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poésie 80LECTURES

Ma grand'mère

Ma grand-mère, un soir à sa fête,
De vin pur ayant bu deux doigts,
Nous disait en branlant la tête :
Que d’amoureux j’eus autrefois !
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !
bis.

Quoi ! maman, vous n’étiez pas sage ?
– Non vraiment ; et de mes appas
Seule à quinze ans j’appris l’usage,
Car la nuit je ne dormais pas.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Maman, vous aviez le cœur tendre ?
– Oui, si tendre qu’à dix-sept ans,
Lindor ne si fit pas attendre,
Et qu’il n’attendit pas longtemps.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Maman, Lindor savait donc plaire ?
– Oui, seul il me plus quatre mois ;
Mais bientôt j’estimai Valère,
Et fis deux heureux à la fois.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Quoi ! maman, deux amants ensemble !
– Oui, mais chacun d’eux me trompa.
Plus fine alors qu’il ne vous semble,
J’épousai votre grand-papa.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Maman, que lui dit la famille ?
– Rien, mais un mari plus sensé
Eût pu connaître à la coquille
Que l’œuf était déjà cassé.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Maman, lui fûtes-vous fidèle ?
– Oh ! sur cela je me tais bien.
À moins qu’à lui Dieu ne m’appelle,
Mon confesseur n’en saura rien.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Bien tard, maman, vous fûtes veuve ?
– Oui, mais grâces à ma gaîté,
Si l’église n’était plus neuve,
Le saint n’en fut pas moins fêté.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

Comme vous, maman, faut-il faire ?
– Eh ! mes petits-enfants, pourquoi,
Quand j’ai fait comme ma grand’mère,
Ne feriez-vous pas comme moi ?
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !