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poésie 168LECTURES

De pensée en pensée, de montagne en montagne

De pensée en pensée, de montagne en montagne, Amour me conduit ; car je trouve tous les chemins fréquentés contraires à la tranquillité de la vie. Si, sur ma plage solitaire, se trouve un ruisseau ou une source, si entre deux monts une ombreuse vallée est assise, c’est là que s’apaise l’âme troublée. Et suivant qu’Amour l’excite, elle rit, pleure, tremble ou se rassure. Et le visage qui la suit, où qu’elle le mène, se trouble ou se rassérène, et reste peu de temps dans un même état. C’est pourquoi, à cette vue, un homme qui aurait quelque expérience d’une telle vie, dirait : celui-ci brûle et ne se doute pas de son état.
Par les monts altiers et par les forêts sauvages je trouve quelque repos ; tout endroit habité est ennemi mortel de mes yeux. À chaque pas, naît un penser nouveau au sujet de ma Dame, et souvent le tourment que je souffre à cause d’elle se tourne en jeu ; et c’est à peine si je voudrais changer cette vie douce et amère à la fois, car je dis : Amour te réserve peut-être encore pour un meilleur temps ; peut-être, tandis que tu te tiens toi-même pour peu de chose, es-tu cher à une autre ; et je passe outre en soupirant : Pourrait-ce bien être vrai ? Et comment, et quand ?
Parfois je m’arrête là où quelque pin élevé ou quelque coteau étend son ombre, et alors sur le premier rocher que je rencontre, je retrace par la pensée son beau visage ; quand je reviens à moi, je vois ma poitrine baignée de larmes de tendresse, et je dis : hélas ! où es-tu, et de qui es-tu séparé ! Mais aussi longtemps que je peux tenir mon esprit vagabond fixé sur la première pensée, et m’oublier moi-même dans cette contemplation, je sens Amour de si près, que de sa propre erreur mon âme est satisfaite. Je vois Laure en tant d’endroits, et si belle, que si mon erreur pouvait durer, je ne demanderais rien de plus.
Plus d’une fois – qui me croira ! – je l’ai vue dans l’onde claire et sur l’herbe verte ; dans le tronc d’un hêtre, dans une blanche nuée, si belle que Léda aurait avoué que sa fille lui était inférieure en beauté, comme l’étoile que le soleil efface avec ses rayons. Et plus est sauvage l’endroit où je me trouve, plus déserte est la rive, plus ma pensée se la représente belle. Puis, quand la réalité dissipe cette douce erreur, je m’assieds à l’endroit même, froid et comme une pierre morte sur une pierre vivante, à la façon d’un homme qui pense, et pleure et écrit.
Un désir intense me pousse d’habitude à monter jusqu’au pic le plus élevé et le plus dégagé, où l’ombre d’aucune autre montagne ne puisse frapper. De là, je me mets à mesurer des yeux mes souffrances, et entre temps, versant des larmes, je condense sur mon cœur un douloureux nuage, alors que je regarde devant moi et que je pense à la distance qui me sépare du beau visage qui est toujours si près et si loin de moi. Puis, je médis tout bas : que fais-tu, hélas ! peut-être là-bas on soupire maintenant à cause de ton absence. Et dans cette pensée mon âme respire plus librement.
Chanson, par delà ces Alpes, là où le ciel est plus pur et plus joyeux, tu me reverras sur les bords d’un ruisseau d’eau courante, où l’on sent le frais parfum d’un petit laurier odoriférant. Là est mon cœur, et celle qui me le déroba ; c’est là seulement que tu pourras voir mon image.