Recit en vers et en prose de la farce des Precieuses

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Marie-Catherine Desjardins, dite Madame de Villedieu est romancière, dramaturge, poétesse mais aussi autrice de nouvelles. Elle rencontra un vif succès de son temps et produisit un nombre ... [+]

À Anvers, chez Guillaume Colles.

Si j'estois assez heureuse pour estre connue de tous ceux qui liront le Recit des Precieuses, je ne serois pas obligée de leur protester que l'on l'a imprimé sans mon consentement, et même sans que je l'aye sceu ; mais,comme la douleur que cet accident m'a causée et les efforts que j'ay faits pour l'empescher sont des choses dont le public est assez mal informé, j'ay cru à propos de l'advertir que cette lettre fut ecrite à une personne de qualité qui m'avoit demandé cette marque de mon obeyssance dans un temps où je n'avois pas encore veu sur le théâtre les Précieuses, de sorte qu'elle n'est faite que sur le rapport d'autruy, et je croy qu'il est aisé de connoître cette verité par l'ordre que je tiens dans mon Recit, car il est un peu différend de celuy de cette farce. Cette seule circonstance sembloit suffire pour sauver ma lettre de la presse ; mais monsieur de Luynes en a autrement ordonné, et, malgré des projets plus raisonnables, me voilà, puisqu'il plaist à Dieu, imprimée par une bagatelle. Ceste adventure est asseurement fort fascheuse pour une personne de mon humeur ; mais il ne tiendra qu'au public de m'en consoler, non pas en m'accordant son approbation (car j'aurois mauvaise opinion de lui s'il la donnoit à si peu de chose), mais en se persuadant que je n'ay appris l'impression de ma lettre que dans un temps où il n'estoit plus en mon pouvoir de l'empescher. J'espère cette justice de luy, et le prie de croire que, si mon age et ma façon d'agir lui estoient connus, il jugeroit plus favorablement de moy que ceste lettre ne semble le meriter.

* * *

Madame,
Je ne pretends pas vous donner une bien grande marque de mon esprit en vous envoyant ce recit des Precieuses, mais au moins ay-je lieu de croire que vous le recevrez comme un tesmoignage de la promptitude avec laquelle je vous obeis, puisque je n'en receus ordre de vous que hier au soir, et que je l'execute ce matin. Le peu de temps que votre impatience m'a donné doit vous obliger à souffrir les fautes qui sont dans cet ouvrage, et j'auray l'avantage de les voir toutes effacées par la gloire qu'il y a de vous obeyr promptement. Je croy mesme que c'est par cette raison que je n'ose vous faire un plus long discours. Imaginez vous donc, Madame, que vous voyez un vieillard vestu comme les paladins françois et poly comme un habitant de la Gaule celtique,

Qui d'un sevère et grave ton
Demande à la jeune soubrette
De deux filles de grand renom :
Que font vos maîtresses, fillette ?
Cette fille, qui sçait bien comment se pratique la civilité, fait une profonde reverence au bonhomme et lui respond humblement :
Elles sont là haut dans leur chambre
Qui font des mouches et du fard,
Des parfums de civette et d'ambre
Et de la pommade de lard.
Comme ces sortes d'occupations n'etoient pas trop en usage du temps du bonhomme, il fut extrêmement etonné de la reponse de la soubrette, et regretta le temps où les femmes portoient des escofions au lieu de perruques, et des pantouffles au lieu de patins ;
Où les parfums estoient de fine marjolaine,
Le fard de claire eau de fontaine ;
Où le talque et le pied de veau
N'approchoient jamais du museau ;
Où la pommade de la belle
Estoit du pur suif de chandelle.

Enfin, Madame, il fit mille imprecations contre les ajustements superflus, et fit promptement appeler ces filles pour leur temoigner son ressentiment. Venez, Magdelon et Cathos, leur dit-il, que je vous apprenne à vivre. À ces noms de Magdelon et de Cathos, ces deux filles firent trois pas en arrière, et la plus precieuse des deux luy repliqua en ces termes :
Bon Dieu ! ces terribles paroles
Gasteroient le plus beau romant.
Que vous parlez vulgairement !
Que ne hantez-vous les ecolles,
Et vous apprendrez dans ces lieux
Que nous voulons des noms qui soient plus precieux.
Pour moy, je m'appelle Climène,
Et ma cousine, Philimène.

Vous jugez bien, Madame, que ce changement de noms vulgaires en noms du monde precieux ne pleurent pas à l'ancien Gaulois ; aussi s'en mit-il fort en colère contre nos dames, et, après les avoir excitées à vivre comme le reste du monde et à ne pas se tirer du commun par des manies si ridicules, il les advertit qu'il viendroit à l'instant deux hommes les veoir qui leur faisoient l'honneur de les rechercher. Et en effet, Madame, peu de temps après la sortie de ce vieillard, il vint deux gallands offrir leurs services aux demoiselles ; il me semble mesme qu'ils s'en acquittoient assez bien. Mais aussi je ne suis pas precieuse, et je l'ay connu par la manière dont ces deux illustres filles receurent nos protestants : elles baaillèrent mille fois ; elles demandèrent autant quelle heure il estoit, et elles donnèrent enfin tant de marques du peu de plaisir qu'elles prenoient dans la compagnie de ces adventuriers qu'ils furent contraints de se retirer très mal satisfaits de la reception qu'on leur avoit faitte et fort résolus de s'en vanger (comme vous le verrez par la suite). Si tost qu'ils furent sortis, nos precieuses se regardèrent l'une l'autre, et Philimène, rompant la première le silence, s'écria avec toutes les marques d'un grand etonnement :

Quoy ! ces gens nous offrent leurs vœux !
Ha ! ma chère, quels amoureux !
Ils parlent sans affeteries,
Ils ont des jambes degarnies,
Une indigence de rubans,
Des chapeaux desarmez de plumes,
Et ne sçavent pas les coustumes
Qu'on pratique à present au pays des Romants.
Comme elle achevoit cette plainte, le bonhomme revint pour leur tesmoigner son mecontentement de la reception qu'elles avoient faite aux deux gallands. Mais, bon Dieu, à qui s'adressoit-il ?
Comment ! s'écria Philimène ;
Pour qui nous prennent ces amants,
De nous compter ainsi leur peine ?
Est-ce ainsi que l'on fait l'amour dans les romants ?

Voyez-vous, mon oncle, poursuivit-elle, voilà ma cousine qui vous dira comme moy qu'il ne faut pas aller ainsy de plein pied au mariage. — Et voulez-vous qu'on aille au concubinage ? interrompit le vieillard irrité. — Non sans doute, mon père, repliqua Climène ; mais il ne faut pas aussi prendre le romant par la queue. Et que seroit-ce si l'illustre Cyrus epousoit Mandane dès la première année, et l'amoureux Aronce la belle Clélie ? Il n'y auroit donc ny adventures, ny combats ! Voyez-vous, mon père, il faut prendre un cœur par les formes, et, si vous voulez m'escouter, je m'en vais vous apprendre comme on aime dans les belles manières.

* * *

Reigles de l'amour.
I.
Premierement, les grandes passions
Naissent presque toujours des inclinations ;
Certain charme secret que l'on ne peut comprendre
Se glisse dans les cœurs sans qu'on sçache comment,
Par l'ordre du destin ; l'on s'en laisse surprendre,
Et sans autre raison l'on s'aime en un moment.

II.
Pour aider à la sympathie
Le hazard bien souvent se met de la partie.
On se rencontre au Cours, au temple, dans un bal :
C'est là que du romant on commence l'histoire
Et que les traits d'un œil fatal
Remportent sur un cœur une illustre victoire.

III.
Puis on cherche l'occasion
De visiter la demoiselle :
On la trouve encore plus belle
Et l'on sent augmenter ainsi la passion.
Lors on cherit la solitude,
L'on ne repose plus la nuit,
L'on hait le tumulte et le bruit,
Sans savoir le sujet de son inquietude.

IV.
On s'apperçoit enfin que cest esloignement,
Loin de le soulager, augmente le tourment ;
Lors on cherche l'objet pour qui le cœur souspire.
On ne porte que ses couleurs ;
On a le cœur touché de toutes ses douleurs,
Et ses moindres mespris font souffrir le martyre.

V.
Puis on declare son amour,
Et, dans cette grande journée,
Il se faut retirer dans une sombre allée,
Rougir et paslir tour à tour,
Sentir des frissons, des allarmes,
Et dire, en repandant des larmes,
À mots entre couppez : Helas ! je meurs pour vous.

VI.
Ce temeraire adveu met la dame en colère ;
Elle quitte l'amant, luy defend de la voir.
Luy, que ce procedé reduit au desespoir,
Veut servir par la mort le vœu de sa misère.
Arrestez, luy dit-il, objet rempli d'apas !
Puisque vous prononcez l'arrest de mon trepas,
Je vous veux obeyr ; mais aprenez, cruelle,
Que vous perdez dedans ce jour
L'adorateur le plus fidelle
Qui jamais ait senty le pouvoir de l'amour.

VII.
Une ame se trouve attendrie
Par ces ardens soupir et ces tendres discours ;
On se fait un effort pour lui rendre la vie,
De ce torrent de pleurs on fait cesser le cours,
Et d'un charmant objet la puissance suprême
Rappelle du trepas par un seul : Je vous aime.

Voilà comme il faut aimer, poursuit cette sçavante fille, et ce sont des reigles dont en bonne galanterie l'on ne peut jamais se dispenser. Le père fut si espouventé de ces nouvelles maximes qu'il s'enfuit, en protestant qu'il estoit bien aisé d'aimer du temps qu'il faisoit l'amour à sa femme, et que ces filles estoient folles avec leurs reigles. Sitost qu'il fut sorty, la suivante vint dire à ses maistresses qu'un laquais demandoit à leur parler. Si vous pouviez concevoir, Madame, combien ce mot de laquais est rude pour des oreilles precieuses, nos heroïnes vous feroient pitié. Elles firent un grand cry, et, regardant cette petite creature avec mepris : Mal-aprise ! luy dirent-elles, ne sçavez-vous pas que cet officier se nomme un necessaire ? La reprimande faite, le necessaire entra, qui dit aux Precieuses que le marquis de Mascarille, son maistre, envoyoit sçavoir s'il ne les incommoderoit point de les venir voir. L'offre etoit trop agreable à nos dames pour la refuser ; aussi l'acceptèrent-elles de grand cœur, et, sur la permission qu'elles en donnèrent, le marquis entra, dans un equipage si plaisant que j'ay cru ne vous pas deplaire en vous en faisant la description. Imaginez-vous donc, Madame, que sa perruque estoit si grande qu'elle balayoit la place à chaque fois qu'il faisoit la reverence, et son chapeau si petit qu'il estoit aisé de juger que le marquis le portoit bien plus souvent dans la main que sur la teste ; son rabat se pouvoit appeler un honneste peignoir, et ses canons sembloient n'estre faits que pour servir de cache aux enfants qui jouent à la clinemusette. Et en verité, Madame, je ne crois pas que les tentes des jeunes Messagettes soient plus spacieuses que ces honorables canons. Un brandon de galands luy sortoit de sa poche comme d'une corne d'abondance, et ses souliers estoient si couverts de rubans qu'il ne m'est pas possible de vous dire s'ils estoient de roussy de vache d'Angleterre ou de marroquin ; du moins sçay-je bien qu'ils avoient un demy-pied de haut, et que j'estois fort en peine de sçavoir comment des tallons si hauts et si delicas pouvoient porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre. Jugez de l'importance du personnage sur cette figure, et me dispensez, s'il vous plaist, de vous en dire davantage ; aussi bien faut-il que je passe au plus plaisant endroit de la pièce, et que je vous dise la conversation que notre Precieux et nos Precieuses eurent ensemble :

* * *

Dialogue de Mascarille, de Philimène et de Climène.

CLIMÈNE.
L'odeur de votre poudre est des plus agreables,
Et votre propreté des plus inimitables.

MASCARILLE.
Ah ! je m'inscris en faux ; vous voulez me railler :
À peine ay-je eu le temps de pouvoir m'habiller.
Que dites-vous pourtant de ceste garniture ?
La trouvez-vous congrüante à l'habit ?

CLIMÈNE.
C'est Perdrigeon tout pur.

PHILIMÈNE.
Que monsieur a d'esprit !
L'esprit mesme paroist jusque dans la parure.

MASCARILLE.
Ma foy, sans vanité, je croy l'entendre un peu.
Madame, trouvez-vous ces canons du vulgaire ?
Ils ont du moins un quart de plus qu'à l'ordinaire ;
Et, si nous connoissons le beau couleur de feu,
Que dites-vous du mien ?

PHILIMÈNE.
Tout ce qu'on en peut dire.

CLIMÈNE.
Il est du dernier beau ; sans mentir, je l'admire.

MASCARILLE.
Ahy ! ahy ! ahy ! ahy !

PHILIMÈNE.
Hé bon Dieu ! qu'avez-vous ?
Vous trouvez-vous point mal ?

MASCARILLE.
Non, mais je crains vos coups.
Frappez plus doucement, Mesdames, je vous prie.
Vos yeux n'entendent pas la moindre raillerie.
Quoy, sur mon pauvre cœur toutes deux à la fois !
Il n'en falloit point tant pour le mettre aux abois.
Ne l'assassinez plus, divines meutrières.

CLIMÈNE.
Ma chère, qu'il sçait bien les galantes manières !

PHILIMÈNE.
Ah ! c'est un Amilcar, ma chère, assurement.

MASCARILLE.
Aimez-vous l'enjoué ?

PHILIMÈNE.
Ouy, mais terriblement.

MASCARILLE.
Ma foy, j'en suis ravy, car c'est mon caractère ;
On m'appelle Amilcar aussy pour l'ordinaire.
À propos d'Amilcar, voyez-vous quelque auteur ?

CLIMÈNE.
Nous ne jouissons pas encor de ce bonheur,
Mais on nous a promis les belles compagnies
Des autheurs des poesies choisies.

MASCARILLE.
Ah ! je vous en veux amener :
Je les ay tous les jours à ma table à dîner ;
C'est moy seul qui vous puis donner leur connoissance.
Mais ils n'ont jamais fait de pièces d'importance.
J'aime pourtant assez le rondeau, le sonnet ;
J'y trouve de l'esprit, et lis un bon portrait
Avec quelque plaisir. Et vous, que vous en semble ?

CLIMÈNE.
Lorsque vous le voudrez nous en lirons ensemble ;
Mais ce n'est pas mon goust, et je m'y connois mal,
Ou vous aimeriez mieux lire un beau madrigal.

MASCARILLE.
Vous avez le goust fin. Nous nous meslons d'en faire.
Je vous en veux lire un qui vous pourra bien plaire :
Il est joly, sans vanité,
Et dans le caractère tendre.
Nous autres gens de qualité
Nous savons tout sans rien apprendre.
Vous allez en juger, ecoutez seulement.
Madrigal de Mascarille.
Ho ! ho ! je n'y prenois pas garde :
Alors que sans songer à mal je vous regarde,
Vostre œil en tapinois me derobe mon cœur.
Ô voleur ! ô voleur ! ô voleur ! ô voleur !

CLIMÈNE.
Ma chère, il est poussé dans le dernier galant,
Il est du dernier fin, il est inimitable,
Dans le dernier touchant ; je le trouve admirable.
Il m'emporte l'esprit. . .

MASCARILLE.
Et ces voleurs, les trouvez-vous plaisans ?
Ce mot de tapinois ?

CLIMÈNE.
Tout est juste, à mon sens.
Aux meilleurs madrigaux il peut faire la nique,
Et ce ho ! ho ! ho ! ho ! vaut mieux qu'un poeme epique.

MASCARILLE.
Puisque cet impromptu vous donne du plaisir,
J'en vay faire un pour vous tout à loisir :
Le madrigal me donne peu de peine,
Et mon genie est tel pour ces vers inegaux
Que j'ai traduit en madrigaux,
En un mois l'histoire romaine.

Si les vers ne me coustoient pas davantage à faire qu'au marquis de Mascarille, je vous dirois, dans ce genre d'ecrire, tous les applaudissements que les Precieuses donnoient au Precieux. Mais, Madame, mon antousiasme commence à me quitter, et je suis d'advis de vous dire en prose qu'il vint un certain vicomte remplir la ruelle des Precieuses, qui se trouva le meilleur des amis du marquis : ils se firent mille carrosses, ils dancèrent ensemble, ils cajollèrent les dames ; mais enfin leurs divertissements furent interrompus par l'arrivée des amants mal traitiez, qui malheureusement etoient les maîtres des Precieux. Vous jugez bien de la douleur que cet accident causa, et la honte des Precieuses lors qu'elles se virent ainsi bernées. Suffit que la farce finit de cette sorte, et que je finis aussi ma longue lettre, en vous protestant que je suis avec tout le respect imaginable,

Madame,
Votre très humble et très obeyssante servante,

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