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poésie 104LECTURES

À l'eunuque Bagoas

Gardien de ta maîtresse, ô Bagoas, écoute
Un bref mais utile sermon.
Hier je remarquai la belle sur ma route,
Sous le portique d’Apollon.
Amoureux aussitôt, par écrit je l’implore
« Je ne puis, » dit-elle en tremblant.
« Tu ne peux ! Et pourquoi ? » lui demandai-je encore.
« Mon eunuque est trop vigilant. »
Si tu fais bien, crois-moi, n’inspire pins de haine ;
De tout despote on veut la mort.
Son mari même est fou : quoi ! défendre un domaine
Qui pour sa garde est assez fort ?
Laissons-le se livrer à son aveugle flamme,
Croire chastes de tels appas.
D’un peu de liberté, toi, fais jouir sa femme ;
Libres d’autant seront tes pas.

Ensemble conspirez : l’esclave alors commande.
Crains-tu ce jeu, feindre est permis.
Ces billets, lus à part, sa mère les lui mande ;
Ces inconnus sont des amis.
Au lit va-t-elle voir malade bien portante,
Figure-toi le mal certain.
Tarde-t-elle : de peur d’une ennuyeuse attente,
Ronfle, la tête dans ta main.
Mais les rites d’Isis, ce qu’au Cirque on peut faire,
Jamais n’en cherche le détail.
Un complice toujours gagne gros à se taire :
Pourtant est-il moins dur travail ?
Il plaît, n’est plus frappé, vit en gras majordome ;
Les autres gisent, vil troupeau.
L’époux voit par ses yeux, et, rois tous deux, en somme,
De madame ils trouvent tout beau.
Vainement un mari prend l’air sombre et rebelle,
Par ses baisers femme obtient tout.
Mais il faut que parfois l’adroite te querelle,
Feigne des pleurs, te pousse à bout.
Toi, l’accusant de torts aisément réfutables,
Détourne alors la vérité.
À ce prix, les honneurs, les cadeaux profitables,
Puis ta complète liberté.

Traîtres et délateurs, chargés de fers, languissent
Au fond des cachots, tristement.
Tantale a soif dans l’eau, de ses mains les fruits glissent ;
Sa langue a causé ce tourment.
Argus, tyran d’Io, tombe à la fleur de l’âge ;
Io, délivrée, est aux cieux.
D’un inceste j’ai vu châtier avec rage
Le rapporteur audacieux.
Certe il méritait plus, car il fit deux victimes,
Femme avilie, époux en deuil.
Un mari n’aime pas le récit de tels crimes :
Sévère, en tout cas, est l’accueil :
S’il reste indifférent, la plainte est inutile ;
Épris, il vous doit son malheur.
D’ailleurs, malgré les faits, prouver n’est pas facile :
Belle a son juge en sa faveur.
Eût-il tout vu lui-même, il la croira fidèle,
Condamnant son propre regard ;
Et si la dame pleure, il pleurera comme elle,
En s’écriant : « Sus au bavard ! »
Duel inégal ! Vaincu, tu subis mille outrages,
Tandis qu’elle, on va l’embrassant.