Marie-Catherine Desjardins, dite Madame de Villedieu est romancière, dramaturge, poétesse mais aussi autrice de nouvelles. Elle rencontra un vif succès de son temps et produisit un nombre ... [+]

Enfin, cher Clidamis, l'amour vous importune ;
Vous suivez le parti de l'aveugle fortune :
L'exemple des mortels qu'elle a précipités
Du suprême degré de leur prospérité ;
Des trônes renversés, des familles éteintes.
Qui troublent l'univers par leurs trop justes plaintes ;
La foule des héros qu'elle traîne au cercueil.
N'ont pu vous garantir de ce funeste écueil.
Pour elle vous quittez votre innocente vie,
Qui de tant de douceur avait été suivie ;
Pour elle vous quittez cet aimable séjour,
Où règnent pour jamais l'innocence et l'amour.
Le désir des grandeurs étouffe votre flamme ;
La cour et ses appas me chassent de votre âme,
Ma cabane n'est plus digne de vous loger :
Vous êtes courtisan et n'êtes plus berger.
Et bien, cher Clidamis, suivez votre génie.
Acquérez, s'il se peut, une gloire infinie,
J'y consens, j'y consens : mes amoureux soupirs
Ne troubleront jamais vos fastueux plaisirs.
Qu'un éternel oubli soit le prix de mes peines ;
Renoncez à mon cœur pour des chimères vaines.
À de lâches devoirs sacrifiez des jours
Dont les mains de l'amour devaient filer le cours.

Malgré tant de serments, soyez traître et parjure,
Je souffrirai mes maux sans plainte et sans murmure
C'est un faible secours que les emportements.
Et vous serez puni par vos propres tourments,
Pour moi, dans un désert, exempte de naufrage,
Je vous contemplerai dans le fort de l'orage ;
Et peut-être qu'un jour, de ce tranquille port,
Je vous verrai l'objet des caprices du sort.
De là je vous verrai, sur la mouvante roue,
Tantôt au firmament et tantôt dans la boue.
L'aveugle déité dont vous suivez le char
Sème indifféremment ses faveurs au hasard.
Son inconstante humeur ne peut être arrêtée :
Je la connais, berger ; pour vous je l'ai quittée.
Je sais quels sont les biens dont elle peut combler :
Et que c'est dans ses bras que l'on doit plus trembler.
Quand des siècles entiers de tourments et de peines,
Vous auront rebuté de vos poursuites vaines,
Et que vous trouverez que cent malheurs nouveaux
Seront l'unique fruit de tous ces longs travaux ;
Peut-être Clidamis, que mon triste ermitage
Ne vous paraîtra plus un si méchant partage.
Vous trouverez alors que nos prés et nos bois
Sont un plus beau séjour que les Palais des rois ;
Et, rappelant enfin dedans votre mémoire
De tendres plaisirs, la bienheureuse histoire,
Vous direz, mais trop tard, qu'ils sont plus précieux
Que l'éclat décevant qui s'étale à vos yeux :
Tous les soins sont bannis des demeures champêtres,
On y vit sans sujets, mais on y vit sans maîtres :
C'est le séjour heureux du véritable amour,
L'asile des plaisirs qu'on bannit de la Cour :
Et l'amour qui chérit l'ombre et la solitude,
Vous abandonnera parmi la multitude :
Ne le cherchez jamais sous les lambris dorés.
La fortune et l'amour ont leurs droits séparés :
Où l'une veut régner, il faut que l'autre cède.
Hé ! quel est donc hélas ! l'amour qui vous possède ?
Pourquoi vouloir quitter un maître si charmant,
Qui pour vous rendre heureux, vous avait fait amant ?
Ah ! revenez à moi, songez que je vous aime,
Ou plutôt, Clidamis, revenez à vous-même :
De votre propre cœur écoutez mieux la voix,
Consultez le Berger pour la dernière fois.
Cet aimable captif avait trop de tendresse,
Pour céder aux appas d'une aveugle déesse :
Il est né pour avoir un plus illustre appui,
Et le Destin n'a point d'esclaves tels que lui.

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