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À Grécinus : on peut fort bien aimer deux belles à la fois

Oui, c’est toi qui niais, il m’en souvient, Grécine,
Qu’on pût nourrir un double amour.
Désarmé par ton fait, j’aime, et je m’en chagrine,
J’aime deux femmes en ce jour.
Charmantes l’une et l’autre, elles sont chambrières.
Leur art se confond à mes yeux.
Elles ont à l’envi des beautés singulières,
Et me plaisent à qui mieux mieux.
Comme au choc de deux vents oscille une carène,
Cet amour mixte me combat.
Érycine, pourquoi doubler encor ma peine ?
N’était-ce point assez d’un bât ?
Qu’a donc besoin l’ormeau de parures nouvelles,
Le ciel d’astres, la mer de flots ?
Mieux vaut pourtant brûler que languir loin des belles :
À mes ennemis de tels lots !
Pour eux les lourds sommeils sur une froide couche,
Les repos, veufs de doux exploits ;
Mais moi, que me réveille Éros, maître farouche,
Que mon lit tremble sous deux poids !
Qu’une seule maîtresse à son aise m’épuise :
Ne le peut-elle, ayons-en deux.
Des membres secs, mais forts, soutiendront l’entreprise ;
Sans embonpoint, je suis nerveux.
À la lampe, d’ailleurs, Volupté rendra l’huile.
Nul tendron ne m’a vu noué :
Souvent, après les jeux d’une nuit difficile,
J’ai, dès l’aube, en plein rejoué.

Heureux ceux qu’ont perdus ces passes mutuelles !
Oh ! puissé-je, un jour, y mourir
S’expose le guerrier aux sagettes cruelles,
Qu’un sang versé l’aille ennoblir ;
Qu’en cherchant la fortune, au sein de l’onde amère
Boive l’avare corrompu :
Pour moi, je veux, Cypris, blanchir sous ta bannière,
Et périr en tendre vaincu.
Je veux qu’en me pleurant l’on grave sur ma pierre :
« Il est mort comme il a vécu. »