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nouvelle 77LECTURES

L'amoureuse

Je prie ceux qui liront ces vers de rechercher mon esclave cruel. Il s’est enfui de ma chambre à la deuxième heure après le milieu de la nuit.
Je l’avais acheté dans une ville bithynienne et il sentait le baume de son pays. Sa chevelure était longue et ses lèvres douces. Nous montâmes sur un bateau aminci comme la coque de la faséole. Et les matelots barbus nous interdirent de nous tondre ou de nous épiler, de crainte des tempêtes ; et ils jetèrent dans la mer un chat tacheté à la lueur de la lune nouvelle. Les petites paumes de bois et les voiles de lin qui poussent les barques nous menèrent par la met Pontique, dont les flots sont noirs, jusqu’aux rives de la Thrace où le liséré d’écume est de
pourpre et de safran quand le soleil se lève. Et nous traversâmes aussi les Cyclades, et nous touchâmes à l’île de Rhodes. Près de là nous sortîmes de la coque effilée dans une autre petite île dont je ne dirai jamais le nom. Car les grottes y sont tendues d’herbe rousse et semées d’ajoncs verts, les prairies molles comme le lait, et toutes les baies des arbrisseaux, soient-elles rouge sombre, claires autant que des grains de cristal, ou aussi noires que les têtes des hirondelles, ont un suc délicieux qui ranime l’âme. Je resterai muette sur cette île, comme une initiée aux mystères. Elle est bienheureuse et on n’y voit point d’ombres. J’y aimai tout un été. À l’automne un bateau plat nous conduisit vers cette campagne. Car mes affaires étaient négligées ; et je voulais lever de l’argent pour vêtir celui-ci avec des tuniques de byssos fin. Et je lui ai donné des bracelets d’or, des bâtons tressés d’électron et des pierres qui brillent dans l’ombre.
Misérable que je suis ! Il s’est levé d’auprès de moi et je ne sais où le retrouver. Ô femmes qui pleurez Adonis chaque année, ne méprisez
pas mes supplications ! Si ce criminel vient entre vos mains, tissez autour de lui des chaînes de fer ; serrez ses jambes dans les entraves ; jetez-le dans le cachot pavé de dalles ; faites-le mener à la croix, et que le Broyeur des Chairs lui courbe la tête sous les fourches semez des graines à pleines mains autour de la colline des supplices, afin que les milans et les corbeaux volent plus vite vers son corps. Mais plutôt (car je n’ai pas confiance en vous et je sais que vous auriez pitié d’une peau si polie à la pierre ponce) ne le touchez pas, même avec l’extrémité délicate de vos doigts. Mandez-le à vos jeunes messagers ; qu’on me le renvoie aussitôt ; je saurai le punir moi-même : je le punirai cruellement. Par les dieux irrités, je l’aime, je l’aime.