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nouvelle 48LECTURES

La fausse marchande

α. Je te ferai frapper, oui, frapper de verges. Ta peau sera couverte de taches comme un manteau de nourrice. – Esclaves, emmenez-la ; battez-lui d’abord le ventre ; retournez-la comme une limande, et battez-lui le dos ! Ecoutez-la ; entendez-vous sa langue ? – Ne cesseras-tu pas, malheureuse ?
β. Et qu’ai-je fait, pour être livrée aux sycophantes ?
α. C’est une chatte qui n’a rien volé ; elle veut digérer à son aise, et se coucher moelleusement. – Esclaves, emportez ces poissons dans vos paniers. – Pourquoi vendais-tu des lamproies, puisque les magistrats l’ont défendu ?
β. J’ignorais cette défense.
α. Le crieur public ne l’a-t-il pas annoncé à haute
voix dans le marché, en commandant : « Silence ? »
β. Je n’ai pas entendu le “ silence ”.
α. Tu railles, coquine, les ordres de la cité. – Cette femme aspire à la tyrannie. Dépouillez-la, que je voie si elle ne cache pas un Pisistrate. – Ah ! ah ! tu étais femme tout à l’heure. Voyez donc, voyez donc. Assurément voilà une marchande d’une espèce nouvelle. Est-ce que les poissons te préféraient ainsi, ou bien les acheteurs ? – Laissez ce jeune homme tout nu : les héliastes jugeront s’il doit être puni pour vendre à l’étal des poissons interdits, habillé en femme.
β. Ô sycophante, prends pitié de moi et écoute. J’aime à la mort une jeune fille qui est gardée par le marchand d’esclaves des Longs Murs. Il veut la vendre douze mines, et mon père refuse l’argent. J’ai trop rôdé autour de la maison, et on l’enferme pour m’empêcher de la voir. Tout à l’heure elle viendra au marché avec ses amies et son patron. je me suis ainsi déguisé pour pouvoir lui parler ; et, afin d’attirer son attention, je vends des lamproies.
α. Si tu me donnes une mine, je ferai saisir ton amie avec toi, lorsqu’elle achètera ton poisson, et je feindrai de vous dénoncer tous deux, toi comme vendeuse, elle comme acheteuse ; puis, enfermés chez moi, vous raillerez jusqu’à l’aube prochaine le marchand avide. – Esclaves, rendez sa robe à cette femme – car c’est une femme (ne l’aviez-vous pas vu ? ) et ses lamproies sont de fausses lamproies – par Hermès, ce sont de très grosses anguilles luisantes (ne pouviez-vous pas me le dire ? ). – Retourne, insolente, à ton étal, et garde-toi de rien vendre, car je te soupçonne encore. – Voici la jeune fille ; par Aphrodite, ses reins sont souples ; j’aurai une mine, et peut-être, en effrayant ce jeune homme, la moitié d’un lit.