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poésie 156LECTURES

Le songe

Une nuit, de Morphée ayant subi les chaînes,
Je fis ce songe douloureux :
Au flanc sud d’un coteau pendait un bois de chênes,
Sombre asile d’oiseaux nombreux.
Un val était au bas, tapissé de verdure,
Et d’une eau plaintive arrosé.
J’allais, cherchant le frais, dans la forêt obscure ;
Mais l’air m’y suivait embrasé.
Voici que m’apparut, broutant, l’herbe fleurie,
Une génisse à blanche peau :
La neige a moins d’éclat, quand, fraîchement durcie,
Elle étale un vierge manteau :
Et moins pure est du lait l’écume frémissante
Sous la main qui trait la brebis.
Un taureau, calme époux, près la bête paissante
Se coucha sur le vert tapis.
Or, tandis qu’il rumine et des premières herbes
De nouveau s’enfle, ainsi trônant,
Le sommeil le saisit, et ses cornes superbes
Vers la terre vont s’inclinant.
Soudain, en croassant, une corneille glisse
Des cieux, s’abat sur le gazon,
Mord trois fois au poitrail l’éclatante génisse,
En fait voler maint blanc flocon,
Celle-ci, vacillant, quitte enfin place et maître ;
Mais noir demeure son poitrail.
À peine a-t-elle au loin vu d’autres taureaux paître
(Au loin paissait du gros bétail),
Qu’elle bondit vers eux, à leur troupe se mêle
Et prend sa part d’un sol choisi.

« De nos songes, ô toi, l’interprète fidèle,
S’ils sont vrais, que veut celui-ci ? »
Dis-je, le jour venu. Le fidèle interprète
Me répondit, pesant bien tout :
« Ces feux, devant lesquels tu battais en retraite,
Ce sont les feux dont ton cœur bout.
Cette blanche génisse est ta blanche maîtresse,
Toi, son époux au large front ;
Et l’agile corneille, à la pointe traîtresse,
C’est la vieille qui la corrompt.
La génisse au départ peint ta belle volage
Fuyant tes bras, ton doux réduit ;
Vois dans ces coups de bec, ces points noirs, sombre image,
Que l’adultère la détruit. »

L’interprète se tut : d’un mort j’eus le visage ;
Devant mes yeux régna la nuit.