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Les présents funéraires

J’ai placé dans la tombe de Lysandre une claie verte, une lampe rouge et une coupe d’argent.

La claie verte lui rappellera un peu de temps (car une saison la détruira) notre amitié, l’herbe molle des pâturages, le dos arqué des brebis qui paissent, et l’ombre fraîche où nous nous sommes endormis. Et il se souviendra de la nourriture terrestre, et de l’hiver où on entasse les provisions dans les amphores.

La lampe rouge est ornée de femmes nues qui se tiennent les mains et dansent, les jambes entrelacées. Le parfum de l’huile s’évaporera, et la terre dont fut façonnée la lampe se brisera dans les années. Ainsi Lysandre n’oubliera pas aussitôt, dans sa vie souterraine, ses nuits heureuses et les corps blancs que la lampe éclaira ; et elle servit aussi à tondre de sa langue vermeille le duvet des bras et des cuisses pour le plus grand plaisir du toucher et de la vue.

La coupe d’argent est couronnée de pampres et de grappes d’or ; un dieu insensé y agite son thyrse, et les naseaux de l’âne de Silène semblent encore frémir. Elle fut pleine de vin acide, pur et mêlé ; de vin de Chios parfumé par la peau des chèvres, et de vin d’Egine rafraîchi dans des vases d’argile pendus au vent. Lysandre y a bu dans les festins où il récitait des vers et l’âme du vin lui a donné le démon poétique et l’oubli des choses terrestres. Ainsi la forme du démon habitera encore près de lui ; et, quand la claie sera pourrie et la lampe brisée, l’argent subsistera encore dans sa sépulture. Puisse-t-il vider souvent cette coupe pleine d’oubli en souvenir de ses meilleurs moments parmi nous !