Le miroir, l'aiguille, le pavot

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Précoce, à l'école il brille déjà par ses écrits et reçoit plusieurs prix. Puis, jeune encore, il devient polyglotte, érudit et bibliophile. Le style de Marcel Schwob se déploie dans le  [+]

Le Miroir parle : J’ai été façonné d’argent par un ouvrier habile. D’abord je fus creux comme sa main, et mon autre face était semblable au globe d’un œil terne. Mais ensuite je reçus l’incurvation propre à rendre les images. Enfin Athéné a soufflé la sagesse en moi. Je n’ignore pas ce que désire la jeune fille qui me tient, et je lui réponds d’avance qu’elle est jolie. Cependant elle se lève la nuit, et allume sa lampe de bronze. Elle dirige vers moi l’aigrette dorée de la flamme, et son cœur veut un autre visage que le sien. Je lui montre son propre front blanc, et ses joues modelées, et la naissance gonflée de ses seins et ses yeux pleins de curiosité. Elle me touche presque de ses lèvres tremblantes ;
mais l’or qui brûle éclaire seulement son visage et tout le reste en moi est obscur.
L’Aiguille d’or parle : Comme je traversais sans gloire une trame de byssos, ayant éte volée chez un Tyrien par un esclave noir, je fus saisie par une hétaïre parfumée. Elle me plaça dans ses cheveux et je piquai les doigts des imprudents. Aphrodite m’a instruite et a aiguisé ma pointe avec la volupté. Je suis arrivé enfin dans la coiffure de cette jeune fille, et j’ai fait frémir ses torsades. Elle bondit sous moi comme une génisse folle, et elle ne voit pas la cause de son mal. Pendant les quatre parties de la nuit, j’agite les idées dans sa tête et son cœur obéit. La flamme inquiète de la lampe fait danser des ombres qui courbent leurs bras ailés. Ainsi tumultueuses, elle aperçoit des visions rapides, et elle se précipite vers son miroir. Mais il ne lui montre que son visage tourmenté par le désir. La Tête du pavot parle : Je suis née aux champs souterrains, parmi des plantes dont les couleurs sont inconnues. Je sais toutes les nuances de l’obscurité ; j’ai vu les
fleurs lumineuses des ténèbres. Perséphone m’a tenue sur son giron et je m’y suis endormie. Quand l’aiguille d’Aphrodite blesse la jeune fille de curiosité, je lui montre les formes qui errent dans la nuit éternelle. Ce sont de beaux jeunes gens parés avec des grâces qui n’existent plus. Aphrodite sait donner leurs désirs, et Athéné montre aux mortels l’inanité de leurs rêves ; mais Perséphone tient les clefs mystérieuses des deux portes de corne et d’ivoire. Par la première porte elle envoie dans la nuit les ombres qui hantent les hommes ; et Aphrodite s’en empare, et Athéné les tue. Mais par la seconde porte la Bonne Déesse reçoit ceux et celles qui sont las d’Aphrodite et d’Athénée.
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