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poésie 100LECTURES

Malheureux moi

Malheureux moi, je ne sais où porter mon espérance qui a été si souvent trompée. Car s’il n’est personne qui m’écoute avec pitié, pourquoi jeter au ciel de si fréquentes prières ? Mais s’il arrive qu’on ne me refuse plus de finir ces tristes plaintes avant que je meure, qu’il ne déplaise point à mon maître que je le prie de nouveau de pouvoir dire un jour librement parmi l’herbe et les fleurs : j’ai une juste raison de chanter et de me réjouir.
Il est bien juste que je chante quelquefois après avoir soupiré si longtemps ; car je ne commencerai jamais assez tôt pour égaler par mes rires tant de douleurs déjà subies. Et si je pouvais faire que quelques-uns de mes doux chants procurassent le moindre plaisir aux beaux yeux que j’adore, je serais le plus heureux des amants. Mais plus heureux encore si je pouvais dire sans mentir : ma Dame m’en prie, c’est pourquoi je veux chanter.
Vains pensers, qui m’avez ainsi peu à peu conduit à tant espérer, sachez que ma Dame a un cœur d’émail, si dur que je ne puis y pénétrer. Elle ne daigne pas regarder si bas que de se soucier de nos paroles ; le ciel ne le veut pas, et je suis déjà las d’avoir combattu cette résistance. Aussi, de même que mon cœur s’endurcit et devient féroce, je veux être amer dans mes chants.
Que dis-je ? où suis-je ? Et qui donc m’égare, si ce n’est moi-même et la surabondance de mon désir ? Oui, si je parcours le ciel de cercle en cercle, je ne vois aucune planète qui me condamne à pleurer. Si un voile mortel obscurcit ma vue, en quoi est-ce la faute des étoiles ou des belles choses ? C’est en moi que réside ce qui jour et nuit m’oppresse, depuis que m’a enivré le plaisir de sa douce vue et de son beau regard suave.
Toutes les choses dont le monde est embelli, sortirent bonnes des mains du Maître éternel ; mais moi, qui ne pénètre pas si profond, je suis ébloui par la beauté qui se montre à moi. Et si parfois je retourne à la vraie splendeur, mon œil ne peut en supporter l’éclat. Ainsi l’a rendu débile sa propre faute, et non pas le jour que je le dirigeai sur l’angélique beauté « en la douce saison du printemps. »