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De la sensibilité

Presque toujours les choses nous plaisent et déplaisent à différents égards : par exemple, les virtuosi d’Italie nous doivent faire peu de plaisir : 1º parce qu’il n’est pas étonnant qu’accommodés comme ils sont, ils chantent bien : ils sont comme un instrument dont l’ouvrier a retranché du bois pour lui faire produire des sons ; 2º parce que les passions qu’ils jouent sont trop suspectes de fausseté ; 3º parce qu’ils ne sont ni du sexe que nous aimons, ni de celui que nous estimons. D’un autre côté ils peuvent nous plaire, parce qu’ils conservent longtemps un air de jeunesse, et de plus, parce qu’ils ont une voix flexible, et qui leur est particulière. Ainsi chaque chose nous donne un sentiment qui est composé de beaucoup d’autres, lesquels s’affaiblissent et se choquent quelquefois.
Souvent notre âme se compose elle-même des raisons de plaisir, et elle y réussit surtout par les liaisons qu’elle met aux choses. Ainsi une chose qui nous a plu nous plaît encore, par la seule raison qu’elle nous a plu, parce que nous joignons l’ancienne idée à la nouvelle. Ainsi une actrice qui nous a plu sur le théâtre, nous plaît encore dans la chambre ; sa voix, sa déclamation, le souvenir de l’avoir vu admirer, que dis-je ? l’idée de la princesse, jointe à la sienne : tout cela fait une espèce de mélange qui forme et produit un plaisir.
Nous sommes tous pleins d’idées accessoires. Une femme qui aura une grande réputation et un léger défaut pourra le mettre en crédit, et le faire regarder comme une grâce. La plupart des femmes que nous aimons n’ont pour elles que la prévention sur leur naissance ou leurs biens, les honneurs ou l’estime de certaines gens.