Des plaisirs de la surprise

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Lire Montesquieu c'est aborder les enjeux des Lumières avec suffisamment d'esprit pour à la fois s'en moquer et s'y inscrire de plain-pied. Il est le premier à avoir l'idée de la « théorie  [+]

Cette disposition de l’âme, qui la porte toujours vers différents objets, fait qu’elle goule tous les plaisirs qui viennent de la surprise : sentiment qui plaît à l’âme par le spectacle et par la promptitude de l’action ; car elle aperçoit ou sent une chose qu’elle n’attend pas, ou d’une manière qu’elle n’attendait pas.
Une chose peut nous surprendre comme merveilleuse, mais aussi comme nouvelle, et encore comme inattendue ; et, dans ces derniers cas, le sentiment principal se lie à un sentiment accessoire, fondé sur ce que la chose est nouvelle ou inattendue.
C’est par là que les jeux de hasard nous piquent ; ils nous font voir une suite continuelle d’événements non attendus ; c’est par là que les jeux de société nous plaisent ; ils sont encore une suite d’événements imprévus, qui ont pour cause l’adresse jointe au hasard.
C’est encore par là que les pièces de théâtre nous plaisent : elles se développent par degrés, cachent les événements jusqu’à ce qu’ils arrivent, nous préparent toujours de nouveaux sujets de surprise, et souvent nous piquent en nous les montrant tels que nous aurions dû les prévoir.
Enfin les ouvrages d’esprit ne sont ordinairement lus que parce qu’ils nous ménagent des surprises agréables, et suppléent à l’insipidité des conversations, presque toujours languissantes, et qui ne font point cet effet.
La surprise peut être produite par la chose, ou par la manière de l’apercevoir : car nous voyons une chose plus grande ou plus petite qu’elle n’est en effet, ou différente de ce qu’elle est ; ou bien nous voyons la chose même, mais avec une idée accessoire qui nous surprend. Telle est dans une chose l’idée accessoire de la difficulté de l’avoir faite, ou de la personne qui l’a faite, ou du temps où elle a été faite, ou de la manière dont elle a été faite, ou de quelque autre circonstance qui s’y joint.
Suétone nous décrit les crimes de Néron avec un sang-froid qui nous surprend, en nous faisant presque croire qu’il ne sent point l’horreur de ce qu’il décrit. Il change de ton tout à coup, et dit : « L’univers ayant souffert ce monstre pendant quatorze ans, enfin il l’abandonna : Tale monstrum per quatuordecim annos perpessus terrarum orbis, tandem destituit [5]. » Ceci produit dans l’esprit différentes sortes de surprises ; nous sommes surpris du changement de style de l’auteur, de la découverte de sa différente manière de penser, de sa façon de rendre en aussi peu de mots une des grandes révolutions qui soit arrivée : ainsi l’âme trouve un très-grand nombre de sentiments différents qui concourent à l’ébranler et à lui composer un plaisir.
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