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Triomphe de la chasteté

Le poète se console de n’avoir pas été épargné par l’Amour, en voyant que les dieux et les hommes les plus grands ne le furent pas davantage. Il explique que si Laure a été épargnée par l’Amour, c’est que ce dieu n’a pas pu faire autrement. Puis il décrit le combat de l’Amour contre Laure. Il raconte la victoire remportée par Laure sur l’ennemi commun et la confusion de ce dernier. Il cite le nom de quelques dames qui assistèrent au triomphe de Laure et désigne le lieu où elle a triomphé. Il dit comment Scipion raccompagna jusqu’à Rome au temple de la Pudeur, à qui elle consacra les dépouilles de la victoire ; comment elle mit l’Amour en prison et à qui elle en confia la garde.
Quand je vis domptée sous un même joug et en un même lieu la superbe des Dieux et des hommes que le monde regarde comme des divinités,

Je pris exemple sur leur malheureux sort, faisant profit du mal des autres pour me consoler de mes mésaventures et de mes propres douleurs.

Car si je vois Phébus et le jouvenceau d’Abidos, l’un honoré comme Dieu, et l’autre simple mortel, frappés d’un même trait et atteints d’une même blessure ;

Et si je vois, prises dans un même filet, Junon et Didon qui fut poussée à la mort par son pieux amour pour son mari et non pas pour Enée, comme on le croit généralement, Je ne dois pas me plaindre d’avoir été vaincu, moi jeune, imprudent, désarmé et livré à moi-même. Et si Amour n’a point enchaîné mon ennemie,

Ce n’est pas encore une juste raison pour que je me plaigne ; car je l’ai vu par suite réduit en un tel état, que je n’eus pas à en pleurer, tellement les ailes et la faculté de voler lui avaient été enlevées.

Une plus grande rumeur n’est pas produite par deux fiers lions qui se heurtent de la poitrine, ou par deux éclairs ardents qui se font faire place par le ciel, la terre et la mer,

Que celle que je vis produire par Amour lorsqu’il s’ébranla avec toutes ses forces contre celle dont je parle. Elle, de son côté, fut plus prompte que la flamme ou que le vent.

Le bruit est moins grand et moins terrible, quand l’Etna est secoué plus violemment par Encelade, ou quand Scylla et Charybde sont en colère,

Que ne fut le bruit produit par le premier choc de ce douteux et grave combat ; et je ne crois pas que je sache et que je puisse le dire.

Chacun des assistants cherchait les endroits élevés pour mieux voir ; et l’horreur de l’aventure avait rendu immobiles les cœurs et les yeux.

Ce vainqueur, qui avait attaqué le premier, tenait dans sa main droite la flèche et dans son autre main l’arc, dont il avait déjà tendu la corde à son oreille.

Jamais un léopard, libre dans la forêt, ou venant de rompre sa chaîne ne courut si rapidement au passage de la biche qui fuit,

Qu’il n’eût paru ici lent et tardif, tellement Amour fut prompt à frapper, et le visage étincelant du feu dont je brûle tout entier. 

La pitié et le désir combattaient en moi ; il m’eût été doux d’avoir une telle compagne de captivité, et dur de la voir périr d’une telle façon.

Mais la vertu qui n’abandonne jamais les bons, montra à quel point ont tort ceux qui la délaissent et se plaignent d’autrui.

Car jamais maître d’armes ne fut si habile à éviter un coup, ni nocher si prompt à détourner un navire d’un écueil pour le faire entrer au port,

Que ce beau visage fut prompt à se recouvrir d’un intrépide et honnête bouclier contre le coup si rude et si funeste à qui ose l’attendre.

Je me tenais dans l’attente, et les yeux fixés sur l’issue du combat, espérant que la victoire resterait à celui à qui elle était d’habitude, et dans mon désir de ne plus être séparé de ma dame,

Comme celui qui veut démesurément une chose l’a écrite, avant même de parler, sur le front et dans les yeux,

J’allais dire : « — Mon Seigneur, si tu es vainqueur, enchaîne-moi avec celle-ci, si tu m’en crois digne ; et ne crains pas que jamais je ne me sauve d’ici. — »

Quand je le vis si plein de rage et d’indignation, si courroucé que les plus grands génies, à plus forte raison le mien qui est si petit, succomberaient à le dire.

Car déjà sur cette froide honnêteté étaient venus s’éteindre ses traits d’or, allumés au feu de l’amoureuse beauté et trempés dans le plaisir.

Jamais ne déployèrent une valeur aussi vraie, Camille ni les autres amazones qui marchaient au combat, ayant seulement conservé le sein gauche. César montra moins d’ardeur à Pharsale contre son gendre, que celle-ci n’en montra contre celui qui brise toutes les cottes de mailles.

Toutes ces illustres vertus étaient armées pour elle — ô troupe glorieuse ! — et se tenaient par la main, deux à deux.

Honnêteté et Vergogne étaient en tête, noble couple de vertus divines qui la rendent si supérieure aux autres femmes.

Bon sens et Modestie suivaient les deux premières ; Prestance et Gaieté formaient le corps de bataille ; Persévérance et Gloire se tenaient à l’arrière-garde. En dehors, et tout autour, se voyaient Bel-Accueil, Prévoyance, Courtoisie, Pureté, Crainte d’infamie, Désir d’honneur ;

Pensées mûres en un jeune âge, et — accouplement si rare en ce monde — Chasteté unie à Beauté suprême.

C’est ainsi escortée qu’elle s’avançait contre Amour ; et elle fut si bien secondée par la faveur du ciel et par les âmes bien nées dont je parlerai tout à l’heure, que son adversaire ne put supporter l’éclat de sa vue.

Je lui vis enlever mille et mille fameuses et chères dépouilles, et arracher des mains mille glorieuses palmes de victoire.

Il dut paraître moins étrange à Annibal, après tant de victoires, de tomber tout d’un coup vaincu par un jeune Romain.

Ce grand Philistin, devant qui tout Israël tournait les épaules, dut tomber avec moins de rage dans la vallée de Térébinthe,

Au premier coup de pierre du jeune garçon hébreu ; et de même Cyrus, en Scythie, dut trouver moins dur de succomber sous la vengeance mémorable de la veuve dont on avait tué le fils,

Comme un homme sain, qui s’étonne et se plaint de tomber subitement malade ; ou comme un homme surpris dans une action honteuse, qui cache ses yeux dans ses mains,

Tel était Amour et pis encore ; car la crainte et la douleur, la honte et la colère étaient imprimées tout d’un trait sur son visage.

La mer ne frémit pas si fortement quand elle se courrouce, ni Inarimé quand Typhée se plaint, ni Mongibello quand Encelade soupire.

Je passe ici sous silence les choses grandes et glorieuses que je vis et que je n’ose dire ; j’en viens à ma Dame et à ses autres compagnes au-dessous d’elle.

Elle était vêtue ce jour-là d’une robe blanche ; elle avait à la main le bouclier dont Méduse ne put supporter la vue. Il y avait là une colonne d’un beau jaspe,

À laquelle, au moyen d’une chaîne de diamant et de topaze, trempée dans le Léthé, en usage jadis chez les femmes, mais qui ne l’est plus aujourd’hui,

Je la vis lier Amour. Puis elle lui infligea un tel traitement, que cela suffit bien pour tirer vengeance de mille autres méfaits. Pour moi, j’en fus content et satisfait.

Je ne pourrais faire entrer dans mes rimes les bienheureuses vierges sacrées qui se trouvaient présentes ; Calliope, Clio et les sept autres muses, ne le pourraient même pas.

Je parlerai seulement de quelques-unes qui sont au plus haut sommet de la vrai honnêteté ; parmi elles, Lucrèce marchait la première, à main droite. 

L’autre était Pénélope. Elles avaient brisé les traits, l’arc et le carquois de cet insolent, et lui avaient arraché les ailes.

Virginie venait après, suivant son père farouche, armé d’indignation, de pitié et de son épée, qui changea la condition de sa fille et de Rome,

Rendant la liberté à l’une à l’autre. Puis venaient les Tudesques qui, par une mort cruelle, conservèrent leur barbare honneur.

La juive Judith, sage, chaste et courageuse ; et cette Grecque qui se précipita dans la mer pour mourir pure et fuir un sort rigoureux.

Ce fut au milieu d’elles et de quelques autres âmes illustres, que je vis triompher de celui que j’avais vu triompher d’abord de l’univers entier.

Parmi les autres, je vis la pieuse jeune vestale qui courut avec confiance au Tibre, et, pour se disculper de toute infamie,

Porta dans un crible l’eau du fleuve jusqu’au temple ; je vis aussi Ersilia avec ses Sabines, troupe dont le nom remplit tous les livres.

Puis je vis, parmi les étrangères, celle qui voulut mourir pour son cher et fidèle époux, et non pour Énée.

Que le vulgaire ignorant se taise là-dessus ; je veux parler de Didon, qui courut vers la mort, poussée par l’honneur et non par un futile amour, comme la renommée le dit.

Enfin, je vis une femme qui se renferma à l’étroit sur la rive de l’Arno pour conserver son honneur ; mais cela ne lui réussit pas, car la force l’emporta sur sa belle résolution.

Le triomphe de Laure était arrivé à l’endroit où les ondes salées battent les murs de Baia. C’était pendant la douce saison. Il prit à main droite et aborda en terre ferme.

De là, passant entre le mont Barbara et l’Averne, antique séjour de la Sibylle, il s’en alla droit à Linterne.

Dans une si étroite et si solitaire bourgade était le grand homme à qui l’Afrique a donné son nom, parce que le premier il l’entr’ouvrit jusqu’au vif avec son épée.

Là, la grande nouvelle du triomphe de Laure, triomphe qui n’était pas diminué à être vu de près, plut à tous ; et la plus chaste était ici la plus belle.

Et il ne déplut pas de suivre le triomphe d’un autre, à celui qui, si ce qu’on en croit n’est pas un vain bruit, n’était né que pour triompher et pour commander.

Ainsi nous arrivâmes à la cité souveraine, et nous allâmes tout d’abord à ce temple consacré par Sulpicia pour chasser de son esprit une flamme insensée.

Puis nous passâmes au temple de la Pudeur, qui allume en tout cœur noble les honnêtes désirs, et dédié non à la plèbe, mais à la race patricienne.

Là, la belle victorieuse étala les glorieuses dépouilles ; là elle déposa les lauriers sacrés de sa victoire.

Et le jouvenceau Toscan, qui ne cache point les blessures que lui fit un fer non suspect, fut commis à la garde de l’ennemi commun,

Ainsi que plusieurs autres, qui avaient fait à Amour une éclatante résistance. Et mon compagnon, du mieux qu’il sut, me dit le nom de quelques-uns d’entre eux,

Parmis lesquels je vis Hippolyte et Joseph.