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nouvelle 54LECTURES

Hermès Psychagôgos

Que les morts soient enfermés dans des sarcophages de pierre sculptée, ou contenus dans le ventre d’urnes en métal ou en terre, ou dressés, dotés et peints de bleu, sans cervelle et sans viscères, enveloppés avec des bandelettes de lin, je les emmène en troupe et je guide leur marche de ma baguette conductrice.
Nous avançons par un sentier rapide que les hommes ne peuvent voir. Les courtisanes se pressent contre les vierges, et les meurtriers contre les philosophes, et les mères contre celles qui refusèrent d’enfanter, et les prêtres contre les parjures. Car ils se repentent de leurs crimes, soit qu’ils les aient imaginés dans leurs têtes, soit qu’ils les aient exécutés de leurs mains.
Et n’ayant point été libres sur terre, parce qu’ils étaient liés par les lois, les coutumes, ou leur propre souvenir, ils craignent l’isolement et ils se soutiennent les uns aux autres. Celle qui coucha nue dans les chambres dallées parmi les hommes console une jeune fille morte avant ses noces, et qui rêva impérieusement d’amour. Un qui tuait sur les routes, la face souillée de cendre et de suie, pose la main sur le front d’un penseur qui voulut régénérer le monde et prêcha la mort. La dame qui aima ses enfants et souffrit par eux cache sa tête au sein d’une hétaïre qui fut volontairement stérile. L’homme vêtu d’une robe longue qui se persuada de croire à son dieu, et se contraignit à des génuflexions, pleure sur l’épaule du cynique qui rompit tous les serments de chair et d’esprit sous les yeux des citoyens. Ainsi ils s’aident entre eux pendant leur route, marchant sous le joug du souvenir. Puis ils viennent sur la rive du Léthé où je les place le long de l’eau qui coule en silence. Et les uns y plongent leur tête qui contint de mauvaises pensées, les autres y trempent leur main main qui fit le mal. Ils se relèvent, et l’eau du Léthé a éteint leur souvenir. Aussitôt ils se séparent et chacun sourit pour soi, se croyant libre.