plus de mains : à quoi bon toucher ? Tu n'auras plus de lèvres, tu seras délivrée du baiser. Mais l'ombre de la réalité subsistera autour de toi, la survie est un rêve sans joie et sans chagrin ; sans désir et sans jouissance, tu ne connaîtras plus la douleur.

- Habiteras-tu aussi le pays que tu me promets enfin ?

- Je suis le Dominateur des ombres, le Maître de l'Eau Infernale. Je siège sur un thrône de ténèbres ; mon doigt levé attire à lui les âmes, et du plus lointain du monde, elles viennent tournoyer, faiblir, battre de l'aile sous mon regard. Je porte une couronne de pampre, car ainsi que le raisin coupé revit sous les pieds dans le pressoir et ruisselle en vin écarlate, ainsi l'angoisse de la mort se transfigure à miracle dans l'ivresse de la résurrection. Et je tiens à la main un épi de blé mûr, car de même que le grain pourri renaît dans la terre nourricière et pousse en herbe vivace, de même la douleur et l'inquiétude germent, fleurissent, s'extasient, dans la grande paix éternelle, où tu vas.

- Y serai-je loin de toi, pauvre âme isolée dans la multitude ?

- Non : tu règneras, toi aussi, à mes côtés, ô Reine aux belles tresses ! et tu reflèteras sur ta face le calme ineffable des prairies souterraines. C'est toi que les âmes mortes verront la première, et tu auras cette joie qui est refusée aux Dieux mêmes, de contempler la naissance de la béatitude dans les yeux calmes pour toujours des incorruptibles Esprits.

- O Dionysos !...»

Et elle leva les bras vers lui.

«Est-ce tout ? dit Philinna.

- Je n'en dirai pas plus».

Et Rhéa déconcertée :

«Mais c'est Perséphone qui est reine des enfers !

- Oui», dit Thrasès.

Alors Mélandryon qui avait entendu la fin du conte mythique, prit à part le narrateur et, le regardant d'un oeil pénétrant :

«Tu n'as pas dit ce que tu pensais.

- Non. Quand Dionysos eut ainsi parlé à la fille de Minos, la vérité est qu'il l'anéantit. Mais par le seul récit des bonheurs futurs, ne lui avait-il pas donné plus de joies qu'il n'en promettait ? Je viens de faire pour ces femmes ce qu'il fit pour Ariane. Ne leur dessille pas les yeux. Il vaut mieux donner la confiance que d'accomplir les serments, car l'espoir est plus doux que la conquête.

- Le regret est plus doux que l'espoir.

- Les femmes ne savent pas cela».

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