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poésie 78LECTURES

À Licinien, sur son départ pour l'Espagne

Toi, l'orgueil et l'amour de notre belle Espagne,
Et dont le nom toujours y doit être cité,
Tu vas donc visiter cette antique cité
Qui couronne le front d'une haute montagne,
Bilbilis, si féconde en rapides coursiers,
Et qui consacre à Mars ses bruyants ateliers ;
Tu vas donc voir ce site et riant et terrible,
Le Caunus ceint de neige, et ce Vadavéron
Que ses flancs escarpés rendent inaccessible ;
Et plus loin, sur un sol tapissé de gazon,
Les vergers de Botrode, et leur ombre paisible ;
Le tiède Congédus et ses lacs tempérés,
Dans tous les temps aux nymphes consacrés,
Tu les traverseras doucement à la nage.
Amolli par le bain, retrempe ton courage
Dans les eaux du Xalon, où, brusquement plongé,
Le fer en dur acier à l'instant est changé.
Tout près de Voberta, la fort giboyeuse
Te promet une chasse aisée autant qu'heureuse ;
Tranquillement assis pour apaiser ta faim,
Là, tu verras la proie accourir sous la main.
Du Tage au sable d'or, les rives solitaires
Ont pour toi des abris contre les feux du jour ;
Dircenne et Néméa t'offriront tour à tour,
Pour étancher ta soif, leurs eaux froides et claires.
Mais quand l'hiver ; le front ceint de frimas,
Environné de son hideux cortège,
Te rendra les brouillards, l'aquilon et la neige,
Tu reviendras, cherchant de moins âpres climats,
Habiter Tarragone et ta Lalétanie.
Là des plus doux plaisirs s'embellira ta vie ;
Ta main immolera le daim pris dans tes rets,
Et le dur sanglier nourri dans tes forts.
Mais, laissant ton fermier lancer le cerf agile,
Tu montes un coursier vigoureux et docile ;
Et tu cours, franchissant plaines, fossés, guérets,
Forcer un lièvre adroit, éventer ses secrets.
A ta voix, descendus de la forêt voisine,
Le chêne, le bouleau, garniront ton foyer,
Où se roule et s'ébat une troupe enfantine
Qui doit le jour à ton vieux métayer.
Arrive à ton signal ton compagnon de chasse,
Un bon voisin dans l'instant invité,
Qui, t'escortant chacun de son côté,
A la table prennent leur place.
Dans ta maison jamais tu n'aperçois
Du client la robe importune.
Ni la chaussure à demi-lune,
Ni le manteau de pourpre à Tyr trempé deux fois ;
Loin de toi les huissiers à voix malencontreuse,
Le client éploré, la veuve impérieuse !
Nul accusé tremblant ne hâte ton réveil,
Qui jamais ne prévient le retour du soleil.
Qu'un autre, épris d'un vain suffrage
Achète au prix de son repos
D'un vulgaire insensé les stériles bravos ;
Toi, dans ton paisible ermitage
Tu vois en pitié son erreur ;
Et tandis que Sura de Rome obtient l'hommage,
Libre d'ambition, tu jouis du bonheur
Qu'on goûte au gîte après un long voyage.
Celui qui voit sa vie assez riche en succès,
Du reste de ses jours peut disposer en paix.