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poésie 74LECTURES

À un fleuve qui, grossi tout à coup, l’empêchait de se rendre auprès de sa belle

Fleuve, aux bords obstrués de limoneux roseaux,
Arrête, je cours chez ma dame !
Tu n’as ni pont, ni barque où l’on puisse, sans rame,
Par un câble franchir les eaux.
Hier ton urne était pauvre, et je passai d’emblée,
Mouillant à peine mes talons.
Riche à présent des flots des voisins mamelons,
Roule en grondant ton eau troublée.
Que sert m’être hâté, n’avoir pris nul repos ?
Pourquoi nuit et jour ce voyage,
S’il faut qu’ici j’attende, et si l’autre rivage
Trop tard m’admet, piètre héros ?
Que n’ai-je, en ce moment, les ailes de Persée,
Lorsqu’il ravit un masque affreux,
Ou que n’ai-je ce char aux grains miraculeux
Dont fut la terre ensemencée !
Des poètes anciens ce sont là jeux d’esprit :
Nul n’a vu, ne verra ces choses.
Toi, fleuve, – et qu’à ce prix toujours tu nous arroses ! –
Débordé, rentre dans ton lit.
Tu ne pourras porter les publics anathèmes,
Si tu retiens des pieds d’amant.
Tout fleuve aux amoureux doit aider galamment :
L’Amour brûla les fleuves mêmes.

De la nymphe Mélie Inachus, sauf erreur,
Sous la glace adora les charmes.
Ô Xanthe, Troie encor des Grecs bravait les armes,
Quand Néère fixa ton cœur.
Et qui donc fit courir, si ce n’est Aréthuse,
L’agile Alphée en maint canton ?
Pénée à l’œil de Xanthe en Phtiotide, dit-on,
Cacha la promise Créüse.
Te nommerai-je Asope entraîné par Thébé,
De cinq filles future mère ?
Achéloüs, où sont tes deux cornes ? À terre I
Leur dard sous Hercule est tombé.
Déjanire obtint là ce que n’eût fait Alcide
Pour nul pays Étolien,
Le Nil, aux sept canaux, qui dérobe si bien
Sa source en la zone torride,
Dans ses gouffres ne put éteindre d’Évadné
Le souvenir toujours vivace.,
Enipe, en un lit sec pour que Tyro l’embrasse,
Refoula son cours étonné.

Je ne t’oublierai point, toi qui, de roche en roche,
Cours baigner l’Argienne Tibur,
Toi qu’émut Ilia, quoique en haillons, l’œil dur,
La joue en sang, elle t’approche.
Pleurant les torts d’un oncle et de Mars l’attentat,
Pieds nus, Ilie errait farouche.
Le Fleuve l’aperçoit de son humide couche,
Se dresse, et, rauque potentat :
« Quel désespoir, dit-il, te pousse vers nos berges,
Ô fille de Laomédon ?
Pourquoi seule marcher ? d’où naît cet abandon ?
Qu’as-tu fait du bandeau des vierges ?
Pourquoi d’amers ruisseaux inonder tes grands yeux,
Meurtrir ton flanc d’un bras sauvage ?
Il est de roc, de fer, celui qu’un beau visage
Éploré – laisse dédaigneux.
Ilia, calme-toi : mes palais te désirent,
Mes flots t’aimeront ; calme-toi.
À cent nymphes et plus tu dicteras ta loi,
Car cent et plus ici respirent.
Ne me méprise pas, doux rejeton Troyen.
Mes dons passeront mes promesses. »
Ilie, alors baissant sa tête aux longues tresses,
De tièdes pleurs couvrit son sein.
Trois fois elle veut fuir, trois fois le bord l’enchaîne ;
La peur paralyse ses pas.
Enfin, de l’ongle encore attaquant ses appas,
En ces mots s’exhale sa peine :
« Plût aux dieux qu’on m’eût mise au tombeau paternel
Au temps de ma fleur virginale !
D’hymen que parle-t-on ? Criminelle vestale,
D’Ilion je souille l’autel.
Qu’attends-je ? d’adultère en tous lieux on me traite.
Périsse avec moi mon affront ! »
Elle dit, et, sa robe ayant voilé son front,
Dans l’eau rapide elle se jette.
Le lubrique Anio la reçut dans ses bras ;
On croit qu’elle devint sa femme.
Toi-même assurément quelque belle t’enflamme,
Mais Sylvain cache vos ébats...

Je parle, et dans ton lit l’onde à l’onde s’ajoute ;
Pour sa masse il est trop mesquin.
Que t’ai-je fait ? Eh quoi ! mettre à ma joie un frein,
Brutalement barrer ma route !
Encor si légitime et noble tu coulais,
Si ton nom valait en ce monde :
Je ne t’en sais aucun... empruntée est ton onde ;
Tu n’as ni sources ni palais.

Ta source, c’est la pluie ou la neige fondue,
Présents de la froide saison.
L’hiver, tu n’es qu’un cours surchargé de limon,
L’été, qu’une aride étendue.
Quel voyageur alors, à ta coupe buvant,
Put dire : « A jamais qu’on t’honore ! »
Tu vas, rude aux troupeaux, aux champs plus rude encore :
Les plaint-on, je me plains avant.

Fou ! je lui racontais les tendresses des Fleuves ;
J’ai honte à ces grands noms cités.
Comment, à voir sa mine, Inachus, Nil vantés,
Vous ai-je évoqués comme preuves ?
Récolte, vil torrent, pour prix de mes épreuves,
Des hivers secs, de secs étés !