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La Caillette

La Caillette !... ce joli nom vous trouble et vous surprend, très curieuse Lectrice ! — Le temps passe, bouleversant toutes les modes et changeant la fortune des mots. — La Caillette !... L’adorable qualificatif trop tôt désusité ! — Combien de choses, d’une quintessence toute féminine, il exprime ! que de parfums voluptueux il évoque ! de quels gracieux et aimables commérages il se fait l’écho, ce mot jaseur qui est dans le génie et dans la tradition de notre langue depuis l’époque de la Ligue et qu’employèrent tour à tour, avec tant d’à propos , d’Aubigné, Montesquieu, Voltaire, Diderot et Rousseau ! — La Caillette ! c’est mieux ici qu’un terme heureux, car ce mot résume dans sa plus haute et sa plus mignonne expression le type gracieux, évaporé et fripon de la femme du xviiie siècle.

Ne retrouvons-nous point encore partout dans l’histoire anecdotique de nos mœurs, du salon au boudoir, de la ruelle au couvent, la Caillette et son gentil caquetage ; ce babil sans consistance, ponctué de soupirs sans conviction, cette incohérence perlée du discours, ce ramage rieur et heurté qui fit vibrer la physionomie mutine de ces exquises créatures, dont nous adorons aujourd’hui l’image dans ces peintures aux encadrements rococo ou dans ces délicats pastels affadis qui se reflétoient jadis dans des trumeaux tout brillants de clarté ?

La Caillette, ce fut cette Poupée ensorcelante et minaudiére, que M. de Bibiena nous présenta si ingénieusement dans un joli conte allégorique ; ce fut aussi le modèle de cette bergère en pâte tendre, qui sourit, toujours victorieuse, sous les blancheurs rosées du vieux Saxe. Ce fut enfin la femme idéalement usagée, tout aussi bien la petite-maîtresse à vapeurs que Faîtière et fraîche dévote reposée, ce fut la Françoise dans la grâce de ses charmes et les charmes de sa grâce la plus délicieusement anémiée, ce fut cette folle enchanteresse et babillarde dont l’aimable désordre et les airs chiffonnés étoient le suprême du goût lorsque la fureur de la mode tyran- nisoit sa cervelle d’oiseau.

La Caillette, l’intraduisible mot !… Écoutez plu- tôt ce gazouillis de caille ou de cailleau dans les parloirs monastiques où la sœur tourière vient d’in- troduire un tendre Chevalier qui distille déjà à tra- vers la grille toutes les friandises amoureuses de la langue à l’oreille de sa maîtresse recluse ! Que de petites phrases câlines, affectées qui bruissent dans le silence, mollement attiédies comme en un confes- sionnal mystérieux. C’est le cailletage d’une caillette embéguinée.

D’autre part, voyez dans ce salon cette coquette renversée qui flûte son rire derrière l’éventail et qui répond aux espiègleries d’un petit prêtre rose comme Chérubin : Pour Dieu ! Vabbè, vous êtes (Tune folie qui ne ressemble k rien ! — prêtez attention aux qui- proquos de cette divine et vous conviendrez qu’elle sait comme personne mettre en relief de jolies baga- telles tout en les noyant dans des fadeurs où sont employées toutes les guimauves de l’Univers.

La Caillette, — tous les don Juan et aventuriers d’amour nous en ont parlé avec des soupirs attendris, des petits regrets étouffés, avec de& souvenirs encore tièdes et des expressions caressantes et musquées ; le maréchal duc de Richelieu, ce grand chasseur et mangeur de Caillettes roses et dodues, Duclos dans ses Confessions du comte de ***, Casanova dans l’orgie de ses Mémoires à la cantharide, Crébillon le fils dans ses exquis dialogues d’alcôve, Marivaux dans ses comédies poudrées et à travers cette Vie de Marianne qu’on ne lit plus, Restif dans ses Contem- poraines et ses Nuits de Paris, le marquis de Carac- cioli dans ses babioles littéraires, La Morlière dans Angola, tous les féministes du xvme siècle, tous ceux qui ont aimé chiffonner de la prose galante et à luxurioser leur esprit ont compris et décrit les charmes mignons de la Caillette, de ce joli monstre produit des superficialités de l’époque.

Duclos cependant a écrit : « Une femme de ce caractère n’a ni principes, ni passions, ni idées. Elle ne pense point et croit sentir ; elle a l’esprit et le cœur également froids et stériles. Elle n’est occupée que de petits objets et ne parle que de lieux com- muns, qu’elle prend pour des traits neufs. Elle rappelle tout à elle ou à une minutie dont elle sera frappée. Elle aime à paroître distraite et se croit nécessaire, la tracasserie est son élément ; la parure, les décisions sur les modes et les ajustements sont son occupation. Elle coupera la conversation la plus importante pour dire que les taffetas de l’année sont effroyables, et d’un goût qui fait honte à la nation. Elle prend un amant comme une robe, parce que c’est l’usage. Elle est incommode dans les affaires etennuyeuse dans les plaisirs. La Caillette de qualité ne se distingue de la Caillette bourgeoise que par certains mots d’un meilleur usage et des objets diffé- rents ; la première vous parle d’un voyage de Marly et l’autre vous ennuie du détail d’un souper du Marais, Qu’il y a d’hommes qui sont caillettes ! »

Ce croquis à main levée de Fauteur d’Acajou et Zirphile est à la fois un peu superficiel et trop poussé au noir ; les historiens de la Femme au xviii0 siècle sont plus justes à l’égard de la caillette : « Ce qu’on pourroit, disent-ils, appeler l’âme du xvm6 siècle, la mobilité, la vivacité, tout ce mouve- ment de petites grâces, tout ce bruit de petits riens, c’est l’âme même de la caillette, La caillette repré- sente en elle le dédain du monde qui l’entoure pour le sérieux de la vie, le sourire dont il couvre tout, sa peur des choses graves, des devoirs pesants, sa manie d’être toujours à voltiger sur ce qu’il dit, ce qu’il fait, ce qu’il pense. Idées courtes, réflexions qui sautent, folies volantes, passe-temps légers, l’étourderie de la tête et du cœur, elle a le fond, tous les dehors, l’affection de l’inconsistance et de la légèreté évaporée. Elle reflète, elle affiche la nou- velle philosophie de son sexe, son horreur de toute pensée commune, grossière, bourgeoise, gothique, son détachement de tous les préjugés dans lesquels les siècles précédents avoient fait tenir le bonheur, les devoirs, la considération de la femme. Son idéal en toutes choses et de tous côtés est fait de petitesses, de brièveté, d’agrément : il le lui faut piquant, si l'on peut dire, et comme taillé sur la grandeur et la longueur d’une brochure à la mode. Une récréation courante qu’on prend, qu’on feuillette et qu’on rejette, il n’est que cela pour parler à son imagination. On croiroit voir dans cette création factice la poupée modèle des goûts de cette civilisation extrême. Ce ne sont que jacasseries, minauderies, gentillesses raffinées. Ilya dans toute sa personne comme une sorte de corruption exquise des sentiments et des expressions ; à force de se travailler, elle arrive à personnifier en elle « cette quintessence du joli et de l’aimable » qui est alors dans les personnes la perfection de l’élégance, comme il est dans les choses l’absolu du beau. Elle dégage d’elle-même, ainsi que d’une grossière enveloppe, un nouvel être social auquel une sensibilité plus subtile révèle tout un ordre d’impressions, de plaisirs et de souffrances inconnus aux générations précédentes, à l’humanité d’avant 1700. Elle devient la femme aux nerfs grisés, enfiévrée par le monde, les paradoxes des soupers, le bruit des jours et des nuits, emportée dans ce tourbillon au bout duquel elle trouve cette folle et coquette ivresse des grâces du xvra* siècle : le Papillotage, un mot trouvé par le temps pour peindre le plus précieux de son amabilité et le plus fin de son génie féminin. » Cette longue analyse de la Caillette, bien que trop contournée et alambiquée peut-être, se peut considérer comme la plus exacte définition qu’on en ait faite. Disons-le : la Caillette fut avant tout la femme à la mode, c’est-à-dire la victime du bon ton et des grâces du jour. Pour se conserver au niveau de la société où elle vouloit vivre, il lui fallut agir en automate et ne se mouvoir que par ressorts, ne connoître d’âme, selon le livre a la mode, que ses yeux, sa langue et ses doigts, étaler ses diamants, porter en premier la dernière étoffe fabriquée chaque année à Lyon, avoir l’équipage le plus brillant et le mieux vernissé, se donner des laquais de grande taille et de belle figure ; les nommer de noms coquets ; crier à l’un : La Verdure, holà, mes chevaux ! — Dire langoureusement à l’autre : La Rose, je ne suis céans que pour le comte ! se tenir au courant des nouveautés dont on parle, feindre des vapeurs k tout instant, avoir grande toilette le matin, se montrer dans le même jour à plusieurs spectacles, paraître à toutes les promenades et sans cesse se présenter partout souriante, lumineuse, sémillante, vive, libertine, emportée ou langoureuse. C’est bien de la Caillette enfin que l’on put dire :

Un joli corps, peut-être une âme, Un rien agréable et charmant. Le mot d’honneur est sa chimère Et la brise son élément. Dans cette vie excédante, la pauvresse déployoit plus de courage qu’une comédienne ; il lui falloit se faire un langage tout de superlatifs pour ne pas déchoir de son rang de dame de qualité ; aussi par- loit-elle du souper divin de la veille, de la beauté miraculeuse d’une fille d’Opéra, de la dernière aventure de Mme ***, son ennemie jurée, de la sympathie d’organe de tels acteurs en vogue qui l’avoient sub- juguée, et, faisant l’agréable sur tous sujets, savoir dans les vis-à-vis avec un tendre cavalier mêler le sérieux avec le badin et rire ou se fâcher avec art et à propos, joindre un certain ton de hauteur à une mièvre politesse, et s’écrier dans les cahots du chemin, en repoussant une attaque : Mon cher, vous êtes d’une noirceur abominable ! ou encore : Mar- quis, finissez ; qu’est-ce cela, je vous prie ! »

La Caillette, cette élégante Joncée, délicate et toujours plus vivante à mesure qu’elle se montre plus mourante ou malade à périr, est bien dans ce xvni6 siècle superficiel, où toute une génération d’écervelés se ruoit au plaisir, la femelle de ce débile petit-maître pour qui le temps étoit si pré- cieux, comme on le voit d’après le joli tableau si originalement détaillé qui suit :

« On se lève à midi, on se lave, on se pâte, on se parfume, on se mire, on gronde, on s’habille, on raconte à son valet de chambre ses bonnes ren- contres, ses pertes au jeu, et on lui fait un discours pathétique pour rengager à trouver trente ou qua- rante louis dont on a réellement besoin. On descend ; on s’élance dans une voiture ; on va jeter quelques billets ; on passe de là à un dîner qui conduit jusqu’à quatre heures ; on prend du café ; on badine avec un chien ; on agace un perroquet ; on persifle quelque jolie femme jusqu’au moment de la Comédie ; on y court ; on écrase la populace ; on se place sur le théâtre ; on lorgne tout le monde ; on sort brusque- ment, on va s’enfoncer à l’Opéra, jusqu’à ce qu’il finisse ; ensuite au jeu ou à quelque tête-à-tête ; enfin on soupe. Trois heures sonnent ; on maudit son cocher qui est ivre ou qui n’est pas encore venu, on rentre en jurant ou en chantant ; on prend un bonnet de nuit tout en dentelle et tout fontangé ; on passe une chemise à manchettes à double rang ; on s’aban- donne, tout endormi, à un lit magnifiquement volup- tueux ; Picard tire les rideaux ; Saint-Louis éteint les bougies ; le valet de chambre s’approche, de- mande quelle sera l’heure du réveil. Déjà on dort et on doit dormir ainsi jusqu’à midi, parce que c’est le bon ton. »

La vie de la Caillette coquette n’est-elle pas identiquement la même que celle de ce banal petit- maître ? — Voyons un peu le sémillant Caraccioli, le marquis auteur du Livre.aux quatre couleurs, qui va nous mettre en scène fort gentiment notre héroïne :

« Elle a arrangé toute sa vie avec un art et une prévoyance si admirables que rien n’est plus déli- cieux que le tissu des quarts d’heure qui forment la chaîne de ses beaux jours. Elle sonne le matin la cloche aux vapeurs ; car elle en a autour de son lit pour tous ses besoins et pour toutes les maladies. Des domestiques viennent en foule et aussitôt notre dame, voluptueusement malade, reprend toute son âme dans un bouillon délicieux ; bouillon ambré, bouillon plus excellent que l’ambroisie même.

« Après cette opération, sa santé revient peu à peu : on sourit trois fois ; on demande des nouvelles du temps, on jette un œil à demi ouvert sur un livre tout joli ; on en lit deux lignes, et l’on cause ensuite une demi-heure. Le médecin entre, tâte le pouls, .qu’il trouve toujours un peu ému, vérifie la régula- rité du battement du cœur, tient quelques propos badins et raconte quelques historiettes de la veille. Enfin, l’heure de se lever arrive, c’est-à-dire midi : on se laisse aller entre les bras de deux femmes de chambre, qui transportent l’idole sur une magni- fique délassante. Là, on bâille quatre à cinq fois ; on ferme encore l’œil, comme si on vouloit sommeiller, car l’usage est qu’on a toujours besoin d’une heure pour se reposer, lorsqu’on en a dormi dix. On se réveille tout de nouveau ; on demande un miroir, et bientôt on s’écrie qu’on est laide à faire peur ; on change de décoration ; on passe une robe de perse ; on se pâte, on se fait tortiller les cheveux, et l’on répand des parfums à profusion. Les couleurs se présentent à la vue ; on se barbouille avec le pinceau et l'on se rend rouge comme la crête d’un coq ; on applique quelques mouches ; on se nettoie les dents ou l'on en ajoute trois postiches, mais qui paroissent dans tout leur naturel. Telle est la matinée des beaux jours de la Dame en question, si vous ajoutez qu’on baise un serin, qu’on caresse un chien, que, d’intervalle en intervalle, on gronde une femme de chambre, et qu’enfin on donne un coup d’éventail, mais coup tout mignon sur les doigts indiscrets d’un abbé poupin qui assiste régulièrement à la toilette et qui veut trop tirer parti des écarts d’un peignoir volage.

« Le Dimanche, notre aimable personne marmotte quelques oraisons, mais avec une vitesse incroyable, et ne s’entendant pas elle-même. Ce jour est pour les spectacles. Le Lundi se passe toujours en visites ; le Mardi en repas ; le Mercredi est livré tout entier aux promenades, et le Jeudi à un petit voyage à la Cour ; le Vendredi coule agréablement dans la société des gens d’esprit, des hommes à bons mots et des poètes à épigrammes ; enfin, le Samedi ne manque jamais d’apporter la migraine, et l’on a besoin d’une journée de cette espèce, car elle sert à chasser les importuns et à ne laisser entrer que les personnes que Madame veut voir.

« Cet arrangement, du moins comme on l’aura remarqué, laisse à la maladie des intervalles. Il n’y a qu’un jour dans la semaine et quelques quarts d’heure tous les matins qui lui soient réservés, et c’est autant qu’il en faut pour avoir des indisposi- tions à la mode. J’aime beaucoup mieux cette rou- tine, car on sait à quoi s’en tenir et l’on n’a pas la douleur d’étendre une dame crier, au milieu de son jeu, qu’elle se meurt et que tout est perdu, comme cela arrive à tant de dames qui ne sçavent pas dis- tribuer leurs journées. »

Ne nous voilà-t-il pas admirablement renseignés, d’une manière claire et succincte à la fois, dans cette langue charmante, spirituelle et concise qui est le propre des écrivains, même de second ordre, au siècle dernier ? Impossible de tracer un tableau qui reste mieux en tête, qui soit plus expressif et plus démonstratif. Tous les ouvrages sur le xvuie siècle, toutes les analyses amarivaudées, les portraits, les dissertations, les études où chevauche la vanité d’un commentateur ou d’un historien, tous les essais hérissés de recherches ne valent pas le xvin0 siècle lui-même, qui est assez près de nous, assez palpitant encore, pour se montrer à notre temps dans toutes ses manifestations, grâce à sa littérature qui a fouillé, remué, mis au jour sous mille formes originales ou des plus hardies les moindres coins, les petits retraits de sa vie sociale, de sa politique, de son art et de son libertinage. Voici donc la Caillette conduite au premier plan de la scène ; on la voit, on la contourne du regard, on la palpe même dans sa morbidesse toute harna- chée de grâces, avec ses lèvres souriantes, ses assas- sines au coin de l’œil, ses joues peintes comme les roues d’un carrosse et ses petits bâillements sac- cadés qui dénotent l’ennui fade dans lequel elle ôe meut. Il me faut montrer cependant la galante per- fide, la rouée divine, cette princesse Lumineuse qui semble se nourrir d’un coulis d’œufs de colibri, cette petite-maîtresse maniérée et minaudière par étude, à l’heure où elle fait l’essai de ses charmes parmi l’assemblée bruissante de ses soupirants.

Une jolie femme de bon ton avoit régulièrement chaque matin deux toilettes. L’une au sortir du lit ou peu après le court demi-sommeil sur la délas- sante, —celle-ci, pleine de mystère et soigneusement interdite à l’indiscrétion, est telle que nous l’a fri- ponnement reproduite Baudouin en une estampe connue. — Elle se passoit dans le huis clos, parmi l’activité des soubrettes préparant le bain, les lo- tions, les cosmétiques, les essences, les pommades, les huiles, les vinaigres, les poudres, les savonnettesi les rouges, les mouches, les sachets, le fard, le lait virginal, les corsets piqués avec les fines herbes de Montpellier et tous les opiats qu’Esculape met au service de Psyché. Ici l’art avoit à dompter la na- ture, l’embellis soit, la surpassoit en corrigeant ses torts. On voyoit l’eau de la reine de Hongrie, l’eau de fraises ou de myrte, d’œillet ou de jasmin, les essences d’ambre, de bergamote, de] néroli, de roses, de lavande, de fenouil, les esprits de cerise, de cochlearia, de romarin, les huiles d’amandes, de lys, de noisette, de pavot, de storax ou de tartre ; les vinaigres rosat, de Vénus, des quatre voleurs ; les pommades de mille-fleurs, à la violette, à la jon- quille, à la tubéreuse, au cédrat, à la frangipane ; les savonnettes de Bologne, la cire épilatoire, les bandeaux gras pour les rides du front, les gants garnis, les rouges d’Espagne, de Portugal, de Nîmes, les carmins et les nacarats, les cure-dents à la car- meline et les pastilles odoriférantes à brûler et pour la bouche.

Cette première toilette étoit une résurrection ; on y maquignonnoit un tendron sous toutes ses faces ; on le bouchonnoit, l’épiloit, le ponçoit, le lus- troit à merveille. Les yeux morts s’y réveilloient, y prenoient du piquant, du lustre, grâce aux artifices des noirs ou des poudres, et grâce aussi aux mou- ches de velours, de satin ou de taffetas ; les dents même y prenoient naissance, les lèvres s’avivoient, on eût dit que l’amour y guettoit le baiser ; l’haleine du matin, neutralisée par le cachou, exhaloit des odeurs fines et attirantes, les fronts se déridoient ; les peaux, tout à l’heure fades et jaunes, apparois- soient semblables au lys et aux roses ; sous les efforts des « filles de modes », le miracle avoit lieu. La divine étoit prête pour la seconde toilette de cé- rémonie qui lui servoit d’audience.

Ce n’étoit plus maintenant qu’un jeu pour la coquetterie. Astarté sortoit du mystère et venoit étudier ses grâces, ses gentillesses, ses grimaces de joli babouin devant un miroir. A ce moment on ne se contemple plus, on s’admire, on se chatouille du regard, on constate la friponnerie de l’œil, l’espiè- glerie du sourire, les langueurs ondoyantes du cou, les palpitations émues du corsage, on confie sa che- velure déjà desmelée dans l’étuve, parfumée et lus- trée, au coiffeur, cet insolent nouvelliste, gazettier de la première heure, tout aux petits services de l’infante. Les boucles semblent naître sous sa main légère, le chef-d’œuvre capillaire prend forme, s’é- tage et s’harmonise au visage ; mais déjà un petit abbé arrive, sautillant, papillotant, porteur de mille anecdotes de la veille, plein d’attentions et de petits soins frivoles, remuant les sièges, ne tenant pas en place. — Les galants se succèdent : voici le Chevalier, le Comte, le Marquis ; Lizette, la camériére, toute chiffonnée, ne sait auquel entendre. — La coquette est sous les armes, dans le vaporeux de son négligé ; le peignoir se dérange comme par mégarde, mon- trant la nudité exquise d’une jambe au-dessus de la jarretière ; une mule de drap d’argent, qui vole au loin en une crise d’impatience, laisse voir un pied mignon emprisonné dans la transparence d’un bas de soie à coins d’or ; le déshabillé devient plus volup- tueux, plus affaissé, tant est grande la fébrilité des gestes qui accentuent le babil interrompu et haché, les envolées de rire de la Caillette.

« C’est un cabinet à bonne fortune qu’un cabinet de toilette, remarque un fin observateur du siècle ; c’est là que la galanterie comme dans son trône reçoit les billets doux, les renvoie, introduit l’amour et le congédie, le caresse et le gronde, l’agace et l’arrête ; c’est là que le Marquis dispute avec le Che- valier de la conquête d’une jolie veuve ou de la di- vine Comtesse, et qu’on fait assaut de bel esprit. C’est là que des perroquets, des serins et des chiens se succèdent pour venir se faire admirer, baiser et lécher ; c’est là que des femmes de chambre toutes tremblantes sont renvoyées, rappelées et toujours grondées, et qu’un pauvre friseur, le peigne en l’air pendant deux heures, attend qu’une tête de girouette se fixe, pour pouvoir enfin faire une boucle à la dé- robée ; c’est là que deux sonnettes vont et viennent avec un carillon qui étourdit tout le monde, et qui se mêle avec mille reproches qu’on fait à un soupi- rant qui vient s’excuser ; c’est de là que cent com- missions, toutes à la fois et presque toujours con- traires les unes aux autres, partent pour aller mettre toute la livrée en campagne et la distribuer dans tous les quartiers de Paris, où l’on doit prendre l’af- fiche de la Comédie, acheter des bouquets, s’infor- mer comment le petit chien du Duc a passé là nuit, quand la Présidente *** ira en campagne, quand la marchande de modes apportera des rubans d’un nouveau goût, quand la coëffeuse pourra venir, quand le vis-à-vis sera peint, etc. C’est enfin dans un cabinet de toilette où un abbé de fondation ra- conte des historiettes galantes, fait le petit bouffon, s’unit au médecin pour complimenter Madame sur son magnifique teint, sa brillante santé, la collection de ses grâces, l’enjouement de son esprit, et pour faire la critique de la brochure courante, car une toilette seroit ignoble sans des brochures. »

« Il y a différentes sortes de toilettes, poursuit le très disert fantaisiste. Celles de cérémonie se font toujours en grondant, celles de voyage en fre- donnant, celles de négligé en s’évanouissant, celles de galanterie en se pâmant, celles de dévotion en tempêtant, celles de campagne en lisant. C’est l’art du grand monde que celui de se modifier selon les lieux et les circonstances, et de savoir les moments où l’on doit rire et où l’on doit se fâcher, où l’on doit froncer le sourcil et clignoter des yeux. Il faut encore qu’une femme du bel air connoisse l’optique afin de prévoir pendant sa toilette l’impression que les couleurs de son visage pourront faire sur un jeune homme de yingt ans à certaine distance. On s’imagine que les dames ne pensent à rien et que toute leur vie est l’art de ne point réfléchir. — Quelle méprise ! il n’y a point de savant aussi occupé au milieu d’une bibliothèque qu’une femme à sa toi- lette ; elle étudie alors, avec des efforts d’esprit ex- traordinaires, le moyen de rendre intéressant un visage souvent laid et stupide, de donner à des yeux éteints une vivacité ravissante et de rétrécir une bouche qui se perd jusqu’aux oreilles ; elle se rap- pelle toutes les assemblées où elle doit aller et elle imagine toutes les postures qu’elle doit prendre, tous les points de vue qui lui seront favorables, afin de pouvoir s’y placer ; elle suppute à quelle distance elle doit se mettre des cavaliers qui l’agaceront, et elle règle ces distances selon les âges ; elle parle à son miroir, pour apprendre à parler joliment au mi- lieu des cercles ; et il n’y a point de geste et point de grimace qu’elle ne fasse pour ne rien hasarder dans les compagnies. Tout ceci n’est qu’une légère idée de l’étude des femmes à leur toilette. Il y en a qui y lisent leur conversation, et d’autres qui apprennent de belles phrases de quelque abbé, habile dans l’art de plaire et d’instruire. » >

La toilette fut donc, au xvui0 siècle, selon les termes consacrés, le magasin des agréments, le ré- servoir des grâces, l’école du savoir et de la galante- rie, l’antichambre des succès et de la mode. C’est au petit lever d’une Caillette que se faisoit la réputation d’un auteur critique ou badin. Chacun apportoit sa brochure nouvelle, dont on lisoit quelque passage, sur lequel on épiloguoit ; c’étoit d’ordinaire quelque conte de fée allégorique, une satire, un conte moral à la Crébillon, un dialogue retroussé, une rapsodie à l’esprit fouetté, des pseudo-mémoires pour servir à l’histoire du bon ton et de la bonne compagnie, un roman à clef, des portraits du jour, un recueil de nouvelles à la main, des poésies gaillardes, des ana fripons, tous les ouvrages médisants sur l’amour et les femmes• — Ce fut à la toilette d’une de ces di- vines que furent déposés les premiers exemplaires de Thémidore, de Grigri, des Mille et une fadaises, du Soupe, des Sonnettes, du Grelot, du Code de Cy- thère, du Sultan Misapouf, des Matines de Cythère et du Colporteur. Là apparoissoient également les Almanachs des Muses, les Flèches d’Apollon, les bouquets à Chloé, les impromptus libertins et tous les petits livres de la Bibliothèque galante ; les Mé- moires turcs, le Roman du jour, le Zinzolin, Félicia, le Doctorat, le Diable au corps, Monrose, VOda- lisque, le Sopha, le Canapé couleur de feu, l’E- tourdi, les Faiblesses d’une jolie femme, le Temple de la-mode, le Fat, les Confessions d’une courtisane, que sais-je encore ! tous ces opuscules mignons qui naissoient le matin et qui souvent déjà étoient oubliés le soir à l’heure du jeu ou de l’Opéra.

L’indispensable abbé étoit le plus généralement le lecteur de la déesse : Allons, l’abbé, lui disoit-on avec une moue d’une maussaderie adorable…, allons, entrez en lice, et surtout ne foiblissez point…, le mal est contagieux et opiniâtre. — Et la charmante bâilloit délicieusement, faisant un geste excédé, se préparant par genre à subir le fatras le plus sopori- fique… — Par ou commencer ai-je ? questionnoit l’abbé cherchant au hazard des brochures, voudriez- vous des nouvelles du jour ? — Mais, point, abbé maudit ! n9 ai-je point les gazettes… — Un conte libre alors, soupiroit le prestolet chérubin…, un conte chi- nois, mogol, tartare,persan, turc, grec, il en est pour toutes les humeurs ? — Eh ! ne nous rompez plus la tête, allez, l’abbé, allez ; ces misères conduisent toutes à l’empiré de Morphée, cherchez /’allégorie du siècle dans une de ces bagatelles et trouvez-nous un Dessous de carte, voyez surtout si Fauteur fait l’agréable et connoît pertinemment le goût du jour.

L’abbé lisoit, dans le bruit des conversations heurtées, entre-croisées, en dépit des arrivants qui donnoient le baise-main, parmi les ordres criés aux filles de chambre ; mais au vol, l’un des assistants sai- sissoit un mot, une phrase, une pensée, et tout aus- sitôt de rire ou de s’exclamer, d’en discuter les termes et le brillant de style. L’amour étoit le thème favori pour la paraphrase, et comme les écrivains ou écrivassierjs du xviii0 siècle ne se gênoient guère pour dauber la femme, la railler, en médire ou la traiter sans façons, la coquette se rebiffoit soudain 

devant son miroir, laissant tomber de ses lèvres dé- daigneuses et ironiques un mot expressif qui se tra- duisoit le plus souvent par : le pédant ! — ou le Po- lisson. .. Un joli faquin pour en conter aux femmes !

Puis survenoient de plus graves orages d’impa- tience au milieu des pompons, des colifichets, des plumes, des rubans, la Caillette gourmoit ses ser- vantes : Voyons !… Qu’est-ce ? Finissez !… Ah ! la sotte !.„ Encore cela ? Ce ne sera donc jamais fait ?… La belle invention que d’être femme !… Perdre la moitié du jour à ajuster ce qu’on défait le soir ! quel abus ! Dieux ! mes paniers…, j’oubliois ! Le supplice affreux ! — Et plus doucement, avec un soupir de résignation : — Que cela nous coûte, Che- valier, d’être belle !

— Moins qu’à nous, hélas ! ripostoit galamment le Chevalier.

Ainsi se passoit ce grand petit-lever au milieu d’importants à la mode, et, tandis que Madame cailetoit dans son appartement, le pacifique mari, — lorsqu’il y en avoit un, — demeuroit dans le sien à presser ses fermiers, à congédier les créanciers, souvent à emprunter à usure, à intriguer de mille manières pour subvenir au faste de la maison. — Qu’étoit-ce au reste que cet époux, sinon un traitant, un camarade, un prête-nom qui réalisoit le triomphe de la séparation dans l’union, un indifférent aimable et complaisant, susceptible de dire à sa femme, surprise dans l’extrême galanterie, comme tel mari que nous présente Chevrier : « Quelle impru- dence, Madame ; songez donc, sic’étoit un autre que moi ! »

Marmontel, dans ses Contes moraux, se raille de cette indépendance qui a voit sa logique : « On parle, dit-il, du bon vieux- temps. Autrefois une infidélité mettoit le feu à la maison ; Ton enfermoit, Ton bat- . toit sa femme. Si l’époux usoit de la liberté qu’il s’étoit réservée, sa triste et fidèle moitié étoit obli- gée de dévorer son injure et de gémir au fond de son ménage comme dans une obscure prison. Si elle imitoit son volage époux, c’étoit avec des dangers terribles. Il n’y alloit pas moins de la vie pour son amant et pour elle. On avoit eu la sottise d’attacher l’honneur d’un homme à la vertu de son épouse, et le mari, qui n’en étoit pas moins galant homme en cherchant fortune ailleurs, devenoit le ridicule objet du mépris public au premier faux pas que faisoit Madame. En honneur, je ne conçois pas comment, dans ces siècles barbares, on avoit le courage d’épou- ser. Les nœuds de l’hymen étoient une chaîne. Au- jourd’hui, voyez la complaisance, la liberté, la paix régner au sein des familles. Si les époux s’aiment, à la bonne heure, ils vivent ensemble, ils sont heu- reux. S’ils cessent de s’aimer, ils se le disent en honnêtes gens et se rendent l’un à l’autre la parole d’être fidèles. Ils cessent d’être fidèles, ils sont amis. C’est ce que j’appelle des mœurs sociales…, des mœurs douces. »

La Caillette prêchoit d’exemple et de paroles ces doctrines de liberté, elle affectoit vis-à-vis de son mari, dans les rencontres, une froideur polie, une fa- miliarité froide, un désintéressement absolu de sa vie de plaisir ; parfois elle se mettoit en humeur d’être la confidente de ses amours, et tous deux, en veine de galanterie, oubliant leur contrat, rioient, se con- seilloient, se faisoient des gorges chaudes des plus intimes détails d’alcôve. Cette vie n’étoit-èlle pas le rêve pour ces sceptiques raffinés : joindre aux liens du mariage la douceur du célibat ; se dire philo- sophiquement que moins l’on se voit, plus on se retrouve, plus on s’éloigne des dissensions où conduit nécessairement la fatigue d’être toujours ensemble. — Puis est-il deux moyens de jouer le rôle difficile de mari trompé. « Un mari, écrivoit Besenval avec beaucoup de justesse, prétend-il in- terdire l’entrée de sa femme, il l’oblige à chercher son amant dans ces lieux publics, à donner des ren- dez-vous clandestins. Le premier moyen fait spec- tacle, le second se découvre et tous les deux éterni- sent le propos. Si, plus fâcheux encore, il poursuit sa femme dans ses ressources et les lui ravit, c’est le moyen d’amener des éclats, ou tout au moins de l’humeur et de la mésintelligence, qui lui font un enfer de sa maison ; et bien souvent encore le fruit de ses peines n’est que de faire renvoyer l’amant en titre, pour en prendre un autre ; si, plus doux ou sû- rement plus sage, il fait semblant de ne rien voir, on le taxe de bêtise, on diminue le soin que sa femme prend de se cacher de lui pour augmenter son ridi- cule. »

La vie détachée, l’indifférence affichée, étoit donc le moyen terme ; l’époux avoit une petite mai- son où il donnoit à souper à ses connoissances ; la femme recevoit chez elle au sortir du théâtre ; l’effronterie paroissoit sauver du déshonneur. Le mari appartenoit souvent d’ailleurs soit à la cour, soit à l’armée ; il voyageoit ou faisoit campagne et résidoit peu à la maison.

Si la grossesse survenoit et que l’époux eût l’assurance d’y être étranger, la femme le mandoit en son boudoir, fermoit sa porte et s’exprimoit avec la crânerie singulière que l’on trouve chez une Caillette de ce joli conte intitulé le Spleen :

« Monsieur, disoit-elle, vous pouvez vous rap- peler qu’unis l’un à l’autre selon l’usage, c’est-à-dire par convenance, nos cœurs ne se sont point soumis aux liens que nous avons acceptés sans amour ; je vous crois trop juste, pour ne pas, faisant taire le préjugé, mettre dans la même balance nos devoirs réciproques et nos torts mutuels. Je,pourrois vous dire que je vous ai conservé la plus véritable amitié, la plus sincère estime ; je vous en ai fourni des preuves, mais je ne prétends point vous prévenir en ma faveur, ni provoquer un retour sur vous-même, pour voir lequel de nous deux s’est éloigné le pre- mier de l’autre. Notre sexe est sujet à dès inconvé- nients auxquels n’est point exposé le vôtre. Ne vous en prenez qu’à vous si je suis contrainte de vous faire un aveu que ma situation rend nécessaire. Je n’ai rien négligé pour voiler un mystère qui peut- être vous fera quelque peine à pénétrer ; mais vous vous êtes refusé constamment à tous les moyens que j’ai mis en usage, j’ai tout fait pour essayer d’éloi- gner de vos regards un événement que j’aurois voulu envelopper d’ombres impénétrables, si nous m’aviez mieux secondée. Rien ne m’a réussi. Le temps me presse de vous instruire. — Vous m’entendez, Mon- sieur : qu’ordonnez-vous ? — Voulez-vous que, me cachant aux yeux du monde, je donne le jour à un être qui ne sera pas à vous, et qu’en nous exposant à l’indiscrétion de quelque confident, nous nous ren- dions tous deux l’objet de la malignité publique ? Déclarerai-je mon état ? — Voulez-vous adopter un enfant dont vous n’êtes pas le père ? Couvrir d’un voile obscur une situation où beaucoup d’autres se sont trouvés avant vous ? Voulez-vous, me regardant plus en ami qu’en mari, m’aider dans un événement aussi cruel et mériter un attachement aussi durable que ma reconnoissance ? »

Ce discours n’étoit-il point un chef-d’œuvre par- fait dans sa poignante originalité, qui fourniroit au théâtre une scène des plus fortes que l’on puisse concevoir ? Le mari réfléchissoit à loisir, envisageoit toutes les issues d’une situation si grave ; il maugréoit, luttoit en soi-même, tempêtoit, rêvoit de vengeance une seconde ; puis l’indulgente philosophie du siècle reprenoit force en lui. Il donnoit sa signature au billet qu’il n’avoit point souscrit.

La pauvre Caillette étoit-elle si coupable ? Livrée à elle-même par l’égoïsme marital, abandonnée au vide de ses plaisirs, forcée de se remuer, de se parer, de coqueter, de sourire à tout venant pour ne pas penser, elle sentoit l’ennui fondre sur elle, un ennui implacable, désespérant, féroce, qu’elle fardoit de gaieté, qu’elle faisoit tourbillonner dans tous les divertissements sans parvenir à le dissiper, à le chasser de sa petite âme esseulée. Dans la société, parmi les soupers et les parties fines, elle éprouvoit comme une désespérance de fille d’amour ; elle sentoit qu’on cherchoit en elle le hochet, non la femme ; qu’on lui parloit le langage du libertinage, non celui de la passion, et la lassitude de cette vie automatique de poupée et de porte-manteau des modes la saisissoit au cœur et l’épeuroit. Le refuge, c’eût été le foyer, l’intimité, la famille ; mais les gens de bon ton ignoroient ces mœurs bourgeoises et couroient en papillons affolés à la recherche de sensations fuyantes, muguettant partout, ne s’arrêtantjamais. Où pouvoit-elle épingler ses espoirs, la pau- vresse, dans ce pays de frivolité, d’inconscience et de passades ? Où pouvoit-elle désaltérer ses désirs d’un je ne sais quoi idéal qui eût affecté la forme d’un homme et non pas d’un galant ; ses lèvres ne trou- voient que la mousse, jamais le liquide rafraîchis- sant. — Un scepticisme éternel l’enveloppoit, un esprit de convention nourri de fadeurs lui donnoit plus de vertiges que de griserie.

Son imagination froidement surchauffée n’avoit ni guides, ni croyances, et se laissoit aller à toutes les aventures les plus osées, et un essaim bourdon- nant, inquiétant de rêves vagues, de débauches ca- piteuses , d’orgies quintessenciées, énervoit sans relâche son pauvre et foible esprit en quête de pos- sibilités. — Lorsque la Caillette goûtoit à l’amour, — écrivois-je à propos des héroïnes de Crébillon fils, — c’étoit sans élan, sans emportement, sans âme, sans avoir ni la force ni l’excuse d’un tempéra- ment violent et dominateur ; elle y touchoit mali- cieusement, avec cette petite moue mutine, cette coquetterie minaudière, cette délicatesse capricieuse des jolies gourmandes sans estomac ni appétit, qui mordent à peine à un fruit pour en attaquer un autre aussitôt. Étourdie par le propre vide de son cœur, blasée, brisée, chiffonnée par le désir, cette galante prêtresse de Cypris, sans songer à sa honte qu’elle méconnoissoit, à ses chutes et rechutes, à ses glis- sades friponnes, se livroit aux fantaisies du sort, s’abandonnoit à l’ombre de l’amour, quittoit un amant pour s’attacher à un autre, sans transition, semblant vouloir s’éviter elle-même pour mieux poursuivre le plaisir avec une opiniâtreté de succube intellectuel. Dans cette vie oîutoujours sa ; curiosité palpite à la recherche de vibrations d’amour, rien ne la satisfait, rien ne l’apaise, rien ne la traverse d’une commotion réelle, rien ne la charme, rien ne la fixe sur un îlot de plaisance ou de bonheur. Lasse tou- jours, mais toujours éveillée, avide de nouveau, de surhumain, d’antiphysique, elle prodigue la tenta- tion, distribue ses charmes et se prête avec cynisme à toutes les complaisances, à tous les essais, à toutes combinaisons erotiques qui eussent pu donner une apparence de corps à ses insaisissables conceptions de libertinage.

On pourroit dire de la Caillette qu’elle perdit ses mœurs sans se corrompre ; elle fut semblable à ces courtisanes qui demeurent vierges d’âme dans leur infamie ; il lui resta l’ingénuité, le sens délicat, les grâces naïves et les enfantillages charmants de la jeune fille joints aux roueries acquises par l’usure de ses amants. Ce fut une jolie fleur d’ennui battue par tous les vents des caprices, arrosée par les eaux croupissantes du siècle, sans tuteur ni culture. Qui- conque se fût avisé de faire l’autopsie de la Caillette auroit trouvé peu de cervelle ou de cervelet, mais comme pour ce délicat petit-maître, l’abbé Far- fadet de Pouponville, une légère quantité de sub- stance neigeuse et fondante qui en tenoit lieu, des fibres d’une ténuité, d’une finesse, d’une exilité bien au-dessus des fils d’araignée, un cœur atro- phié et contracté par les vapeurs, un sang comparable à l’eau de rose, une chair tendre et délicate, comme la substance des zéphyrs.