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poésie 98LECTURES

L'inutilité de la parure

Cesse, je t’en supplie, aimable fille, de te montrer à moi si parée ; épargne un cœur qui t’appartient tout entier ; ne l’accable pas par ta beauté ! Cesse de surcharger tes attraits d’ornements superflus : l’art ne peut rien ajouter à tant d’appas. À quoi bon arranger avec tant de soin ta tête et tes cheveux ? ta tête est si belle par elle-même, tes cheveux en désordre me plaisent tant ! Pourquoi ce ruban de soie qui tient captive ta blonde chevelure ? près de ses tresses dorées, pâlit la soie la plus brillante. Pourquoi multiplier les boucles qui couronnent ta tête ? abandonnés à la nature, tes cheveux ont tant de charmes. Je ne puis concevoir pourquoi tu portes un voile d’or : ton front nu a plus d’éclat que l’or. Ton oreille est chargée d’or et de pierreries ; et cependant, nue, ton oreille est préférable à la rose nouvelle. Tu empruntes au pastel un coloris éblouissant, et cependant ton teint est, par lui-même, plus brillant que le pastel. Un collier, en forme de croissant, étincelle sur ton cou de neige, et, sans cette parure, ton cou est ravissant. Tu couvres d’un voile jaloux ta gorge d’albâtre, et ta gorge repousse le voile qui la couvre. Pour empêcher ta robe de flotter, tu emprisonnes ta taille dans les nœuds d’une ceinture : ta taille est l’objet de ma vénération, même lorsque ta robe est flottante.

Dis-moi : pourquoi cet anneau et cette pierre précieuse qui entourent tes doigts délicats, quand la pierre reçoit tout son prix du doigt qui la porte ? Il n’est point de parure qui puisse ajouter à tes charmes naturels, et tu n’es déjà que trop belle, pour mon malheur ! Cesse, par des agréments d’emprunt, de vouloir paraître trop belle : ne l’es-tu pas déjà par tes propres attraits ? Ce n’est pas pour moi que tu dois avoir recours à tant de soins : comme si, pour t’aimer, j’avais besoin d’y être contraint par la violence ! Mon penchant me porte à t’aimer, et je ne combats pas cette douce inclination. Je ne t’aimerais pas davantage, quand tu serais la déesse des fleurs.

Tes yeux le disputent d’éclat aux rayons qui entourent Jupiter, et les traits de sa foudre pâliraient aux feux que lancent tes prunelles. Rien dans l’univers de plus brillant que le soleil ; et cependant, près de toi, le soleil est pâle et sans clarté. Ton cou est plus blanc que la neige nouvellement tombée, que la neige dont le soleil n’a point encore altéré la blancheur. Ton front, ta poitrine, ressemblent à du lait, au lait d’une chèvre qu’on vient de traire, à son retour du pâturage. Les parfums balsamiques que répand une forêt au printemps sont moins doux que ton haleine, et le plus frais jardin n’a rien qui te soit préférable. Les suaves couleurs d’une prairie, même lorsqu’elle est émaillée de fleurs, n’approchent pas de ta beauté. Le blanc troène ne peut t’égaler ; le lis qui s’élève sur un vert gazon s’avouerait vaincu par ton éclat. La rose, avant même d’être détachée de son buisson épineux, n’égale point l’incarnat de tes joues. La violette épanouie et dans toute sa gloire, quand on ose la comparer à toi, n’a plus rien que de vulgaire.

Hélène, et Léda sa mère, ne pourraient supporter le parallèle, quoique l’une ait séduit Pâris, et l’autre Jupiter : et pourtant Léda força Jupiter à se déguiser sous le plumage d’un cygne ; Hélène fit prendre les armes à tous les rois de l’Asie ! Léda, les cheveux flottants sur son cou d’albâtre, tressait des guirlandes de fleurs pour la déesse d’Argos ; Jupiter parcourait alors la voûte céleste : il l’aperçut du haut d’un nuage, et, pour elle, se métamorphosa en oiseau. Quand tu joues au milieu de la foule de tes compagnes, dont tu sembles la reine, étoile resplendissante au milieu de tes jeunes satellites, si, du haut des cieux, le puissant Jupiter t’apercevait, il ne rougirait pas de déposer à tes pieds sa divinité. La beauté d’Hélène et ses puissants attraits furent la proie du Troyen Pâris, qui l’emporta au delà des mers. La Grèce conjurée arma mille vaisseaux pour la reprendre ; mille voiles volèrent à sa poursuite. Si le ravisseur phrygien t’eût vue si belle, il t’eût enlevée, soit sur son navire, soit sur son coursier. La guerre de Troie dura dix ans entiers ; mais cette guerre, si on l’eût faite pour toi, un seul mois eût suffi pour la terminer. À mon avis, la fille de Léda méritait moins que toi qu’Ilion, pour la garder, devînt la proie des flammes, et, pour toi, Priam eût eu plus de raison de ne pas regretter la perte de son empire. Si, la robe retroussée, les cheveux flottants, l’arc en main, les bras nus, comme Diane la chasseresse, et accompagnée d’un chœur de dryades, tu poursuivais de tes traits les sangliers fougueux, et qu’un dieu te rencontrât errante au milieu des forêts, il te prendrait pour une véritable divinité.

Lorsque trois déesses se disputèrent le prix de la beauté, et prirent Pâris pour leur juge, son choix préféra Vénus aux deux autres ; et, sur trois, deux se retirèrent vaincues. Ah ! si, te joignant alors à ces trois rivales, tu te fusses offerte la quatrième à cette épreuve, Pâris eût adjugé le prix à la quatrième ; et si la pomme devait être la récompense de la plus belle, elle aurait été la tienne.

Celui-là porte un cœur de fer, qui peut voir sans émotion tes célestes appas et l’incarnat brillant de tes joues. S’il est un mortel insensible à tant de charmes, je le convaincrai sans peine d’être né d’un chêne ou d’un rocher.