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poésie 68LECTURES

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Nulla tuum nobis subducet faemina lectum,
Hoc primum juncta est fœdere nostra Venus.
Tu mihi sola places ; nec jam, te praeter, in urbe
Formosa est oculis ulla puella meis.
Tibulle. Liv. III, Éleg. VII.


I

Oh ! crois toujours en moi !... que jamais, dans ta route,
Le sphinx pernicieux qu’on appelle le Doute
Ne rampe à ton côté !
Crois toujours qu’adorée en son Delta de flamme,
Ton âme gardera le sceptre de mon âme
Toute une éternité !

Crois toujours que mon cœur, mystérieux émule
Du vers passionné que ton cœur, dans Tibulle,
A trouvé si charmant,
Se plaît à répéter : jamais nulle autre femme
Ne recevra de moi, sur une couche infâme,
Des étreintes d’amant !

C’est qu’il faudrait, vois-tu, de bien grands sortilèges
Pour m’allumer au sein des ardeurs sacrilèges ;
Car je sais allier
A la sombre raison de notre âge sceptique
La foi primordiale et la candeur pudique
Du siècle-chevalier !


II

Mais si l’unique vœu de ma pensée occulte
Est de t’avoir toujours pour mon astre et mon culte ;
Si ma volonté ploie esclave sous l’aimant
Dont le ciel a doué ton œil de diamant,
Moi, je veux à mon tour me sentir le seul maître
De tout ce qui palpite et pense dans ton être !
Je veux que ton esprit, vierge de tout lien,
En dehors du Devoir plane ainsi que le mien.
Je veux, rêvant pour nous félicité complète,
Que mon cœur soit toujours la seule cassolette,
Le seul brasier d’amour où, sans remords aucuns,
Ton âme orientale épanche ses parfums !...
– Vrai Dieu ! Pourquoi faut-il que, fascinée encore
Par un monde hypocrite et vain qui se décore
D’un habit de morale aux serviles galons,
Tu proclames, devant la tourbe des salons,
Comme principe d’ordre et vertus généreuses,
D’absurdes préjugés dont les faces lépreuses
Ne m’inspirent jamais qu’un hoquet de dégoût,
Et que toi-même au fond tu hais par-dessus tout ?... –

Si tu pouvais alors, dans ma tête insensée,
Voir tous les vils démons qui hantent ma pensée !...
Si ton amour savait combien alors en moi
D’amers ressentimens bourdonnent contre toi !!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


III

Je t’afflige, est-ce pas ? – mon ange aimé, pardonne ! –
Va, si ma sombre ardeur au dépit s’abandonne,
Si j’ose amèrement
Te cadencer en vers d’impérieuses plaintes,
C’est que j’ai dans le cœur assez de choses saintes,
Assez d’enchantement,

Pour te faire oublier le déplaisir funeste
Dont je ternis ton âme, azur chaste et céleste :
C’est qu’au monde idéal,
J’ai pour toi des palais, fils de ma fantaisie,
Des jardins exhalant mystère et poésie,
Sous un ciel auréal :

C’est qu’à la fois je tiens du démon et de l’ange ;
C’est que, par un caprice intraduisible, étrange,
– Que tu concevras, toi,
Mais qui susciterait des sots la pitié grave, –
Je veux être à la fois ton maître et ton esclave,
Ton vassal et ton roi !


IV

Ce soir pour être heureux nous aurons donc une heure !
– Oh ! comme par avance et j’en ris et j’en pleure ! –
Belle fée, est-ce pas
Que tu dissiperas le doute qui me froisse,
Et que j’endormirai mon orageuse angoisse
Au berceau de tes bras ?...
J’ai de rêves d’amour l’âme tout enlacée :
C’est comme un fleuve d’or où ma chaste pensée
Se plaît à s’engloutir ;
C’est une plénitude et de joie et d’extase ;
Un fardeau de bonheur qui m’oppresse, m’écrase,
Jusqu’à m’anéantir !

Pied d’Espagnole, œil noir, gorge d’Italienne,
Vénusté de houri, langueur éolienne,
Organe célestin,
Trésors secrets, foyers de magnétique flamme,
A vous mes sens ! à vous mon corps ! à vous mon âme !
A vous tout mon destin !!...

(Tiré d’un poème intitulé Delta.)

1832