Passereau, l'écolier

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Romantisme noir et poésie fiévreuse caractérisent l'œuvre de Pétrus Borel. Se surnommant lui-même le « lycanthrope », il travaille beaucoup et cherche à se faire publier mais ne parvient  [+]

PARIS.


... — Le mur
Le soutien ; à le voir, on dirait à coup sûr
Une pierre de plus, sur les pierres gothiques
Qu’agitent les falots en spectres fantastiques.
Il attend. –
ALFRED DE MUSSET.

... — Et qu’elle meure, comme
Il est vrai qu’elle va causer la mort d’un homme.
ALFRED DE MUSSET.

Amour, fléau du monde, exécrable folie,
Toi qu’un lien si frêle à la volupté lie,
Quand par tant d’autres nœuds tu tiens à la douleur,
Si jamais, par les yeux d’une femme sans cœur,
Tu peux m’entrer au ventre et m’empoisonner l’âme,
Ainsi que d’une plaie on arrache une lame,
— Plutôt que comme un lâche on me voit en guérir –
Je l’en arracherai, quand j’en devrais mourir.
ALFRED DE MUSSET.

Et comment le faut-il cet or, Mademoiselle ? le faut-il taché de sang,
ou taché de larmes ? faut-il le voler en gros avec un poignard ?
ou en détail, avec une charge, une place, ou une boutique ?
GÉRARD.
I
Carabins

L’un y croitl’autre n’y croit pas. — Trouvailles d’Albert chez Estelle. — Le vicomte de Bagneux immoral par hygiène. — Il déjeûne aux frais de la noblesse. — Autre controversemême thèse. — Philogène. — Inventaire des deux carabins.

 

— Heureusement, mon cher Passereau, que je ne crois point à la vertu des femmes : — Sans cela, d’honneur ! j’aurais eu un nez de carton d’une belle corpulence. 

— Que tu es lycéen, mon cher Albert !

— Déjà, j’avais eu quelques lointains soupçons : ma vierge ne me paraissait pas très immaculée ; sa respectable mère m’avait tout le faux air d’une appareilleuse ; et puis j’avais remarqué que le frontal ou coronal de son crâne était peu développé ou déprimé, que la distance occipitale de ses oreilles était énorme, et que son cervelet, siège certain de l’amour physique, comme tu sais, formait une protubérance extraordinaire : elle avait en outre les yeux fendus à la manière des Vénus antiques, et les narines ouvertes et arquées, infaillible signalement de luxure.

C’était donc ce matin, à sept heures ; après avoir tambouriné fort long-temps sur la porte, on m’ouvre, effarée, et l’on se jette dans mes bras et l’on me couvre la figure de caresses : tout cela m’avait fort l’air d’un bandeau de Colin-Maillard dont on voulait voiler mes yeux. — En entrant, un fumet de gibier bipède m’avait saisi l’olfactif. — Corbleu ! ma toute belle, quel balai faites-vous donc rissoler ? il y a ici une odeur masculine !…

— Que dis-tu, ami ? ce n’est rien, l’air renfermé de la nuit peut-être ! Je vais ouvrir les croisées.

— Et ce cigarre entamé ?… Vous fumez le cigarre ?… Depuis quand faites-vous l’Espagnole ?

— Mon ami, c’est mon frère, hier soir, qui l’oublia.

— Ah ! ah ! ton frère, il est précoce, fumer au berceau, quel libertin ! passer tour à tour du cigarre à la mamelle ; bravo !

— Mon frère aîné, te dis-je !

— Ah ! très bien. Mais, tu portes donc maintenant une canne à pommeau d’or ? La mode est surannée ?

— C’est le bâton de mon père qu’hier il oublia.

— À ce qu’il paraîtrait, hier, toute la famille est venue ? — Des bottes à la russe !… Ton pauvre père, sans doute hier aussi les oublia, et s’en est retourné pieds nus ? le pauvre homme !…

À ce dernier coup, cette noble fille se jeta à mes genoux, pleurant, baisant mes mains, et criant :

— Oh ! pardonne-moi ! écoute-moi, je t’en prie ! Mon bon, je te dirai tout ; ne t’emporte point ! 

— Je ne m’emporte point, madame, j’ai tout mon calme et mon sang-froid ; pourquoi pleurez-vous donc ?… Votre petit frère fume, votre père oublie sa canne et ses bottes, tout cela n’est que très naturel ; pourquoi voulez-vous que je m’emporte, moi ? Non, croyez-moi, je suis calme, très calme.

— Albert, que vous êtes cruel ! De grâce, ne me repoussez pas sans m’entendre, si vous saviez ? — J’étais pure quand j’étais sans besoin. — Si vous saviez jusqu’où peut vous pousser la faim et la misère ?…

— Et la paresse, madame.

— Albert, que vous êtes cruel !

À ce moment, dans un cabinet voisin, partit un éternûment formidable.

— Ma belle louve, est-ce votre père qui oublia hier cet éternûment, dites-moi ? — De grâce, ayez pitié, il fait froid, il s’enrhume, ouvrez-lui donc !

— Albert, Albert, je t’en supplie, ne fais pas de bruit dans la maison ; on me renverrait ; je passerais pour une Ceci ! je t’en prie, ne me fais pas de scène.

— Calmez-vousseñora : — Ne craignez pas de scène : quand je fais du drame, je choisis mes héros. — Mais ce cher collaborateur doit avoir froid, c’est impoli, laissez-moi lui ouvrir ? — Monsieur l’aventurier, rentrez, je vous prie, que je ne vous gêne en rien ! À rester ainsi tout nu, dans une pièce froide, par un temps d’épizootie, morbleu ! monsieur, il y a de quoi gagner le trousse-galant.

— De quel droit, monsieur le carabin, venez-vous dès l’aurore troubler les gens honnêtes ?

— Dès l’aurore…, au doigt de roses ; monsieur fait de la poésie, un peu classique, dommage ! De quel droit, disiez-vous ?… J’allais vous le demander. — Mais, en tout cas, vous êtes fort heureux de sortir aussi vif de cette tour de Nesle.

— Barbedieu ! que dites-vous ?

— Rien.

— Albert, vous êtes un infâme de me traiter ainsi !

— La belle, vous êtes ce matin assez mal embouchée. — Or donc, monsieur l’intrus, sans crainte habillez-vous : tout à l’heure, vous me demandiez qui j’étais ; dites-moi d’abord qui je suis, et je vous dirai à tous deux qui vous êtes ? Notre trinité n’a pas la mine très sainte ; et nous avons tous trois, quoique très honnêtes au fond, l’air de fort mauvais drôles. — Vous, d’un coureur de nuit, madame d’une catin, et moi, de ce qu’à la cour on nomme un courtisan, et Shakespeare un Pandarus. Mais, pour vous rassurer, quant à moi, n’en croyez rien : je suis comme Lindor, un simple bachelier, Albert de Romorantin, ma famille est connue. J’avais cru que madame avait quelque pudeur au front, je lui avais apporté de l’amour ; mais je me suis trompé, c’est de l’or qu’il lui faut, n’est-ce pas ?

Ce brave inconnu n’était qu’un petit homme laid et grisonnant, l’air peu terrible, et, sur ma foi, très bien couvert.

— Mon cher jeune homme, me dit-il alors, votre franchise me plaît, vos manières sont distinguées, je vois que vous êtes de famille : quoique en droit, vous m’avez bien traité, soyons amis ; je suis, moi, murmura-t-il bas à mon oreille, le vicomte de Bagneux. Hier, j’ai rencontré madame et l’ai suivie, et je suis monté chez elle. Je ne l’aurais pas fait, vieux comme je suis, si mon docteur Lisfranc ne m’avait spécialement ordonné l’accointance pour dissiper une oppression et des congestions sanguines. 

— Le docteur Lisfranc, mon professeur de clinique, ah ! bravo ! — Madame, je le remercierai de votre part ; c’est lui, vous le voyez, qui vous envoie si noble clientelle. — Ainsi donc, monsieur, vous préfériez l’amour aux eaux de Barège ?

— Oui, pour cette saison. — Mais, mon cher étudiant, sans doute, comme moi, vous êtes encore à jeun ; voulez-vous accepter à déjeûner au Palais-Royal ? je vous l’offre de tout cœur !

— À un galant homme je ne saurais refuser, monsieur, je suis votre commensal.

Estelle pleurait.

— Partons de suite, mon jeune ami.

— Mais avez-vous soldé madame ? — Sur les ponts publics on ne paie pas, en femmes, c’est le contraire, ce sont les banales qu’on paie.

— Albert, vous êtes infâme !

— Adieu, ma petite concubine, je ne vous en veux pas de l’aventure, dit le vicomte à Estelle d’un air de protection.

— Adieu, bouton de rose ! lui dis-je à mon tour ; adieu, vierge sans tache, ange de candeur et de franchise ; adieu, timide jouvencelle ; adieu, belle de nuit ! 

— Riez, foulez-moi sous vos pieds, Albert ! je suis bien coupable ; mais soyez généreux, vous reviendrez ce soir, est-ce pas ? je vous conterai tout, je vous dirai pourquoi…

— Peste soit !

— Vous reviendrez, Albert, je vous en prie !

— Mon ange, quand j’aurai quelque argent, dites-moi votre tarif ?

Alors, Estelle tomba sans connaissance : nous sortîmes.

— Que j’ai fait un déjeûner délicieux avec ce galant homme ! j’en suis encore tout égrillard, je sens encore ma raison endommagée par le vin d’Espagne.

— Albert, tu t’adresses à la première fille, tu vas chercher l’amour dans la rue, et puis, tu te plaindrais ?

— Non, non, je ne me plains pas, mon cher Passereau !

— Je ne suis plus étonné de ta méchante opinion sur les femmes, si tu les juges toutes par de pareilles… C’est absolument comme si on estimait le beau climat de la France par le ciel pleurnicheur de Paris.

— Non, non ! ce n’est point par des particularité s que j’ai arrêté dans mon esprit leur valeur intrinsèque, c’est par des études en masse ; je sais à quoi m’en tenir. J’en ai connu, comme toi, de pyramidalement vertueuses ; je sais de quelle étoffe est la vertu, j’en connais la chaîne et la trame ; j’en ai fait de la charpie.

— Si je pouvais penser que tu crusses tout cela, je me fâcherais ! mais tu parles des lèvres, ou, du moins, c’est ton déjeûner qui parle. Puis, c’est du bon ton de faire le roué ; c’est un vieil usage de calomnier les femmes, on les calomnie. — Charles IX haïssait les chats antipathiquement : alors, courtisans, valets, pas jusqu’au plus mince bourgeois qui, pour se donner un air royal, une pente, un galbe de cour, ne se trouvât mal à l’aspect d’un matou. Puis, les chats sont traîtres, infidèles, assassins, que sais-je ? dit l’adage, devenu populaire comme le capitaine Guilheri, ou Marlboroug. — Henri III déteste le sexe, il lui faut des mignons ! Vite, tout le monde comme il faut veut aussi des mignons, cela sied bien ; tous, jusqu’au porte-faix qui, le dimanche, a le sien et crie contre les filles ; mais Henri III, c’est déjà loin et vieux. La calomnie contre les femmes, comme le madrigal, est passée de mode, cela sent la province, vois-tu ?

— Ô illusions ! illusions ! Mon pauvre Passereau, que tu es novice : pauvre garçon, cela me fait de la peine. La moindre truande que tu rencontres, aussitôt tu en fais un astre, une perle, une fleur ! tu la purifies, tu la sanctifies. Tu es vraiment bien amusant. Ô illusions ! illusions !

— Quand ce seraient des illusions, je te supplierais de ne pas me les enlever, ce serait me tuer ! Eh ! qu’est-ce donc la vie sans cela ? une éponge pressée, un squelette à jour, un néant douloureux.

— Goguenard !

— Vois-tu ? ce sont les premières liaisons à l’entrée de la vie qui donnent pour toujours la direction à notre cœur, à nos pensers. Tu méprises les femmes, parce que tu n’as connu que des femmes méprisables, ou qui t’ont paru telles. Le ciel a voulu que je ne rencontrasse partout sur mon chemin que des âmes choisies, pleines de gloire et de vertu ; je juge l’inconnu par le connu. Si je m’abuse, est-ce un mal ? Laisse-moi mon erreur : mais franchement, tiens, dis-le-moi ; crois-tu que ma Philogène ne soit pas une personne simple et naïve, une amie dévouée, une amante fidèle ? Oh ! je mettrais ma main au feu…

— Non, non, Passereau, ne mets rien au feu ! Depuis combien de temps es-tu lié avec Philogène ?

— Depuis deux mois environ.

— Bien, je te donne encore un mois, et tu m’en diras de bonnes ; c’est la durée ordinaire, trois mois.

— Albert, tu m’offenses.

— Adieu, Passereau, dans un mois !…

Toute cette conversation, mot à mot, avait été tenue, en descendant la rue Saint-Jacques, par deux écoliers ; non pas des capettes de Montaigu, mais deux fringants jeunes hommes, vêtus élégamment, gros livre sous le bras, sortant de l’amphithéâtre.

L’un, Passereau, celui le bien pensant, avait l’air rêveur et calme, et portait un costume imité des étudiants d’Allemagne : les cheveux longs comme Clodion de Chevelu, la petit casquette, le col renversé, la fine et courte redingote noire, les éperons et la pipe de Nuremberg ; l’autre, Albert le Bavard, l’expansif, le gesticulateur ; son chapeau gris sur l’oreille, son foulard rouge autour du cou, sa lévite de velours noir, à boutons de métal, sa fleur à la bouche et sa marche balancée lui donnaient cet aspect, cette tournure, cet air crâne et gracieux, qu’on appelle cancan, et que possèdent à un point merveilleux les majos andalous. II

Mariette


Passereau rencontre une salamandre. — Morale de la salamandre ; elle prouve que les femmes perdent les jeunes hommeset en font des saltimbanques. —Mariette la suivante. — Passereau fait le gentil. — Lourdes plaisanteries scolastiques. — Premiers soupçons. — Message du colonel Vogtland. —Altercation avec un portefaix très ému. — Autre morale.

 

Les deux écoliers se séparèrent brusquement de la sorte : par raison inverse, tous deux se prenaient, au fond du cœur, en pitié, et réciproquement se traitaient de fou ; chacun s’en allait par son chemin, la larme à l’œil, pour l’aveuglement de son ami ; tous deux, ils étaient de bonne foi, chose rare par la saison !

Sur le quai, Passereau sauta dans un cabriolet public.

— Où allez-vous, monsieur ?

— Rue de Ménilmontant.

— Baste ! la course est loin !

— Moins loin que Saint-Jacques-de-Compostelle.

— Ou Notre-Dame-du-Pilier.

Alors faisant claquer son fouet pour le départ, le cocher se mit à fredonner ces deux vers du bolero du Contrabandista :

 
— Tengo yo un caballo bayo
Que se muere por la yegua,

 

Aussitôt, Passereau ajouta les deux suivants :

 
— Y yo como soy su amo
Me muero por la mozuela

 

Le cocher resta surpris de la réplique :

— Señor, vous êtes Espagnol ?

— Non. 

— Vous en avez tout l’air.

— On me le dit souvent.

Passereau avait l’aspect étrange et le teint méridional ; la garde bourgeoise lui trouvait même l’air dangereux pour une monarchie ; et, dans les temps de troubles civils, plusieurs fois il avait été arrêté et emprisonné pour crime de promenade et port illégal de tête basanée.

— Au moins, señor, vous avez habité l’Espagne, vous hâblez castillan.

— Ni l’un ni l’autre.

— Qui n’a pas vu l’Espagne est aveugle, qui l’a vue est aveuglé. — Señor, avez-vous le désir d’y faire un voyage ?

— J’en brûle, mon brave, mais je n’ose : j’ai peur d’y laisser le reste de ma raison, j’ai peur d’y tuer l’amour de la patrie. Je sens qu’après avoir été l’hôte de Cordoue, de Séville, de Grenade, je ne pourrai plus vivre ailleurs. España ! España ! España ! comme la tarentule, ta morsure rend fou !…

Mais, vous, mon brave, vous êtes Espagnol, et vous avez quitté l’Espagne ?

— Non, señor, je suis don Martinez de Cuba.

Ce Martinez, c’était l’homme incombustible, qu’au jardin de Tivoli on avait, pendant quelque temps, montré dans un four. Après avoir promptement rassasié la curiosité de la ville, il fallait vivre ; le pauvre homme s’était fait conducteur de carrosse.

Et Passereau se trouva fort émerveillé de rencontrer en si mauvais point cette célèbre salamandre.

— Pardonnez mon indiscrétion, mais, señor estudiante, vous paraissez penseur et triste comme un amoureux. Votre figure est empreinte d’un chagrin plus profond que celle du caballero desamorado. Vous me navrez de vous voir ainsi.

— Amour ! amour ! — Me muero por la Mozuela !

— Prenez garde, mon cher jeune homme, prenez garde ! écoutez-moi : les conseils d’un misérable sont quelquefois bons à suivre. Sur une chose aussi fragile, aussi mobile, aussi perfide que la femme, ne mettez pas trop d’amour, vous vous perdriez ! Ne laissez point prendre en votre cœur la haute place à cette passion, vous vous perdriez ! ne la construisez point des ruines des autres, vous vous perdriez ! ne faites pour elle abnégation de rien de ce qui peut vous charmer et vous attacher à la vie, au premier choc vous tomberiez à plat. Les femmes ne valent pas de sacrifice. — Aimez comme vous chantez, comme vous montez à cheval, comme vous jouez, comme vous lisez, mais pas plus. Ne comptez sur elles pour rien de stable, de noble et de pur, vous seriez trop amèrement déçu. Pardonnez-moi si je vous dis tout cela : ce n’est pas pour arracher vos illusions de jeunesse et vous faire vieux et blasé, c’est pour vous sauver bien des traverses, bien des abîmes. En ce cas, les conseils d’un misérable sont souvent dignes d’être entendus et suivis, surtout quand ce misérable a été fait misérable par celles en qui vous déposez votre seule foi et votre vie ; on se fait son destin. — Comme vous, j’ai cru, je me suis donné, je me suis perdu ! j’ai été jeune et brillant comme vous : prenez garde ! ce sont elles qui m’ont fait exilé, bateleur et valet.

— Oh ! ne craignez pas cela pour moi, mon brave : quand l’amour, seul câble qui amarre encore ma barque au rivage, sera rompu, tout sera dit ; je me tuerai !…

— Ami, arrêtez ! arrêtez ! nous allons passer la maison : C’est ici, là, à cette porte, s’écria alors Passereau, glissant un é cu dans la main de l’incombustible et se jetant hors du cabriolet.

— Viva Dios ! Señor estudiantees Vmdmuy dadivosomuy liberal !Dios os guarde muchos años.

Caballero, vous vous souviendrez bien de Martinez le Calesero et du numéro de son carrosse ?

— Si, si !

Le seigneur étudiant entra dans la maison désignée, et Martinez, tout jovial, s’en retournait chantant moitié castillan, moitié gitano, ce bizarre couplet :

 
Cuando mi caballo entró en Cadiz
Entró con capa y sombrero,
Salieron a recibirlo
Los perros del matadero.
Ay jaleo ! muchachas,
Quien mi compra un jilo negro.
Mi caballo esta cansado…
Yo me voy corriendo.

 

Avec la gravité d’un sénateur ou d’un huissier agréé près le tribunal, Passereau, tête baissée, monta l’escalier.

— Ah ! c’est vous, beau carabin !

— Bonjour, ma petite Mariette. 

— Bonjour.

— Ta maîtresse est sortie ?

— Ma maîtresse, n’est-elle pas un peu la vôtre ? Dites notre maîtresse : elle part à l’instant, vous avez du malheur.

— Où va-t-elle donc à cette heure ?

— Au manège, prendre sa leçon.

— La belle est écuyère ? j’ignorais.

— Elle monte à ravir, dit-on.

— Tu ris, mauvaise ! tu feras donc toujours la soubrette de comédie ?

— Du reste, mon bel ami, elle ne tardera pas, sans doute, à rentrer ; sa leçon d’hier a été longue, celle d’aujourd’hui, je présume, sera courte. — Entrez l’attendre dans le boudoir.

— D’accord ; mais viens m’y faire compagnie, seul je m’ennuierais fort dans un boudoir, et puis, c’est anti-canonique. — Mais viens donc, coquette ! qu’as-tu peur ?

— Vous êtes un carabin.

— Les carabins sont connus pour leur philogynie ; je n’ai jamais mangé de femme vivante.

— Pouah !

— Assieds-toi plus près, je t’en prie ; à la bonne heure ! causons : tu sais qu’il y a long-temps que je raffole de toi.

— Honneur sans profit : madame a l’usufruit de cet amour.

— Vois-tu, Mariette, après l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, l’Océanie et Philogène ta maîtresse, c’est toi, la septième partie du monde, que je préfère.

— Honneur sans profit : la septième partie du monde aurait grand besoin aussi d’un Christophe Colomb.

— Éhontée ! — Mais, laisse donc que je baise ta belle épaule, ton épaule d’ivoire ! et ton sein, vrai Parnasse à double cime, mais Parnasse romantique.

— Monsieur, c’est en vain qu’au Parnasse un téméraire

— Comment, mademoiselle, nous savons notre anti-phlogistique Boileau !… Mais, laisse donc, que crains-tu ? puérilité ! Ma bonne amie, tu n’ignores pas combien j’aime ta maîtresse ? sache donc que lorsque j’aime une femme, qu’elle a reçu mon amour, que j’ai reçu sa foi, et qu’ainsi que Philogène elle m’est fidèle…

— Ou qu’elle prend sa leçon au manège… 

— Je lui garde la stricte fidélité qu’elle me garde.

— Ah ! ah ! ceci n’est pas rassurant. Ô mon honneur ! ô ma vertu ! au secours ! laissez-moi ! — Monsieur Passereau, je descends un instant ; si quelqu’un venait à sonner, veuillez ouvrir et faire attendre.

— J’ouvrirai ; serait-ce le tonnerre en personne.

Sitôt seul, la physionomie de l’écolier changea subitement d’expression ; elle redevint grave et sombre suivant sa coutume, mais plus grave et plus sombre encore ; sans doute, les malignités que Mariette, tout en folâtrant, avait lancées sur sa maîtresse, l’avaient blessé au vif, et, malgré lui, éveillé le soupçon en son esprit confiant. — Jamais tombe n’avait contenu un corps plus morne que ce boudoir. — Soudain, s’arrachant à cette immobile concentration, à cette vie interne, paraissant chasser de la main quelque chose invisible qui l’obsédait, il se leva, le fantôme ! et sa figure s’illumina subitement, comme une lanterne sourde qu’on ouvre tout à coup dans la nuit. Alors, il se précipita dans le salon, courut à une miniature de femme, appendue au miroir, et la couvrit de baisers. Après avoir long-temps arpenté le parquet à grands pas, enfin il s’arrêta au piano, se prit à préluder avec frénésie et à chanter, à demi-voix, l’Estudiantina :

 
Estudiante soy señora,
Estudiante y no me pesa,
Por que de la Estudiantina
Sale toda la nobleza.
Ay si, ay no M
Morena te quiero yo,
Ay no, ay si
Morena muero por ti !

¿ Rosita del mes de mayo
Quien te ha quitado el color ?
Un estudiante pulido,
Con un besito de amor
Ay si, ay no Morena te quiero yo,
Ay no, ay si Morena muero por ti !

Con los estudiantes, madre !
No quiero ir a paseo,
Porque al medio del camino
Suelen tender el manteo.
Ay si, ay no
Morena te quiero yo,
Ay no, ay si
Moreno muero por ti !

 

Bahoum ! bahoum ! bahoum !…

— Carajo ! quel butor enfonce ainsi la porte ?

Brave homme, quel charivari faites-vous donc ? ne voyez-vous pas la sonnette ?

— Monsieur, j’ai sonné dix minutes.

— Fable ! mon ami, je n’ai rien entendu.

— Pour moi, j’ai fort bien ouï que vous chantiez du latin. — Est-ce vous, monsieur, qui êtes mademoiselle Philogène ? c’est que c’est une lettre de la part du colonel Vogtland.

— Du colonel Vogtland ? donne-moi cela !

— On m’a bien recommandé de ne la remettre qu’à elle-même.

— Ivrogne !

— Ivrogne ? c’est possible. — Mais, je suis Français, département du Calvados ; je suis pas décoré, mais j’ai de l’honneur. Zuth et bran pour les Prussiens ! et voilà !

— Va-t-en, mauvais drôle.

— Ah ! faut pas faire ici sa marchande de mode ! pas d’esbroufe, ou je repasse du tabac !

— Va-t-en !

— Ce que j’en dis, c’est par hypothèque ; seulement, tâchez d’avoir un peu plus de circoncision dans vos paroles, et n’oubliez pas le pourboire du célibataire.

— Un pourboire ?… malheureux ! pour aller te mettre encore l’estomac en couleur, ou te parcheminer les intestins ? — Va-t-en, tu es soûl. III

Perfide comme l’onde


Doute. — Angoisse. — Passion. — Indiscrétion. — Plus de doute ! — Ce pauvre Passereau avait pris pour une fille angélique une fille entretenue. — Il était l’ami du cœur et Vogtland le payeur général. — Torture. — La limpidité n’est que de la bourbe. — Abomination.

 

Voilà Passereau seul, la mort dans l’âme et la lettre fatale à la main : que va-t-il faire ? Le doute et le soupçon l’assaillent ; tout est perdu ! — La conviction est comme un vieil édifice, elle s’écroule dès qu’on y met la hache. — Le colonel Vogtland, quel est-il ? quelle liaison a-t-il avec Philogène ? pourquoi ce message ?… — Après une longue indécision, une longue lutte, pour sortir de son angoisse, il va briser le cachet de cette lettre qui contient la condamnation sans appel ou l’acquittement solennel de sa maîtresse, ignominieusement suspectée, flétrie sous le poids d’une infâme accusation au secret tribunal de son cœur.

— Moi, briser ce cachet ?… Mais non je suis fou ! s’écrie-t-il ; une fois ouverte, qu’en ferais-je si Philogène en sortait glorieuse ? Je m’avilirais trop à ses yeux, moi jaloux, indiscret, traître ! Car c’est une trahison que de venir rompre un sceau pour entrer botté, éperonné, dans une pudibonde confidence. — Oui, mais si j’étais trompé ! qui me le dira ?… qui me dira que je ne suis pas la grossière dupe d’une dévergondée ? Faudra-t-il que j’attende qu’on me le crie dans la rue ? que j’entende rire sur les portes quand je passerai avec elle à mon bras ? que j’entende murmurer autour de moi : — C’est aujourd’hui son étudiant. — Je le préfère à son avant-dernier. — Il faut être sans pudeur, unjeune homme bien né, sortir en plein jour avec une pareille catin, fi donc. — Ah ! ce serait atroce ! Il faut que je sache ce qu’il en est ; il faut que je sache enfin en qui croire !…

— Voyons : — Mais non ! n’est-ce pas démence que de vouloir approfondir ? — Qui creuse les choses, creuse sa tombe.

Car si cette lettre allait me défendre d’avoir de l’amour, de l’estime pour cette femme ; si elle allait m’enjoindre, d’une voix haute, de la fouler aux pieds, de la haïr ! ah ! quel réveil affreux ! j’en mourrais !… Car j’ai besoin de ma Philogène, car j’ai besoin de son amour pour ma vie ! c’est toute l’huile de ma lampe ; la renverser, c’est l’éteindre ! c’est me tuer !…

Passereau, Passereau ! que tu es ingrat et cruel pour cette femme ! — Pourquoi l’accuser, pourquoi la souiller, pourquoi ?… Sais-tu ce que contient ce billet ? — Non ! — De quel droit, alors ?… — La passion m’égare…

Oh ! non, bien sûr, cette amie douce, bonne, naïve, cette candide enfant, qui m’accable sans cesse d’amour et de serments, que je comble de soins, de joie, de bonheur, à qui j’ai voué ma jeunesse, ma vie, à qui j’ai juré éternelle foi ; oh ! non, bien sûr ; elle ne saurait, elle n’oserait tromper ! Non, non, Philogène, tu es pure et fidèle !

Alors Passereau, s’approchant d’une croisée, fit bâiller la lettre sous ses doigts, et promena dans l’intérieur son œil enflammé, son regard avide. — À chaque mot qu’il déchiffrait, il frappait du pied et poussait de profonds gémissements.

— Grand Dieu ! les pressentiments sont donc ta voix, car ta voix seule ne ment jamais !…

Horreur ! horreur !… Ah ! Philogène, c’est bien atroce !… Moi qui, ce matin encore, aurais répondu de toi sur ma tête et ma vie ; moi, qui aurais démenti Dieu ! si Dieu t’avait accusée. Ah ! c’est abominable ! ah ! c’est infâme ! Mais, prenez garde ! on ne sait pas ce qui reste en mon cœur, quand l’amour n’y est plus. Prenez garde !

C’est bon vous, monsieur le colonel ; c’est bon, monsieur Vogtland, j’y serai aussi, au rendez-vous ! nous y serons tous trois !…

Épuisé, il se laissa choir de sa hauteur sur le canapé, et, la tête cachée dans ses mains, il pleurait à chaudes larmes. 

Voici mot à mot ce que contenait ce billet funeste :

 

« Ma chère Philogène,

« Une mutinerie des sous-officiers de mon régiment me rappelle à l’heure même à Versailles ; ne compte pas sur moi pour cette nuit. Il ne me sera pas possible de revenir avant deux ou trois jours : ainsi, dimanche, trouve-toi vers les cinq heures aux Tuileries, sous les marronniers, au sanglier de marbre : sitôt descendu de voiture, je courrai t’y rejoindre, et nous irons dîner ensemble. Trois jours sans te voir, c’est bien long et bien cruel ! mais le devoir est là. Aime-moi comme je t’aime.

« Adieu, je te couvre partout de baisers,

« VOGTLAND. »

 

Est-il possible de trouver rien de moins ambigu et de plus accablant ? Après un doute angoisseux, Passereau retrouva une conviction. Il était convaincu !… 

Mais ce n’était pas assez que toutes ces souffrances, mais ce n’était pas assez que de savoir et parjure, et basse, et vile celle qu’il avait entourée de soins délicats, et chargée du plus pur amour. Il était destiné, en ce jour, à tomber de chute en chute plus terrible, à tout perdre, à tout jamais, sans retour. Celle qu’il avait crue chaste, innocente, pudique ; celle qu’il n’avait abordée qu’en tremblant, celle dont il se faisait un crime de l’avoir arrachée à sa virginité, d’avoir troublé la limpidité de sa belle âme, devait enfin paraître à ses yeux dans toute sa hideur : libertine, sale, lascive, immonde !

Voulant lui laisser un mot, et fouillant un tiroir pour trouver un encrier, il découvrit : ciel, j’ai honte à le dire ! maroquiné, doré, enluminé, un Arétin !…

Je vous laisse à penser qu’elle fut sa consternation. Il était anéanti. Ses lèvres, retroussées, enflées et pendantes, exprimaient le plus profond dégoût, et sa poitrine, oppressée, jetait des hoquets de vomissement.

Mariette en cet instant rentra, Passereau rengaina sa douleur.

— Madame n’est pas encore rentrée ?

— Non, ma chère. 

— L’équitation lui plaît…

— Elle en raffole.

— Hélas ! votre rire fait peine, vous êtes bien chagrin, bien agité ; mon cher maître, croyez-moi, si vous souffrez, ne souffrez point pour elle ; pauvre jeune homme, si vous saviez ?…

Mais quelqu’un est-il venu en mon absence ?

— Non : ah ! seulement, on a apporté cette lettre de la part du colonel Vogtland.

— Du colonel Vogtland !… Je ne m’étonne plus du trouble où je vous vois. Pauvre jeune homme, que vous vous êtes trompé grossièrement !

— Adieu, adieu, Mariette !

— Je vous en prie, prenez courage, vous me fendez le cœur ! Lui dirai-je que vous êtes venu ?

— Oui, mais pas plus !

Honteux, il se glissa furtivement hors de la maison, comme un paillard qui s’échappe d’un mauvais lieu.

Sur le boulevart, à la station des cabriolets, il retrouva Martinez, se jeta à son cou et l’embrassa au grand étonnement des promeneurs. 

— Ô mon ami, tu disais vrai : — Perfide comme l’onde ! — Partons, partons ! fouette, fouette, ventre à terre ! j’ai besoin de m’étourdir. IV

Albert patrocine


Notre écolier a décidément le spleen. — Splénalgie. — Il se fait un climat artificielun soleil et du ponche. — Son imagination n’attachant aucune crainte aux approches ni aux suites de la mort ne lui donne pas une sensibilité factice. — Ratiocination. — Arétologie. — Il s’endort.

 

Rentré chez lui, Passereau retomba dans une torpeur froide et muette. Habituellement, sa belle figure portait l’empreinte d’une mélancolie profonde, mais bienveillante ; ici, ce n’est plus cela : son œil, devenu hagard, est englouti sous des sourcils froncés, sa bouche, qui rit d’un rire d’agonie, est close par ses mâchoires qui claquent et s’enchevêtrent ; ses nerfs se crispent ; il va, il vient ; ses doigts crochus tenaillent et brisent tout ce qu’ils rencontrent ; il se voûte et se ramasse sur lui-même comme une bête fauve blessée ; sa tête, pendante, hoche sans cesse d’une épaule à l’autre, comme la tête de l’aigle presbyte qui cherche à voir la proie qu’il étouffe ; toute sa mimique est infernale et farouche.

Soudain, il ouvre les croisées, s’y précipite et s’y penche, ferme brutalement les persiennes, referme les fenêtres et les volets à l’intérieur : le voilà dans les ténèbres profondes, il éclate de joie. Alors, il allume des lampes, des lustres, des girandoles, des flambeaux, des bougies, malgré la chaleur fait un énorme feu dans la cheminée, et sonne. Un des domestiques de l’hôtel accourt.

— Laurent, vous allez faire monter un bol, du sucre, des citrons, du thé et cinq ou six bouteilles de rhum ou d’eau-de-vie ; et partez de suite chez mon ami Albert le prier de se rendre aussitôt ici, chez moi ; dites-lui simplement que je suis dans mon jour à néant.

Ce domestique ne parut point étonné de tout cet apprêt, cette illumination, cette hâte ; il fit tout ce qui lui était ordonné, comme une chose d’un service journalier, ordinaire.

Effectivement, tout ceci n’avait rien de neuf : c’était une des mille bizarreries de Passereau, et celle qui se répétait le plus souvent. D’une organisation nerveuse, impressionnable, irritable, dès que l’atmosphère n’était pas élevée, le ciel serein, le soleil éclatant et chaleureux, il souffrait profondément. C’était un climat chaud, un air pur, un sol brûlant qui lui convenaient : c’était Marseille, Nice, Antibes, un soleil espagnol, une vie italienne !… Aussi, se chagrinait-il d’être contraint à habiter la ville capitalement brumeuse, aqueuse, boueuse, froide, sale, infecte, morfondue, et n’aspirait-il qu’à recevoir ses grades pour l’abandonner à tout jamais ; son rêve était de s’expatrier, et d’aller s’établir à la Colombie, à Panama.

Or donc, les jours pluvieux, lourds et bas, les temps de bise, de brouillard, de bruine, il tombait dans le marasme, il soupirait vaguement, il s’ennuyait, il pleurait, dans une apathie désespérante ; tout son refrain était : la vie est bien amère et la tombe est sereine ; à bas la vie !…

C’est alors qu’il appelait le néant à cor et à cri. — Il n’y a que trois choses à faire, disait-il, en ce moment, trois choses qui, toutes trois, anéantissent : s’enivrer à mort, dormir sans rêve ou se tuer : enivrons-nous et dormons. Pour se tuer, il faudrait faire plus d’efforts que je ne suis disposé à en faire à cette heure ; nous verrons plus tard. — Je ne veux plus de ce jour stupide ; fermons volets et fenêtres, du feu ! des lumières ! du maryland et du ponche !… — Laurent, vous m’entretiendrez de vivres, et viendrez me voir de temps en temps. Sitôt que le soleil reparaîtra, et que la vie sera belle, vous viendrez ouvrir mes croisées et m’avertir.

Quelquefois, le mauvais temps ayant été continu, il était resté près d’un mois ainsi cloîtré, entouré perpétuellement de lampes, de flambeaux, inondé d’un jour splendide artificiel ; lisant, écrivant parfois, mais, le plus souvent, dans l’ivresse et le sommeil. Sa porte était condamné e, sauf à Albert, qui, assez volontiers, venait se coffrer avec lui ; non pas mu par le même délire, la même souffrance, la même désolation, mais pour l’originalité du fait, pour prendre un peu la vie à rebrousse-poil et parodier celle bourgeoise rectiligne ; et par-dessus tout, alléché par le ponche et le cigarret, pour lesquels Albert avait une foi religieuse, une conviction profonde, une considération très distinguée.

Les jours à néant de Passereau n’étaient pas toujours l’effet de brume, de pluie et de temps noir ; souvent, comme en ce cas, ils provenaient d’ennui, de contrariété et de chagrin.

Tout à coup, des pas précipités, des roulades, des éclats de rire dans l’escalier annoncèrent la venue d’Albert.

— Bonjour, mon vieux Passereau, nous sommes donc dans un jour à néant ? Ce matin, je l’avais pressenti à ta sombre mine : en somme, cela me va assez bien ; car, à te dire franchement, quoiqu’il soit dans mon usage de prendre tout assez légèrement, j’ai encore sur l’estomac l’aventure de ce matin ; je ne suis pas fâché de la submerger un peu.

— Ah ! mon pauvre Albert, si tu as l’aventure de ce matin qui te pèse, moi, j’ai celle de cette après-midi qui me tue !…

— Que veux-tu dire ?

— Tu m’avais donné un mois, tu sais ? Merci ! je te rends trente jours.

— Oh ! la délicieuse charge !… Que penses-tu enfin de la vertu des femmes ? que dis-tu de ta sainte Philogène ? Oh ! délicieux ! délicieux ! conte-moi cette bouffonnerie.

— Hélas ! ne parlons plus de cela, tu me fais mal ! Verse-moi du ponche, et toujours !

— Sais-tu, Passereau, que tu n’es pas galant ? Tu aurais bien pu m’attendre, au lieu de boire seul ; voilà près d’un bol que tu as humé solitairement comme un anachorète.

— La vie est bien amère et la tombe sereine. À boire, à boire ! verse donc, je t’en prie, j’ai encore ma raison, je pense encore, je souffre… Verse donc, Albert !

— Tu m’affligerais, d’honneur, mon ami, si j’étais affligeable, de te voir prendre les choses si à cœur ; après tout, qu’est-ce donc ? Une méchante mésaventure, vulgaire, rebattue ! Tu veux absolument aimer ; renonces-y, je t’en prie ; partout tu ne trouveras que des êtres méprisables ; partout, sous un émail de candeur, un argile vil et grossier ; jeune, des maîtresses décevantes, infidèles, sordides ; vieux, des épouses adultères et marâtres. Ne va jamais rôder autour des femmes pour tisser du sentiment, mais seulement par raison joyeuse ou sanitaire ; encore, seulement, quand la nature t’y poussera par les épaules.

— Albert, à l’aridité de ton âme, qui ne reconnaîtrait un médecin ! Prends ton scalpel, parle muscle et phlébotomie, ou tais-toi, tu me fais pitié !

— En outre, vois-tu ? à raisonner rationnellement, c’est absurde que d’exiger d’une femme de la fidélité, de la constance ; c’est absurde que d’appeler vertu tout ce qui est antipathique et impossible à sa constitution. Il est dans la nature de la femme d’être légère, volage, étourdie, changeante, elle doit l’être, il le faut, et c’est bien. Il ne faut pas qu’elle s’appesantisse, qu’elle analyse, qu’elle pense, qu’elle alambique ; il faut qu’elle soit toujours et toujours étourdie, entraînée d’une chose à l’autre, pour passer légèrement sur les souffrances départies à sa misérable condition et pour qu’elle n’entrevoiepas l’abjection où l’a refoulée la société.

— La vie est bien amère et la tombe sereine ! Verse à boire, Albert, verse, enfin je chancelle ; verse, je sens la réalité qui s’en va.

— Tu seras toujours un bien malheureux sire, si tu ne veux jamais t’arrêter aux superficies ; si tu veux toujours creuser et fouiller. Les excavations de la pensée et de la raison sont funestes, elles sont toujours suivies d’éboulement. On ne peut vivre et penser, il faut renoncer à l’un ou à l’autre. Qui pourrait supporter l’existence, si, comme toi, il réfléchissait éternellement ? car il en faut si peu pour pousser à la mort, regarder le ciel, une étoile, se demander ce que c’est : alors notre misère, notre bassesse, notre intelligence, plate et bornée, paraissent dans toute leur splendeur. On se prend en pitié, en dégoût ; las et honteux de soi, dont on était stupidement orgueilleux, on appelle à son secours le néant, plus incompréhensible encore…

Il faut s’arranger de manière à ce que tout passe sur soi comme sur une cuirasse. Il faut prendre tout gaiement, il faut rire.

— De pitié ! 

— Il faut rire de tout, voler de fleur en fleur, de plaisir en plaisir, de joie en joie…

— Qu’est-ce d’abord qu’une joie et qu’un plaisir ? je ne sais pas.

— Il faut satisfaire sa fantaisie.

— Je la satisferai !

— Jouer, dépenser, paillarder, mentir, être insouciant, paresseux, charlatan.

— Du ponche, du ponche, Albert ! verse donc ! — Assez, assez de morales ! — Crois-moi, la mort habite dans mon sein ; je ne suis pas fait pour la vie.

— Mais, n’est-ce pas pitié que de voir un jeune homme au plus brillant de sa carrière, doué d’une intelligence supérieure, dont la pensée peut embrasser le monde et ses sciences, s’abâtardir, s’accroupir, s’abrutir, s’anéantir, à propos d’une coquinerie de fille, n’est-ce pas une pitié ? Réveille-toi donc, Passereau !

— La mort habite dans mon sein, je ne suis pas fait pour la vie, t’ai-je dit.

— Manque-t-il de filles pour te venger ? manque-t-il de places sur la terre, si tu es mal en celle-ci ? Va-t-en, voyage, vois tout, entends tout, effleure tout, goûte de tout, et si dans ta course tu n’as rien trouvé qui t’allèche, pas de ciel qui t’agrée, pas d’être qui te charme et t’attache, si tu n’as pas trouvé une plage belle où déployer ta tente, reviens ; alors, seulement, il sera temps de t’anéantir, tu feras bien, j’applaudirai !

— La vie est bien amère et la tombe sereine ! Verse, Albert ! du ponche ! du ponche ! que je dorme ! encore un verre de néant. Ai-je toujours ma tenace raison, dis-le-moi ?

— Pas aux yeux des hommes.

— Enfin !…

Alors Passereau se traîna tant bien que mal jusqu’à son lit et s’y abattit lourdement ; Albert paracheva un bol entamé et se retira en faisant des enjambées diagonales, et se colportant raide et perpendiculaire comme la tour de Pise ou la flèche de Saint-Séverin. V

Incongruité


Réveil. — Le bon roi Dagobert mettait sa culotte à l’envers. — C’est une chose infâme qu’un parapluie ! — De torrente in viâ bibet. — Su majestad christianisima el verdugo. — Absurdités ! — Autres absurdités. — Encore des absurdités. — Toujours des absurdités !

 

Le lendemain matin, de très bonne heure, quelques bougies brûlaient encore d’une façon sinistre ; blême et décomposé, Passereau pestait et jurait sur son lit, pendu au cordon de la sonnette. 

— Tubœuf ! ce malencontreux ne montera pas ! — S’il lui faut des aubades, on lui en donnera ! — Mais, tubœuf, est-il défunt ? suis-je le clocheteur des trépassés ? — Tribunal de Dieu ! le maroufle fait l’amour dans les bras de quelque dinde !

En criant ainsi, comme un fanatique, zingh ! zingh ! zingh ! il tirait à tour de bras la sonnette, tant et si bien que le fil d’archal en péta, et que le cordon lui resta à la main comme un tronçon d’épée à la main d’un champion.

— Mon Dieu, monsieur Passereau, quelle impatience ce matin !

— Laurent, tu me fais damner, tribunal de Dieu ! depuis trois heures que je sonne, que faisais-tu ? attendais-tu la résurrection de la potence ? — Vite, prépare mes vêtements, il faut que je sorte.

— Je ne vous aurais pas cru si matinal, après la cérémonie d’hier soir. Il fait un très mauvais temps, il pleut à seaux, vous ne pouvez sortir.

— Mes vêtements, te dis-je, il faut que je m’en aille ! ferait-il un temps à ne pas mettre la mythologie à la porte.

Laurent fut obligé d’habiller Passereau, il é tait tellement absorbé, préoccupé, qu’il ne voyait ce qu’il faisait.

— Je vous demande pardon, monsieur, mais, comme votre tête, votre pantalon me semble à l’envers.

— C’est une distraction royale et mérovingienne !

— Hélas ! mon cher maître, vous me fâchez, vous avez l’air plus triste et plus inquiet que jamais. Vous êtes dans vos humeurs noires.

— Très foncées.

— Rentrerez-vous déjeûner, monsieur ?

— Je ne sais trop.

— Je vous atteste qu’il fait une giboulée à donner une pleurésie à l’univers.

— Qu’il en crève !

— Attendez un peu, ou prenez au moins une voiture ou un parapluie.

— Un parapluie !… Laurent, tu m’insultes. Un parapluie ! sublimé-doux de la civilisation, blason parlant, incarnation, quintessence et symbole de notre époque ! Un parapluie !… misérable transsubstantiation de la cape et de l’épée ! — Un parapluie !… Laurent, tu m’insultes ! Adieu ! 

Battu par un grain de vent et par une pluie tombant sans interruption, vrai stoch-fisch détrempé aux frais du ciel, voilà notre carabin, heurtant à l’huis clos d’une maison bordant la ruelle étriquée et déserte de Saint-Jean ou Saint-Nicolas, en contrebas des boulevarts Saint-Martin. Le pauvre diable ruisselait l’eau comme un pot qu’on renverse. Il avait traversé la ville, lui, si hydrophobe, tête basse, sans faire nulle attention aux douches qui l’arrosaient. Les passants riaient aux éclats de le voir ainsi patrouiller, avec la componction et l’impassibilité d’un derviche, il n’entendait rien ; il traversait à pied ferme les torrents et les gaves qui se trouvaient en son itinéraire, quitte à en avoir jusqu’à la bifurcation du torse, et quelquefois, il déclamait avec transport ces vers si connus d’Hernani :

 
Ah ! quand l’amour jaloux bouillonne dans nos têtes,
Quand notre cœur se gonfle et s’emplit de tempêtes,
Qu’importe ce que peut un nuage des airs
Nous jeter en passant de tempête et d’éclairs !

 

Après qu’il eut eu une assez longue entrevue avec la porte, on ouvrit enfin. 

— Que demande monsieur ?

— El señor Verdugo.

— Plaît-il ?

— Ah ! pardon ; M. Sanson est-il visible ?

— Oui, il est à déjeûner, entrez.

— Monsieur, agréez mes salutations.

— Je suis votre serviteur. Quelle affaire urgente vous amène près de moi par un ouragan pareil ?

— Urgente, vous l’avez dit !

— Voyons ?

— Je vous demande bien pardon de la hardiesse que je prends de venir moi-même vous troubler en votre retraite, et vous demander un service dans la dépendance de vos fonctions.

— Dans la dépendance de mes fonctions, monsieur ? je n’en rends que de cruels.

— Cruels aux lâches, doux aux forts !

— Au fait.

— Je venais vous prier, mais c’est bien exigeant de ma part, moi, à vous tout à fait inconnu ; du reste, je suis prêt à payer le coût et les épices qui vous seront dus.

— Expliquez-vous enfin ?

— Je venais vous prier humblement, je serais très sensible à cette condescendance, de vouloir bien me faire l’honneur et l’amitié de me guillotiner.

— Qu’est cela ?

— Je désirerais ardemment que vous me guillotinassiez !

— C’est pousser loin la plaisanterie ; êtes-vous venu, jeune homme, m’insulter jusque chez moi ?

— Loin, bien loin cette pensée : je vous en prie, écoutez-moi, la démarche que je fais auprès de vous est grave et sérieuse.

— Si je ne craignais d’être impoli, je vous dirais tout cru que vous me semblez en démence.

— Je le semblerais à beaucoup d’autres, monsieur. Je jure par toutes vos œsophagotomies que j’ai mes saines et entières facultés ; seulement, le service que je vous prie de me rendre n’est point dans nos mœurs, c’est-à-dire dans les mœurs de la foule, et quiconque ne fait pas strictement ce que fait la foule est un fou.

— Vous êtes honnête, je le vois. Je veux bien croire que vous n’avez eu nulle intention de m’insulter, ni de me faire ressouvenir de ma fatale mission que j’oubliais. — Je veux bien croire que vous n’êtes point en démence.

— Vous me rendez justice.

— N’êtes-vous pas artiste ? À votre costume…

— Je le suis si vous l’êtes, car nous sommes un peu confrères : mes études ne sont pas sans de nombreux rapports avec les vôtres ; comme vous, je suis chirurgien, mais vous êtes mon maître en amputation ; mes opérations sont moins solennelles et moins sûres que les vôtres, et c’est ce qui m’amène auprès de vous.

— Vous me faites honneur.

— Non, car de vous à moi, il y a la distance et le rapport d’une filature à une quenouille : j’opère naïvement de mes mains, et vous, monsieur, grand industriel, vous amputez à la mécanique.

— Vous me faites honneur. Mais, enfin, en quoi puis-je être votre serviteur ?

— Je désirerais, comme j’ai déjà pris la licence de vous le dire, que vous me guillotinassiez.

— Allons, parlons sérieusement, ne revenez plus là-dessus, c’est une mauvaise pasquinade ! 

— Veuillez croire que c’est le motif unique et sérieux de ma visite.

— Plaisant original !

— Sans plus d’exorde, voilà le cas. Depuis long-temps je voulais trancher mon existence qui me lasse et m’importune, mon leurre était encore acharné de quelque espoir, je remettais de jour en jour ; enfin, misérable portefaix des misères humaines, je romps sous le fardeau, et viens le déposer.

— Vous, sitôt las de la vie ! et pourquoi, mon ami ?

— La vie est facultative, on peut la tolérer à certaines conditions, à la condition du bonheur, et l’on peut, certes, à bon droit, la trancher quand elle ne nous apporte que souffrances ; on m’a imposé l’existence sans mon gré, comme on m’a imposé le baptême ; j’ai abjuré le baptême ; aujourd’hui, je revendique le néant.

— Seriez-vous isolé, sans parents ?

— J’en ai trop.

— Êtes-vous sans fortune ?

— Le veau d’or n’est pas mon Dieu.

— N’avez-vous pas quelque amour pour la science ? 

— La science n’a que de faux-semblants, la science est vaine.

— Vous n’avez donc ni passion, ni amie ?

— À tout jamais, j’ai perdu l’un et l’autre.

— Ce n’est pas à vingt ans qu’on perd l’amour, et la perte d’une amie, quelque grande qu’elle soit, n’est pas irréparable.

— Je suis blasé.

— Votre œil luit et votre cœur bat, vous ne l’êtes pas.

— J’ai vu tout au clair.

— L’amour même ?

— L’amour ! — Mais qu’est-ce donc que l’amour ? — On l’a poétisé à l’usage des niais. — Un grossier besoin périodique, une loi criarde de la nature, de la nature éternelle qui reproduit et multiplie, un penchant brutal, un charnel croisement de sexe, un spasme ! rien de plus ! Passion, tendresse, honneur, sentiment, tout se résume en cela.

— Quel odieux langage !

— Hier, je ne parlais pas ainsi ; hier, j’étais encore abusé, mais bien des voiles sont tombés de mon front depuis hier ; personne n’a été plus que moi plein d’illusions et de croyances, personne n’a été plus sentimental que moi. — Plus le rêve a été grand et beau, plus le plat réveil est douloureux. — Hier j’étais sensible, aujourd’hui je suis féroce. — J’aimais de toutes les puissances de mon être une femme. Je croyais qu’elle avait pour moi de l’amour, elle me jouait ! Je la croyais candide, elle était vile et basse ! Je la croyais naïve, céleste, pure, elle était prostituée ! ô rage ! Et l’amour seul, l’amour pour cette femme me retenait en ce monde !

— Je conçois votre chagrin, mais tout cela n’a rien de grave. C’est une des mille aventures de jeune homme qui vous arriveront ; ne prenez pas l’habitude de vous tuer à chaque. Je ne vois rien là-dedans qui puisse vous entraîner au suicide. Je sais qu’une déception est souvent bien douloureuse ; mais un jeune homme, fort et penseur comme vous, doit surmonter de plus grandes adversités. Ceci n’est qu’un enfantillage, et si l’on doit revivre après cette vie de ce monde éteinte, assurément, vous seriez très honteux, quand vous auriez retrouvé l’existence et le sang-froid, de vous être sacrifié pour si bas et pour si peu.

— Comme je vous le disais tout à l’heure, ce n’est pas seulement depuis cette catastrophe que j’ai résolu de quitter la vie ; l’amour seulement retardait l’accomplissement de mon dessein. Je ne dis pas même que si j’eusse mieux rencontré, que si j’eusse trouvé une femme digne et fidèle, que mon projet ne se serait pas à la longue évanoui. Mais, aujourd’hui, tout est changé, j’ai juré d’en finir ; un serment est irrévocable.

— Vous voyez bien que j’avais raison de vous croire en démence.

— En démence !… Dites-moi donc alors, vous qui avez la raison en partage, ce que nous faisons sur cette terre ? à quoi bon ? pourquoi y sommes-nous ? et que sommes-nous, nous-mêmes, misérables orgueilleux ? sinon les passibles moyens de la reproduction et de la destruction.

— Vous êtes en démence !

— Mais tout ceci n’est que digression, revenons au sujet de ma visite : — Je vous supplie donc de nouveau d’obtempérer à ma demande, je vous tiendrai compte de tous vos frais.

— Quelle demande ? Décidément que désirez-vous ? 

— Peu de chose, je voudrais simplement que vous me guillotinassiez.

— Jamais, mon ami, ceci est pure extravagance. Alors même que je le voudrais, je ne le pourrais. — Hélas ! que Dieu me garde de vous faire jamais la moindre écorchure.

— Pourquoi cela, n’avez-vous pas le droit et la liberté de faire ce que bon vous semble ? La société vous a donné un instrument, n’en êtes-vous pas l’absolu ménétrier ? Peut-elle vous défendre de rendre service à un ami ?

— Il est vrai que la société m’a donné héréditairement un échafaud, ou plutôt que mon père m’a légué une guillotine pour tout meuble et immeuble patrimonial ; mais la société m’a dit : — Tu ne joueras de ton instrument que pour ceux que nous t’enverrons.

— C’est elle qui m’envoie.

— Non pas.

— Si, c’est mon dégoût pour elle.

— Vous venez droit à moi, mon cher, ce n’est pas cela ; vous avez pris la grande route au lieu du chemin de traverse ; retournez-vous-en et passez par les gendarmes, les cachots, les geôliers et les juges. 

— Décidément, vous ne voulez pas me faire cette amitié ? vous êtes malgracieux pour moi. Mais, tribunal de Dieu ! je ne demande pas absolument que vous me fassiez cela en plein jour, en plein Paris, en pleine Grève : que ce soit une affaire privée, un tripot de ménage ; là, dans un coin de votre jardin, n’importe, où vous voudrez. Vous le voyez, je suis accommodant.

— Non, c’est impossible : tuer un innocent !

— Mais n’est-ce point l’usage ?

— Je ne suis point un assassin.

— Que vous êtes cruel de refuser une chose qui vous coûte si peu !

— Je ne suis point un meurtrier.

— Peut-être vous ai-je offensé, mais c’est bien malgré moi : vous n’êtes point un coupe-jarret, je le sais ; votre humanité, votre philanthropie sont célèbres.

— Si vous désiriez sincèrement la mort, le suicide est facile ; la première arme venue, un pistolet, votre scalpel…

— Non, je n’aime pas cela, on n’est pas assez garanti du succès : le bras peut se déranger et frapper maladroitement ; on se défigure, on se charcute ;enfin, on rate son coup, comme on dit.

— J’en suis fâché.

— Mais votre moyen est si prompt et si sûr ; je vous en prie, en compensation de tant de gens que vous décollez de force, je vous en supplie, décapitez-moi amicalement.

— Je ne puis.

— Mais c’est absurde.

— Ne soyez pas injurieux !

— C’est bien ! vous ne voulez pas de bon gré, vous me tuerez de force ! S’il ne faut que passer par les gendarmes et les juges, j’y passerai !

— Alors, je serai votre serviteur très humble.

— Vous ne voulez pas, c’est bien ! — Pourquoi ? — Parce que je suis innocent : belle raison infirmante ! — Après tout, si ce n’est qu’un crime qu’il faut ! un crime, c’est chose facile et simple. — C’est bien !… — Nous ne manquons pas de Kotzbue en France, ce sont les Carle Sand qui manquent !

Gloire à Carle Sand !…

Monsieur l’exécuteur des hautes œuvres, jusqu’ au revoir, dans un mois au plus tard. — Tenez-vous prêt, faites refourbir le coutelas par le taillandier, je n’aimerais pas qu’on me manquât.

— Dieu vous garde de moi, jeune homme !

— Si la France a ses plats écrivains vendus à l’étranger, ses plats détracteurs de sa jeune génération, ses Kotzbue !… elle aura aussi son vengeur, son Carle Sand.

Gloire à Sand ! ! ! VI

Autre incongruité


Passereau écrit à Philogène. — Pétition à la Chambre. — Il propose l’établissement d’une usine. — Avantage que tirerait le gouvernement de ce nouveau monopole. — Passereau est-il en démence, ou possède-t-il encore sa raison ? — Problème à résoudre.

 

— Laurent, mettez de suite cette lettre à la petite poste. — Pourra-t-elle être parvenue avant cinq heures ?

— Non, monsieur, il est trop tard. 

— Alors, fais-la porter par un homme de peine.

— À mademoisellemademoiselle Philogènerue de Ménilmontant. — Mademoiselle Philogène ! j’avais deviné juste à votre air, vous êtes amoureux, mon cher maître !

— Finot !… très amoureux.

Tiens, tu feras porter en même temps celle-ci à la chambre des Communes, je veux dire des Députés, pour la déposer au secrétariat.

— Pressée aussi ?

— Très pressée.

Dans la première, Passereau invitait Philogène à ne point sortir après son dîner, son intention étant d’aller la visiter sur la sixième heure du soir.

L’autre était une pétition à la Chambre dont voici à peu près la substance.

 

À MESSIEURS, MESSIEURS LES DÉPUTÉS.

« Messieurs,

« Vous voudrez bien ne point trouver impudent qu’un jeune mousse comme moi, à fond de cale, prenne la liberté d’adresser un très humble conseil aux vieux pilotes du vaisseau à trois ponts du gouvernement représentatif.

« Dans un moment où la nation est dans la pénurie et le trésor phtisique au troisième degré, dans un moment où les délicieux contribuables ont vendu jusqu’à leurs bretelles pour solder les taxes, surtaxes, contre-taxes, re-taxes, super-taxes, archi-taxes, impôts et contre-impôts, tailles et retailles, capitations, archi-capitations et avanies ; dans un moment où votre monarchie obérée et votre souverain piriforme branlent dans le manche, il est du devoir de tout bon citoyen de venir à son secours, soit par des dons et des paraguantes volontaires, soit par des conseils judicieux. N’étant point encore majeur, c’est par ce dernier et unique moyen que je puis essayer d’accourir à votre aide.

— Aide-toile ciel l’aidera. –

« Je viens donc vous proposer un nouvel impôt qui n’achèvera pas la nation ; un nouvel impôt qui ne pèsera pas plus sur les classes de race pure, hidalgues et archiépiscopales, que sur la canaille. Un nouvel impôt qui n’empêchera pas la populace de manger quelque chose avec son pain, quand elle en a ; un nouvel impôt très moral, un impôt phénomène, ne bénéficiant ni sur les brelans, ni sur les loteries, ni sur le suif, ni sur les filles de joie, ni sur le tabac, ni sur les juges, ni sur les vivants, ni sur les morts ; enfin, un nouvel impôt ne spéculant que sur les moribonds. Il faut, autant que possible, faire tomber les taxes sur les choses de luxe.

« Depuis quelques années, le suicide, inoculé à nos mœurs, est devenu d’un usage général : quelques méchants, sans doute des carlistes ou des républicains, ont attribué son accroissement rapide aux malheurs du temps. Ce sont des imbéciles ! Je disais donc que le suicide est devenu très à la mode, presque aussi à la mode qu’au troisième siècle de l’ère chrétienne. Comme le duel le suicide est indécrottable, au lieu de le laisser aller en pure perte, il serait plus habile, ce me semble, d’en faire une vache à lait, et d’en traire un revenu très butireux.

« Voici donc, en deux mots, ce que je propose. Le gouvernement ferait établir à Paris et dans chaque chef-lieu des départements, une vaste usine ou machine, mue par l’eau ou la vapeur, pour tuer, avec un doux et agréable procédé, à l’instar de la guillotine, les gens las de la vie qui veulent se suicider. Le corps et la tête tombant dans un panier sans fond et aussitôt emportés par le courant du fleuve, éviteraient des frais de tombereaux et de fossoyeurs. Dans les pays secs, on pourrait adapter l’appareil à un moulin à vent. La machine serait surveillée et manœuvrée par le bourreau de l’endroit qui y habiterait, comme un curé son presbytère, sans augmentations d’émoluments.

« Il se suicide régulièrement, calculs faits et compensés, l’un dans l’autre, dix personnes par jour dans chaque département, ce qui fait 3 650 par an et 3 660 pour les années bissextiles ; somme totale, pour la France, année commune, 302 950 et 303 780 pour les autres. Je suppose qu’on mette à 100 francs le prix ordinaire à payer — car on pourrait avoir pour les aristocrates des cabinets particuliers qui iraient progressant de valeur comme les chapelles d’une église pour les bénédictions nuptiales. — 302 950 à 100 francs par tête, produisent 30 295 000 ; certes, rapport très alléchant et très potelé, qui soulagerait moult le trésor public. Cet établissement satisferait à toutes les exigences sociales, à la salubrité, à la morale, aux besoins de l’État ; 1° à la salubrité, parce que l’air vital ne serait plus vicié par les miasmes putrides, les exhalaisons pestilentielles, s’émanant des cadavres des suicidés, semés et putréfiés sur les chemins. On se parerait ainsi du typhus ; 2° comme agréments, parce que les citoyens ne seraient plus exposés à se heurter la face dans les jambes des pendus aux arbres des promenoirs et jardins publics, ou à être écrasés par la chute de ceux qui plongent par les fenêtres ; 3° pour les suicidants, parce qu’ils auraient la garantie certaine du succès doux et commode de leurs tentatives, et parce que le pays serait préservé de gens hideux, estropiés, défigurés par de maladroits essais ; 4° la morale y gagnerait, d’abord, parce que cela se ferait légalement et dans le secret le plus profond ; et, qu’en outre, le suicide, devenant une affaire bourgeoise et industrielle, tomberait promptement en désuétude ; témoin les comédiens qui sont en décadence depuis qu’ils sont citoyens et non plus des parias en dehors de la société et des lois ; 5° aux besoins de l’État, parce qu’il verserait des sommes énormes dans ses caisses percées.

« La civilisation, messieurs, — comme dit l’éloquent Constitutionnel, votre feuille –, marche à pas de géant ; et c’est la France, messieurs, qui est le tambour-major de cette civilisation à bottes de sept lieues. C’est donc à la France à donner au monde l’exemple de l’initiative en toutes améliorations sociales, en tous progrès, en tous établissements philanthropiques ; et c’est à vous, messieurs, les représentants de cette France glorieuse, vous les lanternes de ce siècle de lumière — comme dit le Constitutionnel, votre feuille –, à accueillir généreusement cet important projet. Ce faisant, vous verserez l’abondance dans le trésor, et la joie dans le cœur des suicidés, qui ne seront plus réduits, comme je le suis moi-même aujourd’hui, à s’étriper ignoblement avec un couteau, à s’écarquiller la cervelle avec une arquebuse, ou, enfin, à s’asphyxier à leur espagnolette.

« J’ai l’honneur d’être, messieurs, avec toutes les considérations qui vous sont dues,

« Votre très humble et très soumis admirateur,

« PASSEREAU,

« Étudiant en médecine, rue Saint-Dominique d’Enfer, 7. »

 

La Commission des pétitions fera sans doute son rapport sur celle-ci dans une des prochaines séances. Il serait bien regrettable si elle n’était point prise en considération, et si la Chambre passait à l’ordre du jour. VII

Ah ! c’est mal !


Visite de Passereau à Philogène. — Passereau dissimule et persifle. — Ils vont se promener dans les marais. — Passereaucomme par hasard,rencontre la maison de son père nourricier et fait entrer Philogène dans un jardin inculte. — Est-il une plus douce chose que la solitude ? — Passereau laisse entrevoir ses soupçonsPhilogène proteste. — Il dissimule et persifle. — L’heure du crime approcheprions Dieu ! — Sous les tilleulsremarquez s’il vous plaît que ceci n’est point un roman qui enfonce Jean-Jacques et Richardson.

 

Juste à l’heure dite, arriva Passereau. En lui ouvrant la porte, Mariette avec un air surpris s’écria : — Quoi ! c’est vous, mon bel écolier ! Hélas ! bien que j’aie grand plaisir à vous voir, je vous croyais homme de cœur, et j’espérais beaucoup que vous ne remettriez plus les pieds ici ; vous l’aimez donc par-dessus tout ? vous ne pouvez donc vous en dépêtrer ?

— J’espère, pour le moins, mon amie, que tu ne lui as rien dit me touchant, qui ait pu lui faire soupçonner chez moi le plus léger changement à son égard ?

— Rien !

— Tu ne lui as pas dit que je me trouvais ici à l’arrivée du billet du colonel ?

— Non, je ne le devais pas.

— Y est-elle ?

— Je devrais vous dire non. Mon Dieu, mon Dieu ! que vous avez peu de noblesse dans l’âme ! ou que vous êtes à plaindre d’être si malheureusement épris de bel amour pour une… Vous êtes joué et vous ne l’ignorez pas !

— Pour m’accuser ainsi, sais-tu le serment que j’ai fait, sais-tu ce que j’ai dans le cœur ?… Réserve tes reproches, Mariette.

— Entrez, elle est dans son boudoir.

Philogène sortait de table, couchée sur son sopha, elle ruminait son dîner, repue et enflée comme une vache qui a trop mangé de triolet.

— Ah ! vous voilà donc, monsieur le volage, vous vous ferez couper les ailes ! Depuis trois gigantesques jours, votre amie ne vous a point vu.

— Vous me faites volage à peu de frais, ma chère ; quand je viens, personne ; madame est à cheval, en ville.

— L’équitation est-ce un mal ? vous avez l’air de m’en faire un reproche.

— Loin de là.

— Allons, venez que je vous baise au front, que la paix soit faite ; venez donc ! Ce pauvre ami, il me semble qu’il y a une éternité !…

— Vous n’étudiez pas seulement l’équitation au manège, n’est-ce pas, vous devez avoir des traités théoriques ?

— Oui, je crois avoir celui…

— À quelle volte en êtes-vous ? à quelle pose ?

— Pourquoi ne me tutoies-tu pas aujourd’hui ? Ce gros vous me fait mal ; il semblerait que vous êtes fâché ?

— Fâché ! et de quoi ?

— Que sais-je !…

— N’es-tu pas toujours la même pour moi ? n’es-tu pas toujours bonne, aimante, sincère ?

— Toujours ! tu me blesserais d’en douter.

— Moi, douter de toi ? tu me blesses à mon tour.

— Que je suis heureuse, je vois que tu m’aimes toujours ! Je t’aime bien aussi, mon Passereau !

— Comment pourrais-je ne pas t’adorer ? belle de corps, belle de cœur ! pourrais-je aimer plus digne que toi ? Oh ! non pas, Dieu le sait !

— Que tu es généreux, mon chéri, ta parole m’exalte.

— Heureux, bienheureux le jeune homme d’honneur à qui le ciel envoie, comme à moi, une femme pure et fidèle !

— Heureuse, bienheureuse la femme pure à qui le ciel envoie un ami noble et doux !

— La vie leur sera facile et légère.

— Tu souris, tout bas, Passereau ?

— Vois-tu pas que c’est d’enivrement ? Tu ris, ma belle ?

— Vois-tu pas que c’est de joie ?

Ne me repousse donc pas comme cela, mon chéri ; qu’aujourd’hui tu es froid et triste près de moi, toi si caressant et si amoureux des caresses !

— Que veux-tu que je te fasse ?

— Je ne te demande rien, Passereau ; mais c’est à peine si je puis t’embrasser. Quand je touche à tes lèvres tu recules, et tes yeux me fixent et me font peur ! Es-tu malade, souffres-tu ?

— Oui, je souffre !…

— Pauvre ami ! veux-tu prendre du thé ?

— Non, j’ai besoin de respirer et de marcher : sortons.

— Il fait nuit, il est bien tard.

— Tant mieux.

— Je ne suis pas disposée.

— Alors, à ton aise.

— Non, non ! ne te fâche pas, je ferai tout ton bon vouloir.

Ils sortirent. — Passereau, muet, traînait sa maîtresse à son bras, comme un époux contrit traîne son épouse après la lune de miel.

— Mais pourquoi veux-tu donc absolument aller par-là, dans ces chemins laids et déserts ? Viens plutôt sur les boulevarts Beaumarchais. 

— Ma chère, j’ai besoin de solitude et d’obscurité.

— Quelle route me fais-tu prendre dans ces marais ? le chemin des Amandiers qui mène au cimetière, me conduirais-tu à la tombe ?

— J’aime beaucoup le calme de ces quartiers, où j’ai passé mon bas âge chez la femme d’un maraîcher, ma nourrice. — Tiens, vois-tu, là-bas, à droite, cette espèce de hutte ? c’est le louvre de mon père nourricier. — Il y a déjà plusieurs jours que je n’ai serré la main de ce brave homme. — Que tout cela éveille en moi de sereins souvenirs ! — S’il n’était si tard, j’entrerais les embrasser ; mais ces bonnes gens sans vices et sans ambition se couchent avec le soleil et se lèvent avec lui, contrairement à la corruption qui veut des longues nuits qu’elle abrège, et qui, comme le hibou, se tapit durant le jour. — Tiens, regarde ces beaux jardins, ces potagers si bien garnis, tout ceci est à eux. Voici, là-bas, l’avenue où j’ai marché pour la première fois. — Voici un champ, presque inculte, jadis c’était une riche pépinière ; il appartient à un jeune homme mineur. — Voici un passage dans la haie, entrons nous promener un moment sous ces tilleuls.

— Quelle étrange idée ! Ne crains-tu pas qu’on nous prenne pour des larrons de nuit ?

— N’aie pas peur, mon amie, personne en ce lieu ne veille. D’ailleurs, je suis connu du voisinage et du maître de ce champ où je venais assez souvent, ce printemps, faire des promenades solitaires.

— Comme il fait noir : si je n’étais avec toi, Passereau, j’aurais peur.

— Enfant !

— Comme on pourrait égorger, à son aise, dans ce quartier perdu !

— Est-ce pas ?

— Qui viendrait à notre aide ? vous auriez beau crier.

— Crier, ce serait peine vaine.

— Passereau, prenons cette allée de framboisiers ?

— Non, non, allons sous les tilleuls !

— Passereau, tu me fais trotter comme une mule. Je suis très fatiguée.

— Asseyons-nous. — Est-il un plus grand bonheur que tu saches que le désert à deux, surtout la nuit ? N’entendre rien dans les ténèbres qui vous environnent ; n’avoir que des broussailles et des pierres autour de soi ; et, dans ce silence profond, écouter les palpitations d’un cœur qui répond aux battements du vôtre, d’un cœur qui ne palpite que pour vous ! Au milieu de toute cette morne et indifférente nature presser dans ses bras un être tout de feu, pour lequel on a oublié tous les autres, qui vous enivre des baisers de sa bouche amère et condamnée à tout autre ! qui vous endort sous ses caresses magnétiques !

— Ô mon Passereau, c’est une pâmoison ! J’ignorais tout le charme du silence des champs ; c’est la première fois que, sous le ciel, je cause d’amour avec celui que j’aime. — Tu sais, nous nous tenions toujours enfermés ; oh ! que cela vaut mieux que quatre murailles !

— Si l’un à l’autre fidèles nous vieillissons, quand nous serons proches de la tombe, avec quelle joie nous compterons cette nuit dans nos belles souvenances ; car notre liaison n’est pas une liaison d’un jour.

— Union, constance pour la vie !

— Avant peu, mon oncle, mon tuteur, va me rendre compte de mes biens et m’émanciper : aussitôt, ma belle, que je serai libre, nous irons demander à la loi qu’elle nous unisse, et si ma parenté venait à s’enquérir de ta dot, j’énumérerai tes vertus.

— Tu me combles de joie ! que de générosité pour une pauvre femme qui ne sait que t’aimer ! — Oh ! que ce jour vienne tôt ! Il me tarde que nous habitions ensemble. — Ne me caresse pas ainsi, Passereau, je me meurs, tu vas me tuer !

— Te tuer, belle homicide ! ce serait grand dommage.

— Oui, car c’est une chose rare qu’une femme qui vous aime pour vous, rien que pour vous.

— Comme toi, est-ce pas ?

— Épargne ma modestie.

— Car c’est une chose rare qu’une femme sincère, naïve et fidèle comme toi.

— Tu me ferais rougir.

— Prends garde, on ne rougit que de pudeur ou de honte !

— Mon Dieu ! que ce soir tu me traites brusquement ; quelle politesse brutale, quelle ré serve ! — Quand je t’embrasse, ou quand je te caresse, c’est comme si je te touchais d’un fer rouge, tu frissonnes. — Peut-être as-tu quelque chose contre moi ? ai-je pu te blesser, ai-je pu te déplaire, mon amour ? Il faut parler, il faut dire ce que tu as sur le cœur ; épanche ton chagrin ; je suis ton amie, il ne faut rien me cacher, je te consolerai.

— Poison et orviétan, tout à la fois !

— Que veux-tu dire ! — Tu vois bien que tu te caches de moi ; je te fais souffrir, je te gêne. — Mon Dieu, quel mystère ! — Parle-moi, parle-moi, je t’en prie ! dis ma faute, je la réparerai, dussé-je en mourir ! — Tu m’en veux ? — On m’aura calomniée, il y a des gens si pervers !…

— Oui, c’est vrai, mon amie, ce n’est pas que je le croie, on t’a calomniée. Des méchants t’ont noircie, ils ont dit que tu me jouais, que tu m’étais joyeusement infidèle. Mais je t’affirme que je ne les crois point, c’est un infâme mensonge !

— Bien infâme !… Il faut que tu aies bien peu de confiance en moi, il faut que tu aies de moi une misérable estime, pour que quelques paroles qu’on aura débitées te changent tant et si subitement à mon égard, et te jettent dans un pareil trouble.

— On m’a dit que tu étais volage, mais je t’affirme que cela ne me trouble point.

— C’est peu libéral de ta part. On viendrait faire sur toi les rapports les plus admissibles, comme les plus honteux, je ne voudrais pas même les entendre. Tu n’as pas de confiance en moi, Passereau !

— Si, si, ma belle, je t’apprécie.

— Moi, ton amie, moi te tromper, jamais ! mais je t’aime, je t’aime au-dessus de tout ! Passereau, tu es mon Dieu ! Nous sommes liés l’un à l’autre par un serment plus sacré que tous les serments faits à la face des hommes ; et je trahirais ce serment, moi ! peux-tu croire cela, Passereau ? Ingrat ; injuste, tu m’outrages ! — Que t’ai-je donc fait ? qui a pu m’avilir à tes yeux ? je suis une femme d’honneur, Passereau, saches-le ! Mais quel infâme a pu m’accuser de libertinage !… Moi, cloîtrée, retirée, n’usant pas de la liberté que généreusement tu me laisses ; non, non, Passereau, crois-moi, je suis digne de toi, je suis innocente ! j’en prends le ciel à témoin ! Forte de ma conscience, je ne chercherai pas à me laver de cette sale calomnie. — Si tu savais combien je t’aime, si tu comprenais l’étendue de mon amour pour toi ? Je t’aime tant, je t’aime tant ! plutôt que de trahir mon devoir et ma foi, plutôt que de te trahir, je me tuerais !

— Oui ! plutôt la mort que l’ignominie.

— Oh ! tu m’effraies, ne me regarde pas ainsi ! Tes yeux, comme des prunelles de tigre, roulent dans l’ombre.

— Ma bonne, voudrais-tu venir avec moi, j’ai bien envie de faire un voyage ? je suis ennuyé de Paris.

— Quand cela ?

— Au plus tôt. — Partons demain si tu veux ? allons à Genève.

— Demain, dimanche ? je ne puis.

— Pourquoi, qui te retient ?

— Rien, seulement j’ai promis d’aller dîner chez un parent, si je manquais il s’en fâcherait beaucoup.

— Partons lundi, partons dans la semaine.

— Non, mon ami, je suis bien fâchée, mais je ne puis encore ; j’ai promis à des parents d’aller passer quelques jours chez eux, aux environs de Paris. Je ne puis m’en dispenser sous quelques prétextes que ce soit.

— Tu ne veux pas ?

— Je ne puis. — Mon Passereau, ta figure devient épouvantable ! Pourquoi me froisses-tu le cou comme cela ? tu me frappes, tu me fais mal !

— Pardon, pardon, je m’oubliais ; ce sont des crispations ; je souffre, j’ai soif !

— Retournons à la maison, je t’en prie. — Si tu venais à tomber en défaillance, que ferais-je de toi, ici ? Quel serait mon embarras !

— Tiens, mon amie, avant de partir, pour me désaltérer, va me cueillir quelques fruits à ces espaliers qui couvrent ce mur, là-bas, au bout de cette allée de framboisiers, tu me feras bien plaisir.

— Mon Dieu ! Passereau, comme tu trembles en me parlant ; tu souffres donc beaucoup ?

— Oui !…

— N’est-ce pas cette allée ?

— Oui, va droit et sans crainte.

À peine Philogène eut-elle fait quelques pas qu’elle disparut dans les ténèbres. — Passereau s’étendit de tout son long, prêtant l’oreille contre terre, écoutant dans une effroyable anxiété. — Tout à coup Philogène jeta un cri déchirant, et l’on entendit un bruit sourd comme celui d’un corps humain qui fait une chute, un grand bruissement d’eau agitée et des gémissements qui semblaient souterrains. — Alors Passereau se leva avec les convulsions d’un démoniaque et se précipita à toutes jambes dans l’allée de framboisiers. — À mesure qu’il approchait, les cris devenaient plus distincts. — Au secours ! au secours ! — Brusquement il s’arrête, s’agenouille et se penche rez terre sur un large puits. — L’eau, tout au fond, était remuée ; de temps en temps, quelque chose de blanc reparaissait à sa surface, et des plaintes épuisées s’échappaient. — Au secours, au secours, Passereau, je me noie ! — Courbé, silencieux, il écoutait sans répondre, comme penché sur un balcon, on écoute une lointaine mélodie. — Les gémissements peu à peu s’éteignaient. — Alors, avec une voix forte, grossie encore par l’écho du puits, Passereau hurla : — Tu veux du secours, ma belle ? c’est bien, attends ! je vais dire au colonel Vogtland qu’il t’apporte un Arétin !

Philogène répondit par une plainte râlée affreusement. — Elle flottait encore à la superficie, déchirant de ses ongles la muraille ruinée : — Passereau, alors, avec un grand effort, détacha et fit tomber sur elle, une à une, les pierres brisées de la margelle.

Tout redevint silencieux, et morne comme une vision funèbre ; toute la nuit, il passa et repassa sous les tilleuls. VIII

Fin très naturelle


Chapitre qui peut paraître surabondantet dont aurait pu se passer le lecteur ;quand je dis lecteurje parle hypothétiquementcar il serait présomptueux à moi de penser en avoir un seulfût-ce même un Russe ? Mais sans luil’histoire de Passereau aurait été immorale ; il faut toujours que le crime reçoive un châtiment.

 

Le petit homme rouge avait sonné cinq heures et demie à l’horloge du château des Tuileries, car le petit homme rouge a reparu depuis peu avec le nouvel hôte et son maistre des maçonneries. Passereau se promenait sous la forêt de marronniers : pour tuer l’attente, il avait pâturé deux ou trois grands journaux fort indigestes. Notre bel écolier s’ennuyait considérablement en ce damné lieu, continuellement assailli par certains schismatiques et forcé d’essuyer les déclarations d’amour de ces bourgeois de Gomorre. Enfin il vit un homme accourir en toute hâte au piédestal du sanglier de marbre, puis le tourner et le pourtourner tendant le cou et regardant de tous côtés avec un air maussade et capot.

Ce quidam, grand et gros, enveloppé d’une houppelande bleue, orné d’une figure insignifiante coupée en deux par une énorme moustache, portait des éperons qu’il faisait sonner d’impatience et une longue cravache dont il se caressait les os des jambes. Passereau l’ayant considéré un instant et toisé du regard comme un cheval en foire, s’approcha de lui et le salua :

— Vous attendez quelqu’un, monsieur ?

— Que vous importe, jeune homme !

— Il m’importe beaucoup.

— Vous exercez une profession peu honorable, monsieur, croyez-vous que je ne vous ai point aperçu tout à l’heure me moucharder ?

— Vous attendez une femme, n’est-ce pas ?

— Non, monsieur, un hermaphrodite.

— Vous faites à contretemps le joli cœur.

— Gringalet !

— Il est vrai, monsieur, que ma corpulence n’égale pas la vôtre, et que dans la balance d’un boucher vous pèseriez plus que moi : mais votre grosse voix et vos grands ossements ne m’épouvantent pas. Croyez-moi, la seule domination est celle de l’intelligence, et la vôtre, monsieur, me semble fort mal confectionnée.

— Quel est ce doux ramage ?

— Convenez-en, le fait n’a rien de honteux, vous attendez une fille, mademoiselle Philogène, mais vous attendez en vain, à moins d’un miracle, et les miracles sont passés de mode, elle ne viendra pas, c’est moi qui, sur ma tête et mon sang, vous l’affirme.

— En tout cas, ce n’est pas vous qui l’en empêcheriez !

— Ne jurez de rien, monsieur le colonel Vogtland. 

— Qui vous a dit mon nom ? Triple escadron ! ceci me surpasse.

— Vous comptiez ne trouver ici qu’un sanglier de marbre, et vous en trouvez deux, dont un vif, prêt à vous faire bonne guerre ?

— Non, monsieur, je ne trouve qu’un sanglier et un porc.

— Vous me donnez le choix des armes.

— Vous aussi vous avez un point d’honneur ? Tout s’en mêle. Vous jouez au soldat ; mon enfant, vous voulez faire le ferrailleur. Vous tombez mal et bien, vous ferez avec moi un rude apprentissage !

— Assez de ce ton de protectorat, vous me faites pitié, tout sabreur que vous êtes.

— Triple escadron ! le calicot s’insurrectionne.

— Ne m’approchez pas, monsieur le carabinier, vous puez l’écurie !

— Gringalet ! si je ne me retenais à quatre, je te souffletterais de ma botte !

— Regardez-moi bien, croyez-vous que je tremble ? Un homme vaut un homme ; ignorez-vous ce que peut la volonté ? — Votre empereur, dont frissonnant vous baisiez les semelles, comme moi, vous allait au nombril ! — Oh ! nous ne sommes plus au temps où le soudard primait dans le monde et calottait le citoyen, au temps où l’on ôtait sa pipe devant un recru en sentinelle. — Vous vous battrez avec moi !

— Vous le voulez, je me battrai : c’est-à-dire, traduction littérale, je vous tuerai.

— Qui sait ? ce sont les mauvais barbiers qui balafrent. — À demain matin ; quel rendez-vous ? Boulogne ou Montmartre ?

— Montmartre.

— Quelle heure ?

— La vôtre.

— Huit heures.

— Soit. — Quoique tout homme vaille son homme, comme vous disiez fort élégamment tantôt, je n’aime pas les anonymes : serait-il possible de savoir qui vous êtes ?

— Passereau.

— Votre état ?

— Écolier.

— Triple escadron ! la maigre solde !

— Si nous ne devions nous battre à mort, j’apporterais ma trousse et vous offrirais mes services pour votre pansement ; mais si vous désiriez par hasard qu’après votre trépas je vous ouvrisse et je vous embaumasse, veuillez me regarder comme, honorifiquement, votre serviteur dévoué.

— Monsieur est médecin ? nous sommes confrères.

— Je le suis de beaucoup de gens.

— Monsieur est carabin ?

— Monsieur est carabinier ?

— Mais, triple escadron ! elle ne viendra pas, la donzelle !

— Je ne présume pas.

— Peut-être ai-je eu tort de m’emporter sitôt ? Peut-être étiez-vous envoyé de Philogène pour m’avertir qu’elle ne pouvait se trouver au rendez-vous ? Peut-être est-elle malade ?

— Très malade.

— Peut-être êtes-vous son médecin ?

— Oui, son médecin.

— Je vous demande mille pardons de vous avoir si mal traité, j’ignorais…

— Demain matin, à huit heures, à Montmartre !

— Mais, de grâce, dites-moi, comment va-t-elle ! Que lui est-il arrivé ? est-elle en grand péril ? 

— Quelle arme prendrons-nous ?

— Je vous supplie, répondez-moi, vous êtes cruel, vous, son médecin ! Pour une insulte faite sans connaître, pour une insulte dont je vous demande pardon ; répondez-moi, est-elle en danger de mort ? est-elle à l’agonie ? Que je cours… Répondez-moi donc ! si vous saviez combien je l’aime !…

— Si vous saviez combien j’en suis aimé !

— C’est ma maîtresse.

— C’est ma maîtresse !

— Elle, Philogène ?

— Elle, Philogène.

— Triple escadron !

— Tribunal de Dieu !

— J’en suis anéanti !…

— J’en suis émerveillé. — Ayant intercepté votre agréable poulet, je viens, en son lieu, vous demander de quel droit, depuis trois mois qu’elle était à moi, ma seule amie, vous êtes survenu dans mes amours ?

— Dites-moi, d’abord, depuis deux ans que je l’entretiens, de quel droit vous survenez dans les miennes ?

— Quoi, vous l’entreteniez ? 

— Oui ! de beaux et bons écus ayant cours.

— Ah ! l’infâme… — J’ai bien fait…

— Qu’avez-vous fait ?

— Rien.

— Jurez-moi, car il faut que je sache à quoi m’en tenir, que vous êtes depuis trois mois son amant heureux.

— Je le jure par le Christ ! — Mais jurez-moi aussi que depuis deux ans vous êtes son entreteneur heureux.

— Je le jure par Martin Luther !

— Calomnie !

— C’est vous qui mentez !

— Je ne dis pas que vous n’ayez pas tenté l’escalade, mais vous avez été débouté.

— Je ne dis pas non plus que vous n’ayez battu en brèche, mais assurément vous en avez été pour vos frais de siège.

— Quelle arme choisissons-nous, décidément ?

— Décidément vous voulez vous battre ? — À coup sûr, pour vous venger de ses rigueurs ?

— Non, de ses faveurs.

— Gascon !

— Mirliflore ! — Vous croyez donc qu’on peut impunément venir arracher de mes bras ma bien-aimée ? Oh ! vous vous abusez fort, monsieur le céladon tardif ! — Vous étiez venu semer de l’ivraie dans mon champ. — Vous étiez venu, sans doute, mendier de l’amour pour de l’or. — Cette femme est à moi, je la garderai, je la veux, j’en ai besoin, je la défendrai contre tout agresseur, je la maintiendrai ! Mort à quiconque viendra, comme vous, braconner sur ma terre ! — Vous vous battrez, monsieur le colonel !

— Je vous tuerai.

— Nous connaissons votre réputation funestement célèbre. Mais comme je ne sais pas manier l’épée et que d’ailleurs je suis myope et ne puis tirer le pistolet, je vous prierai de vouloir bien vous en remettre au hasard !

— À votre aise : d’autant plus que je n’aime pas l’assassinat et ce serait vous assassiner : quel que soit votre courage, la lutte serait inégale ; que faire contre une adresse infaillible ? — Le hasard peut seul balancer les chances, je m’en réfère au hasard. — Mais réfléchissez, mon cher ami, il me déplaît d’aller sur le terrain pour un léger motif : je vous dirai, franchement, que je n’ai point de véhément désir de vengeance ; je ne vous hais point, et si vous voulez simplement m’assurer que vous renoncez à jamais à toutes poursuites d’amour auprès de Philogène et à venir troubler ma possession, je m’en fie à votre parole d’honneur, car je vois que vous êtes un homme d’honneur, tout sera dit, tout sera fait : voulez-vous ?

— Vous goguenardez. — Jamais ! nous sommes deux cavaliers pour une cavale : qu’elle soit au survivant.

Plus tard vous ne m’accuserez point ; comme vous, je vais avoir une volonté immuable, et ne demandez pas grâce et miséricorde, je serai féroce.

— Qu’elle soit au survivant ! Voulez-vous tirer au blanc et au noir, un pistolet chargé et l’autre pas ?

— Je n’aime pas cela.

— À pile ou face ?

— C’est par trop écolier.

— Savez-vous quelque jeu ?

— Non.

— Ni moi non plus, alors la chance est égale, jouons notre vie. 

— Bravo ! mais auquel ?

— Aux dames ou aux dominos ?

— Soit. Allons au prochain café.

— Non, à demain.

— Demain, demain ! on ne doit jamais remettre cette sorte d’affaire.

— Il faut que j’aille dîner.

— Je ne puis vous laisser partir, je m’attache à vos pas. Vous iriez maltraiter Philogène. Vidons de suite la querelle.

— Il faut que j’aille dîner.

— Allons dîner, où allez-vous ? Je vous suivrai.

— Au premier restaurant, là, au coin, rue Castiglione. Voulez-vous accepter ?

— Merci, chacun son écot.

Là-dessus, se dirigèrent vers la rue de Rivoli, notre écolier et notre soldat, ou notre soldat et notre écolier, je laisse à chacun la faculté de donner la préséance à qui bon lui semblera suivant son goût et sa prédilection. Vit-on jamais couple d’hyménée mieux assorti entrer chez un traiteur, faisant nopces et festins ? Un gros ossu, d’une stature hyperbolique — qui aurait pu servir d’observatoire, Dieu en soit loué ! à feu Mathieu Lemsberg –, un tueur par l’épée ; c’est l’époux d’une part. — Un petit minois, enfantin et joliet, qui aurait pu faire un charmant docteur à l’usage des dames, un tueur par Broussais ; c’est l’époux d’autre part. — Comme pour une partie fine ils s’enfermèrent dans un cabinet très particulier, je suis sûr qu’il en vint de mauvaises pensées dans l’esprit du garçon. Ceci nous montre qu’il ne faut point s’arrêter aux apparences. Gardons-nous de jugements téméraires, il est si facile de prendre, ainsi que dans cette occurrence, des gens qui vont se couper la gorge, pour des gens qui vont se l’embrasser.

— Ce repas, pour l’un de nous deux, sera le dernier, sera le viatique, dit alors Passereau ; il convient de le faire copieux, sans nul égard pour les ordonnances somptuaires de feu très constant roi Henri deuxième, que lui-même sans doute outrepassa souventefois en l’honneur de madame Diane, et qu’à plus solide raison, nous pouvons bien enfreindre en l’honneur de madame la mort.

— Je comprends, vous voulez, comme on dit à la caserne, que nous fassions un mâchon soigné, cela me chausse assez bien : j’y tope. — Pour vous préparer au grand acte qui va suivre, pour vous procurer de l’aplomb et de l’audace, vous voulez vous salpêtrer le cerveau, c’est très adroit ! C’est comme je pratiquais à ma première campagne ; quand la journée devait être chaude, je me reconsolidais avec une armure interne de champagne mousseux.

— Non, ce n’est pas pour cela, car je suis résigné à quitter la vie ; je serais même chagriné s’il advenait que je gagnasse.

— Moi de même.

— Et je vous demanderai, si le cas échoit en votre faveur, de ne point me faire de politesse et de me tuer sans remords.

— Moi de même. — Car la vie, à vous dire vrai, commence à me peser constitutionnellement. Le troupier sans guerre, c’est la désolation des désolations ; c’est un médecin sans épidémies ; c’est un Coitier sous Louis XI.

— Voulez-vous bien, s’il vous plaît, nous dispenser de barbarisme et laisser le c de maître Coictier.

— Coictier ! Ah ! par exemple, c’est cela un barbarisme ! mon cher ami, il faudrait avoir une gueule de fer blanc pour prononcer ce nom si cruellement gaulois ; d’ailleurs, Casimir Delavigne, dans sa tragédie en cinq actes et en vers français, a dit partout Coitier.

— Belle autorité ! que votre rimeur du Hâvre de Grâce !

— Morveux ! — Taisez-vous, vous m’insultez en la personne de ce nourrisson chéri des neuf sœurs, des neuf muses, des Piérides !

Hélas ! pour l’honneur du corps, il était temps que le carabinier achevât son festin ; sa conversation prolixe et volubile devenait presque aussi claire que le Victor Cousin, presque aussi savante que le Raoul Rochette, presque aussi chinoise que le Rémusat, presque aussi anglaise que le Guizot, presque aussi chronologique que le Roger de Beauvoir, presque aussi artiste que le de Lécluse, et pour l’immoralité en bas de soie, c’était du scribouillage tout pur !

Il s’était, outre mesure, bourré le torse, langage d’atelier.

Le fait est qu’il avait une capacité vraiment académique, et sauf les représentants du peuple, il n’y a guère que les chameaux qui eussent pu, avec quelques chances, entrer en lice avec lui ; et, dans l’état où il se trouvait, il aurait pu entreprendre avec sécurité la traversée du désert ; je ne dis pas de Sahara, parce que je hais le pléonasme. Ceci est une facétie à l’usage de la société asiatique de Paris ; il est bon quand on fait des plaisanteries orientales de l’en prévenir ; il est bon, avec un semblable parterre, d’avertir des endroits risibles.

Dans un coin du cabinet qu’ils appelaient le cimetière, le carabin et le carabinier avaient empilé les bouteilles défuntes, et Dieu sait combien avait été contagieuse la mortalité.

Les voilà ! les voilà ! par les rues, les ruelles, les impasses, les places, les carrefours, encombrés de voitures et de passants ; les voilà ! les voilà ! par la boue, les pavés, les immondices, les bornes, les ruisseaux, les filles de joie, les voilà ! Comme ils folâtrent nos deux hommes ! Les voilà ! Ils s’en vont, compère et compagnon, et comme dirait un paveur ou un membre de l’académie des Inscriptions qui ferait une docte citation, les voilà qui s’en vontainsi qu’Orchestre et Pilastre. — À propos d’Oreste et Pilade, voulez-vous une recette pour faire un vaudeville à grand succès ; 1° il faut y parler au moins treize fois de ces deux classiques amis ; 2° au moins une fois de la cupuncture ; 3° au moins trois fois de l’honneur français et de Napoléon ; 4° ne pas oublier deux ou trois balourdises sur les romantiques, et surtout ne pas manquer de leur faire dire que Jean Racine est un polisson, et de faire des bons mots sur ce gueux de Gœthe et sur Chat-qu’expire ; 5° exalter Molière et Corneille, que surtout on ne doit pas avoir lus, pour s’en faire un manteau à l’aide duquel on puisse passer à la barrière du public, comme ces veaux qu’on entre en fraude, en leur mettant une blouse et une casquette. Le tout en français de M. Drouineau et en bouts rimés du vieux marquis de Chabannes ; si je dis le marquis de Chabannes, c’est que je sais qu’il n’est pas spadassin, et comme je n’aime pas le duel, ce qui ne veut pas dire que je n’aime pas à déjeûner, je fais le moins possible de personnalité dangereuse, et jamais, ainsi que Boileau, je ne pousserai l’audace jusqu’à appeler un chat un chat. 

Arrivés au café de la Régence, vite, ils demandèrent un jeu de dominos — voici le moment fatal ! — Dieu, car il n’y a pas de hasard, même aux dominos, va décider dans sa sagesse qui des deux doit mourir, du carabin ou du carabinier.

Vogtland parfois était morgue comme un caporal instructeur, et parfois volontiers assez expansif.

— Double six, douze, 1812 ; c’est juste l’année où j’ai eu l’avantage de perdre mon vénérable père.

— Pas de niaiseries, colonel, jouons gravement, grogna Passereau, et surtout ne mettez pas les dominos à l’envers.

Notre écolier était rêveur et concentré, et racorni en boule sur lui-même, comme certain poète contemporain, ou comme un petit cochon d’Inde qui a froid.

Une galerie de bourgeois s’arrondissait autour de leur table et prenait intérêt à leurs jeux. Si ces braves gens avaient pu se douter de ce qui se décidait là, certes, ils auraient été terriblement effrayés et auraient pris leur parapluie ou celui d’autrui, et se seraient enfuis à toutes jambes, s’ils n’avaient été œdémateux ou podagres.

Vogtland, comme un compagnon du devoir, habitué à boire tout au litre, qui entre par hasard au café, un jour de bamboches, avalait sa dix-septième demi-tasse quand la partie se termina à son avantage. — Passereau à cette fin sourit agréablement.

— Allons, partons de suite, dit-il, je suis pressé d’en finir.

— Quelle mort préférez-vous ?

— Faites-moi sauter le caisson.

— Bien. Je vais entrer rue de Rohan, dans mon hôtel, pour y prendre mes pistolets. Marchez lentement, je vous rejoindrai ; où allons-nous, aux Champs-Élysées ?

Vogtland reparut bientôt ; silencieux, ils suivirent la grande avenue et passèrent la barrière de l’Étoile. À quelques maisons plus loin que la taverne du napolitain Graziano, où l’on mange d’excellents macaronis, ils se détournèrent de la route et descendirent dans les prés en contrebas de la chaussée — il était grande nuit. Là, ayant longé quelque temps un mur de clôture : —Arrêtons-nous ici, dit Passereau, nous sommes assez bien, ce me semble.

— Vous trouvez ?

— Oui !

— Êtes-vous prêt ?

— Oui, monsieur, armez, surtout pas de délicatesse, vous êtes un lâche si vous tirez en l’air.

— N’ayez pas peur, je ne vous manquerai pas.

— Ajustez-moi à la tête et au cœur, s’il vous plaît ?

— Avec plaisir : mais appuyez-vous sur le mur pour ne point reculer, et comptez une, deux, trois ; à la troisième, je ferai feu.

— Une, deux ; — attendez, nous avons joué notre vie pour une femme ?

— Oui !

— Elle appartient au survivant ?

— Oui !

— Écoutez bien ce que je vais vous dire et faites-le, je vous prie : la volonté d’un mourant est sacrée.

— Je le ferai !

— Demain matin, vous irez rue des Amandiers-Popincourt ; à l’entrée, à droite, vous verrez un champ terminé par une avenue de tilleuls, enclos par un mur fait d’ossements d’animaux et par une haie vive, vous escaladerez la haie, vous prendrez alors une longue allée de framboisiers, et tout au bout de cette allée vous rencontrerez un puits à rase terre.

— Après ?

— Alors, vous vous pencherez et vous regarderez au fond.

Maintenant faites votre devoir, voici le signal, — une, deux, trois !…

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